Les mouvements de mode

Les Petits-maîtres de la Mode

Un mouvement de mode et un courant inventé par une frange de la population, généralement une nouvelle génération, qui crée son propre style incluant divers rythmes neufs dans le domaine de la musique, la danse, le langage, l’habillement, les manières, etc.

Même si la locution « mouvement de mode » est déjà utilisée au XIXe siècle, elle semble prendre ce sens seulement à partir des années 1970. Elle est popularisée par le livre Les Mouvements de mode expliqués aux parents de Hector Obalk, Alexandre Pasche et Alain Soral, paru en 1984.

Au XXe siècle, les mouvements de mode sont surtout anglo-saxons et liés au rock’n’roll, mais avant cela ceux-ci s’inventent principalement en France. Dans mes livres sur les petits-maîtres, je donne des centaines de noms de gandins liés à un mouvement de mode spécifique, et cela depuis l’Antiquité. Par exemple, durant le Directoire (1795 – 1799), le principal est porté par les merveilleuses et les incroyables qui ont leurs lieux de rencontre (jardins de Tivoli, boulevards, cafés…), leurs habits très originaux, leurs manières de se mouvoir, leurs façons de parler (par exemple sans prononcer les « r »), leurs danses (principalement la valse nouvellement importée à Paris), leurs chanteurs, musiciens, comédiens et danseurs (Garat, Talma…), etc.

Photographies ci-dessus provenant du livre Les Mouvements de mode expliqués aux parents.

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Catharsis obligatoire ?

Les Petits-maîtres de la Mode : Carnaval

Le goût pour le déguisement est une des raisons de l’importance qu’occupe la mode en France. Par « déguisement », je veux dire être « hors guise ». Savoir être original, inventer, se particulariser est, depuis le Moyen Âge compris et pendant tout l’Ancien Régime, une marque de goût, de distinction… Bien sûr, si cela est fait avec finesse. Ceci dit, si le ‘bon goût’, les belles, fines et courtoises manières sont importantes, des soupapes de défoulement sont aussi nécessaires, afin de sortir de l’image que l’on donne ou se crée… ou que la société nous apprend à composer ; aussi parce que le plus important est peut-être de savoir se relaxer, se relaxare, profondément ! Les saturnales romaines, la fête des fous médiévale puis le carnaval de l’époque moderne (à partir du XVIe siècle) occupaient une place importante dans le calendrier… moments où l’on bouleversait, mettait sens dessus dessous tous les codes sociaux.

Les noms de gandins en relation avec la joie et la fête sont nombreux. Le philéortos et le philokômos grecs, et le comissator romain sont les ancêtres du gaudin, de la gaudine, de la gaudinette, du gaudisseur, de la gaudisseresse, du gaillard, de la gaillarde et du gogoi médiévaux, eux-mêmes prédécesseurs du flambard, du noceur, du viveur, de la viveuse, du soireux, du noctambule, du fêtard et du teufeur (« fête » étant « teuf » en verlan) des XIXe et XXe siècles… autant d’appellations exprimant la joie et/ou la fête ! Cela est sans compter beaucoup d’autres, comme ceux liés aux masques (personnages) de carnaval, ou à la danse comme pour la polkeuse et le polkeur adeptes de la polka ; la musardine, la casinette et la pré-cétalanière ont des noms en relation à des lieux de bals réputés ; on peut ajouter la bastringueuse, le guincheur, la musette, le gigolo (de gigue, instrument de musique et danse), la gigolette, etc. Je ne détaille pas tout cela étant déjà fait dans mes deux premiers ouvrages (quelques pages en photographies ci-dessus, cliquer sur l’image pour un agrandissement). Au XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, beaucoup de nouvelles danses et musiques portent le nom de ceux qui les véhiculent ou le contraire, comme pour les charlestons, swings, rockeurs (rock’n’roll), rappeurs (rap), punks, new-waves, technos, grunges, etc. Toutes les dénominations citées dans la dernière phrase ont une origine anglo-saxonne. En France, des mouvements liés à la fête et à la danse continuent d’être inventés, bien que beaucoup moins fréquents qu’aux siècles précédents, comme autour de l’univers de la java, durant l’entre-deux-guerre, qui a sa musique, sa danse, son style (genre mauvais garçon apache, casquette et rouflaquettes…), etc. Dans les années 1980, éclot un autre nouveau genre, qui ne dure que quelques années, mais est assez retentissant et complètement délirant. Il reprend l’énergie du punk et plusieurs de ses thèmes comme l’anarchie, l’habillement, la coiffure, la musique, la danse, en y ajoutant du festif coloré, de la dérision pure, du politique et des paroles en français, le tout teinté d’influences venant du monde entier. Parmi ces groupes d’une scène dite « alternative », le plus connu est Bérurier noir, suivi par Ludwig von 88 et beaucoup d’autres, comme Les endimanchés, etc. Laurent Manet, un des fondateurs de Ludwig von 88 nous a prêté les photographies du groupe ci-dessus à gauche et ci-dessous ; la première datant de juin 1985 et conçue pour la revue Best par Jean-Yves Legras, et la seconde de novembre 1986, étant une photographie de Daniel Lainé composée lors d’une séance pour Actuel, la revue « branchée » (terme de l’époque) des années 1980.

Ludwig von 88

Laurent Manet est un artiste qui non seulement fait de la musique mais aussi des BD (La Véritable histoire de Beethoven) des objets déco et des figurines comme celle ci-dessous, qu’il a intitulée « L'inc'oyable muscadin » (voir ici et pour l’achat ici), réalisée dit-il : « dans le style du film Orange Mécanique », et qu’il a créée à la suite de la lecture de mon premier livre ! En dessous il s'agit d'un zazou ! Laurent est un véritable passionné de l’univers des mouvements de mode, en particulier de ceux du rock qu’il connaît bien, aussi de toute évidence dans la lignée des rebelles petits-maîtres depuis les gaillards et les godelureaux médiévaux, jusqu’aux zazous et ceux qui viennent ensuite.

Les Petits-maîtres de la Mode : Carnaval
Les Petits-maîtres de la Mode : Carnaval

C’est véritablement un plaisir de voir faire revivre l’univers des petits-maîtres. Dans un prochain article je parlerai d’une autre personne, une autre des premières à avoir acheté mon livre, faisant resurgir cette fois le nom de « petit-maître » à travers des lunettes !

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L’honnête homme d’aujourd’hui

La revue Dandy

On distingue, selon moi, trois formes d’élégances principales. La première est entièrement dans l’apparence, une certaine forme d’exubérance cependant moderne, inventive, créatrice. Elle est celle des petits-maîtres proprement dits, parmi lesquels on compte l’incroyable, la merveilleuse, le kallopistês, le gommeux, le dandy, le zazou, le corpurchic, la coquette, le jeune-France, le trossulus, le mignon, le coqueplumet, la précieuse, le beau, etc. La seconde est une élégance consommée, qui engage non seulement le corps mais aussi l’esprit, comme pour le « beau et bon » kaloskagathos, le vir magnus, la gente dame, le gentilhomme, la personne de qualité, l’élégant, le bel-esprit, le galant,  etc. La troisième sorte d’élégance est celle du sage. Je ne pense pas qu’il existe différentes formes de sagesses, mais, selon les siècles, on donne divers noms à ceux que l’on considère ou qui se pensent ainsi… Là, franchement, peu importe les appellations. Évidemment des mélanges peuvent se produire entre les trois, les premiers cherchant à être les seconds, les seconds pouvant aussi être de la première catégorie. Quant au sage, comme l’écrit un poète chinois dont j'ai oublié le nom : « Qui dit que le sage est sage s’il n'accepte telle condition ? » Catégoriser est pratique mais trancher inutile.

Cette mise en situation me permet de venir au sujet de cet article, composer après la lecture d’un autre, de la revue Dandy d’octobre – novembre 2018 et intitulé « Les honnêtes hommes ». Il s’agit d’une analyse sévère d’un genre ‘nouveau’ de gandisme.

La critique, si elle peut blesser l’individu qui en est le sujet, surtout quand elle n’est pas justifiée, souvent permet aux personnes extérieures de récolter des informations. Une très grande partie des documents d’époque sur les petits-maîtres en sont, ou des caricatures de ceux-ci.

Je vais essayer de ne pas être trop tranché et polémique et de révéler l’intérêt de ce papier. Le premier donc a été de m’informer sur un ‘nouveau’ genre de gandin. Je dois avouer que je suis plutôt affamé dans ce domaine, ne trouvant dans notre monde, et particulièrement en France, plus beaucoup d’élégances créatives, et encore moins d’élégances pures.

L’auteur utilise le nom « honnête homme » de manière péjorative. Comme je l’écris dans Les Petits-maîtres de la mode, le premier honnête homme naît sans doute avec l’époque moderne qui débute avec la fin du Moyen Âge, et est un des nouveaux modèles de civilité et d’élégance à partir du XVIIe siècle. Il s’inscrit dans les Lumières. Cette appellation, plutôt valorisante, est ici détournée, comme autrefois on appelle « rococo » « baroque » ou « céladon » un individu qui suit des modes passées.

Le journaliste le décrit comme « Parisien », ce qui est une marque de la grande majorité des petits-maîtres, depuis le XVIIe siècle ; Parisiens parmi lesquels on peut compter quelques banlieusards comme le Versaillais.

« Son rêve balzacien est prosaïque : devenir un membre reconnu de la société des élégants de la capitale ». Là aussi l’élégance est un sujet important des gandins.

« Il a entre 25 et 30 ans et vit en couple avec sa compagne depuis la post-adolescence, ne se pacse pas (horreur!) mais va droit au mariage […] ». Cela évoque le BCBG (Bon Chic Bon Genre) des années 1980 ou le versaillais. Cela rappelle aussi que l'histoire de l'élégance française s'est construite en grande partie autour de la relation avec la dame, notamment à travers la courtoisie et la galanterie.

L’auteur le dépeint de droite « bourgeoise », puis d’« anarchiste de droite ». La liberté, un certain libertarisme, est une notion primordiale chez les petits-maîtres, depuis toujours (voir un prochain article).

Il recherche le sur-mesure (voir mon article sur La Mesure où son importance est évoquée). « Son concept de l’élégance est finalement très français : on ne pourrait faire mieux. »

« N’arrivant pas à digérer l’idée que le style “à la française” s’est éteint lorsque l’on a commencé à guillotiner les gens, il se limite à admirer les produits de l’art sartorial anglais et se sent partagé quant aux tailleurs italiens. » Il est vrai que depuis la Révolution les choses se passent ainsi chez beaucoup d’élégants français.

L’auteur continue en le portraiturant mélangeant une élégance raffinée à une « excentricité bariolée », ce qui est à la source de l’élégance française, avec un goût profond pour la haute qualité et les falbalas et autres formes de ‘personnalisation’. Il a donc du galbe. Comme l’écrit Georges Matoré dans Le Vocabulaire et la société sous Louis-Philippe (1967) : « Avoir du galbe, c’est posséder ce que l’on appelle familièrement aujourd’hui du “chic”, c’est-à-dire quelque chose d’intermédiaire entre l’élégance et l’originalité. »

« Terrorisés par le spectre de l’excentricité, les honnêtes-hommes se persuadent d’être des gens normaux, habillés “convenablement”. » Il est vrai que cherchant très souvent l’élégance, le gandin peut être tiraillé entre celle-ci et d’un autre côté son exubérance foncière, son besoin continuel de création, de joie, de bousculer les frontières, celles même de l’élégance.

Enfin, comme beaucoup de gandins, ces « honnêtes-hommes » appartiennent « à une sorte de tribu » : « Comme des adolescents, les honnêtes-hommes se sentent bien en groupe [...] » et aiment faire « un vaste étalage d’eux-mêmes ». Là on est dans les mouvements de mode, comme tous les jeunes gens en inventent en France à chaque génération, surtout jusqu’au milieu du XXe siècle, avant que l’Angleterre fasse surgir les plus originaux d’entre eux. C’est pourquoi je suis toujours très heureux de découvrir un mouvement contemporain venant de France ! L’auteur les caractérise comme étant très discrets. Ils font étalage d’eux-mêmes tout en cherchant la discrétion (surtout semble-t-il pour se démarquer du monde actuel consumériste et souvent très vulgaire). La contradiction est très fréquente chez les gandins, car elle permet de bousculer les barrières, les limites, comme déjà dit : par soif de liberté.

Tels que révélés par le compositeur de l'article, ces gentilshommes sont donc dans la lignée des petits-maîtres, et se démarquent d’autres personnages contemporains comme le (ou la) steampunk, le nouveau dandy (dont l'auteur se revendique) ou le chap anglais (voir ici et ici) et la chapette (le chapisme serait aussi appelé « anarcho-dandysme »).

Dans la même revue (n°50, d'avril 2014), ce journaliste nous avait déjà gratifié d'un autre sujet intéressant : le retro-excentrique, mais attaqué avec la même virulence, avec une belle illustration dessinée par lui-même (cliquez sur la photographie ci-dessous pour accéder à l'article).

La revue Dandy

Un grand merci donc pour cet écrit sur les honnêtes hommes d’aujourd’hui, et mes plus respectueux hommages à ces gens qui, s’ils ne sont pas rêvés, m’apportent par leur existence même un certain soulagement. La lecture de cet article, découvert juste avant Noël, fut pour moi un véritable cadeau ! Et je dis cela sans aucune ironie… préférant un humour délicat. Oui parfois le cœur saigne, surtout chez un amoureux du gandisme au milieu de ce début de siècle ; et avide de réconfort, il arrive à en trouver là où le but n’est évidemment pas d’en donner.

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Réjouissances

Entrée du Baron du Caprice chez Mlle des Faveurs

Pour commencer la nouvelle année, voici un article sur l’amusement. C’est important de rappeler que de nos jours, globalement évidemment, on fait beaucoup moins la fête qu’autrefois.

Pouvons-nous concevoir aujourd’hui une société avec plus d’un tiers de l’année constitué de jours fériés ? C’était le cas à certaines périodes chez les Romains. Comme je l’écris dans mon livre sur Les Petits-maîtres du style, de l’Antiquité au XIe siècle, durant l’Antiquité, à Rome, on distinguait les fêtes ‘individuelles’ (entre amis, familiales, etc.), les jeux (les ludi) qui étaient annuels et les ludi votivi qui n’avaient lieu qu’une fois afin de célébrer par exemple une victoire. À la fin de la République, on comptait dans une année, paraît-il, huit ludi répartis sur soixante-dix-sept jours chômés, et sous l’Empire, jusqu’à cent-soixante-quinze jours étaient consacrés à de telles réjouissances. Certains ludi votivi pouvaient durer plus de cent jours. Imaginez des mois de fêtes, fériés et organisés par l’État. De nos jours celui-ci pense davantage à en supprimer qu’à en ajouter !

Il est aussi intéressant de constater que parfois, dans l’histoire, face aux grandes catastrophes, on répondait par des festivités. Le théâtre est né à Rome lors de certaines organisées pour conjurer des épidémies de peste.

Dans l’Ancien Régime, Paris comptait des centaines de bals ouverts sur l’année, dont des bals publics, et beaucoup plus de jours fériés qu’aujourd’hui. Les dimanches personne ne travaillait, aucun magasin n’était ouvert. Dans les campagnes, les longues nuits d’hiver se passaient en partie en veillées, et dans les villes en fêtes. Lors des fêtes officielles, chaque quartier organisait son bal public, parfois chaque grande rue !

Voilà une belle façon de manifester : en organisant des fêtes... en s’amusant. Pourquoi pas ?

Je vous souhaite une Réjouissante Année 2019 !

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Ataraxie

L’ataraxie est l’absence de troubles. D’après les stoïciens, ce qui trouble l’être humain, ce ne sont pas les choses, mais l’opinion qu’il s’en fait. L’opinion est en effet une chose bien petite. L’ataraxie est proche du phlegme britannique, de son humour ; elle est l’expression de l’esprit français du bel air et bien sûr du gandin, et de la joie qui en émane.

Les Petits-maîtres de la Mode

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Brève histoire de la galanterie

Les Petits-maîtres de la Mode

Faites ce que vous voulez ! Tant que cela ne nuit à personne, il n’y a aucune raison de s’en priver.

Moi, ce que j’aime, c’est l’univers de la galanterie. Enfin pas n’importe lequel. De quoi s’agit-il ? D’un état de l’esprit transmis depuis la plus haute Antiquité, notamment par des philosophes comme les platoniciens puis les néoplatoniciens, puis à travers la fin’amor médiévale (la courtoisie), et la galanterie à partir du XVIe siècle. Quand je dis « transmis », je veux dire par là un état d’union ‘spirituel’, d’esprit à esprit. C’est un état d’esprit, de notre esprit ; c’est l’esprit même, dans toute son infinité et sa subtilité : un trésor que chacun possède, même si beaucoup peut-être le négligent. Rien de plus facile que de l’atteindre finalement, car notre esprit est toujours présent. Pas besoin de se déplacer ni d’être initié pour accéder à lui.

Les dialogues de Platon sont des exemples de moments où les esprits se rejoignent et se révèlent. Mais la parole n’est pas nécessaire… le moment adéquat peut-être… par exemple celui d’une agréable journée, dans un climat non pollué, baignée de soleil et de brise légère sur le chemin d’un jardin d’Athènes, au milieu d’essences végétales répandant leurs délicieuses effluves.

C’est en relisant dernièrement Le Grand Dictionnaire des Précieuses, historique, poétique, géographique, cosmographique, chronologique et armoirique (1661) d’Antoine Baudeau de Somaize (auteur du XVIIe siècle dont on ne connaît pas les dates), que j’ai eu envie de parler ici de ce sujet. L’écrivain y évoque l’antiquité de l’origine des précieuses, qui du reste font constamment référence à la Grèce ancienne et se donnent des noms lui étant empruntés. Leur temps est celui des premiers petits-maîtres de la Fronde, celui de la fin d’un temps, dont elles sont, comme eux, finalement un des derniers témoignages, si on peut s’exprimer ainsi, car l’esprit ne meurt pas. Elles n’ont pas inventé le dialogue près du lit (la ruelle), les cercles littéraires, les conversations philosophiques, les échanges poétiques, etc. D’autres l’ont fait avant elles, pas seulement des Grecs et des Romains, mais aussi des dames médiévales et du XVIe siècle dont les précieuses sont des descendantes ou qui les singent ; des dames dont la plupart sont restées inconnues. Ce ne sont pas bien sûr que des femmes… au contraire… puisque tout dialogue courtois ou galant présuppose que chaque sexe soit présent, dans un rapport de couple spirituel, qui peut bien sûr devenir charnel, puisque la nature a fait les corps féminin et masculin pour se compléter… dans un objectif éminemment procréatif, comme c’est le cas chez les animaux. Tout est dans le raffinement de ce que la nature a donné, pour en faire un joyau : purification des esprits à travers notamment la poésie et la philosophie, et des corps à travers la langue, la toilette, la danse, etc. Tous ces esprits, baignés dans la musique et la danse des sphères, dans l’infinité du présent, côtoyant la grandeur et la majesté du monde, restent inconnus du commun. Ce sont souvent par ceux qui cherchent à les imiter que l’on se fait une idée de leur présence… de leur beauté. La beauté, une chose très importante dans cet univers… et qu’aujourd’hui on oublie dans notre culture, comme si celle-ci était la marque d’une discrimination, et que seule la laideur puisse rassembler. Un passage de la Lettre de Gename à Niassare de Michel de Pure (1620 – 1680), met en avant l’importance accordée à la beauté, dans l’univers des précieuses.

Voici ces deux textes :

« ANTIQUITÉ. Les modes, comme les empires, ont un commencement, un progrès et une fin ; et souvent ce qui a le moins fait de bruit à sa naissance vient en un point que tout le monde en parle, et qu’il est généralement suivi.

Les précieuses, dont je veux prouver l’antiquité, sont de ce nombre. De tout temps on a vu des assemblées, de tout temps on a vu des ruelles, de tout temps on a vu des femmes d’esprit, et par cette raison il est vrai de dire que de tout temps il y a eu des précieuses. Mais, comme il est constant que la politesse est l’une de ces choses que l’âge augmente, il est constant aussi que c’est du temps de Valère [Voiture] que cette belle qualité, à force de vieillir, étant venue à une période à durer quelque temps dans le même état, fut introduite dans les ruelles, en accrût le pouvoir, et donna commencement à ce qui depuis a si fort éclaté. C’est, dis-je, en ce temps que ces sortes de femmes appelées précieuses, après avoir été dans les ténèbres et n’avoir jugé des vers et de la prose qu’en secret, commencèrent à le faire en public, et que rien n’était plus approuvé sans leurs suffrages. Cette puissance, qu’alors elles usurpèrent, s’est depuis augmentée, et elles ont porté si loin leur empire, que, non contentes de juger des productions d’esprit de tout le monde, elles ont voulu se mêler elles-mêmes d’écrire ; et, pour ajouter quelque chose à ce qui avait paru devant elles, on les a vues faire un nouveau langage, et donner à nôtre langue cent façons de parler qui n’avaient point encore vu le jour. L’origine des précieuses est donc assez ancienne pour ne point mettre en doute leur antiquité ; mais, pour de l’origine passer à ce qu’elles sont elles-mêmes, il faut savoir qu’elles sont les parties essentielles d’une précieuse. Quoi que l’on en ait dit, quoi que l’on en ait écrit, quoi que l’on en puisse dire ou écrire, je puis assurer qu’assez peu de gens s’accordent sur ce point ; mais je suis certain que la première partie d’une précieuse est l’esprit, et que pour porter ce nom il est absolument nécessaire qu’une personne en ait ou affecte de paraître en avoir, ou du moins qu’elle soit persuadée qu’elle en a. Si l’esprit leur est absolument nécessaire, de tout temps on a vu des filles et des femmes spirituelles. […] Je sais bien que l’on me demandera si toutes les femmes d’esprit sont précieuses ; je réponds à cette demande que non, et que ce sont seulement celles qui se mêlent d’écrire ou de corriger ce que les autres écrivent, celles qui font leur principal de la lecture des romans, et sur tout celles qui inventent des façons de parler bizarres par leur nouveauté et extraordinaires dans leurs significations. […] ».

« […] la Précieuse […] c’est un précis de l’esprit, et un extrait de l’intelligence humaine. […]

Ces astres qui brillent sur la terre, ont deux sortes de ciel que la nouvelle Philosophie a appelé Alcôve ou Ruelle, L’un et l’autre ne composent qu’une sphère, et sont dans un même cercle que l’on appelle de Conversation. On ne laisse pas d’y distinguer les endroits et les zones froides, torrides et tempérées ; mais il y souffle un vent qu’on appelle Déguisement qui rend les unes si semblables aux autres, que les plus habiles Astrologues n’en peuvent que très-malaisément les distinguer et éviter la confusion. […]

La Précieuse de soi n’a point de définition ; les termes sont trop grossiers pour bien exprimer une chose si spirituelle. On ne peut concevoir ce que c’est que par le corps qu’elles composent, et par les apparences de ce corps.

Ce corps est un amas de belles personnes ; c’est un composé du triage des Ruelles, et de tout ce  qu’il y a de beau qui les fréquente. Les parties, quoique différentes entr’elles, ne laissent pas d’avoir un beau rapport avec le tout ; et quelque diversité ou opposition qui arrive, l’harmonie n’en est point interrompue et même elle en est plus agréable. Comme les anges font leur espèce particulière, de même chaque Précieuse a la sienne. […]

Celles qu’on appelle Beautés, sont des Précieuses, qui pour faire valoir les talents naturels et les grâces nées avec elles, ont pour objet principal l’approbation et le plaisir des yeux. Et d’autant que ces sens sont trop bas, et d’un ordre inférieur au mérite de ces belles, elles les élèvent par la raison et par l’esprit, et tâchent de fonder en droit les passions qu’elles peuvent faire naître. Les fières et les sévères composent deux autres espèces parmi ces Beautés. [l’auteur les décrit et ajoute les « Beautés journalières », les « Beautés changeantes », les « Beautés d’encore [encore belles] », les « Beautés de plus ou moins », les « Beautés de Consolation », les « Beautés d’Espoir », etc.]

La différence de ces beautés et de celles du commun, est en une chose assez visible, mais assez particulière. C’est que l’ordinaire des belles dames est d’étaler ce qu’elles ont de plus beau, de l’offrir aux yeux des spectateurs, accueillir les regards que la beauté dérobe au respect ; et soit par habitude, par faiblesse, ou par les lois de la mode, écouter et prêter l’oreille à ceux qui les traitent de belles. Mais la modestie défend à leur langue d’en dire le moindre mot. La bouche doit être fermée, elle ne peut au plus parler que par son miroir, que par quelques œillades, que par quelque souris qui puisse être aussitôt interprété en faveur de sa modestie que de sa vanité. Mais la Précieuse doit savoir en douze façons pour le moins dire qu’elle est belle, sans qu’on puisse imputer à orgueil ce qu’elle peut dire de soi-même. Il faut qu’elle ait l’adresse de pouvoir vanter son mérite, donner prix à ses sentiments, réputation à ses ouvrages, approbation à ses railleries, force à ses sévérités ; et quoi qu’elle puisse avoir de commun avec le reste du sexe, qu’elle le rende singulier par son esprit et par son industrie.

Les lois de ce beau monde (car j’appelle ainsi ce riche amas de belles personnes) ne sont pas moins extraordinaires que raisonnables. Ce n’est point comme dans les autres états, où on consulte les têtes blanches et vieillies dans l’expérience, où l’autorité est déposée entre les mains des personnes d’âge et de maturité, que la prudence et les années élèvent au-dessus des sens et de la fougue des passions. Parmi elles la plus belle a tout le pouvoir,la jeunesse ne lui ôte point son rang, et au contraire elle lui donne droit à l’empire, et en augmente l’autorité.

L’objet principal, et qui occupe tous leurs soins, c’est la recherche des bons mots et des expressions extraordinaires ; c’est à juger des beaux discours et des beaux ouvrages, pour conserver dans l’Empire des Conversations un juste tempérament entre le style rampant et le pompeux. […]

On dit qu’il y a une espèce de religion parmi elles, et qu’elles font quelque sorte de vœux […] Le premier est celui de subtilité dans les pensées ; le second est la méthode dans les désirs ; le troisième est celui de la pureté du style. Pour avoir quelque chose de commun avec les plus parfaites sociétés, elles en font un quatrième, qui est la guerre immortelle contre le Pédant et le Provincial, qui sont leurs deux ennemis irréconciliables. Mais pour enchérir encore par-dessus cette dernière pratique, elles en font un cinquième, qui est celui de l’extirpation des mauvais mots.

Voilà ce que j’en ai pu apprendre, et ce qui m’a été rapporté par des personnes du grand monde. On me fait espérer un livre dont la Précieuse sera le titre et le sujet, où l’on verra un détail de cette nouvelle et admirable espèce de beauté et d’esprit. »

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La posture

Les Petits-maîtres de la Mode

La posture est un élément de la vie, continuellement, car la vie est de la tenue. Dès l’enfance l’être humain apprend à se tenir, à quatre pattes puis sur deux pieds, à se comporter sociablement. Tout est posture, les moments personnels comme les partages, et cela jusqu’à la mort au moins, car sans doute ce qui apparaît après est aussi de l’ordre de la posture, de la manière dont on a tenu son esprit durant la vie, révélée de manière ‘réelle’, sans faux-semblants.

Le gandin est conscient de sa posture physique et mentale. Celle-ci n’est ni trop rigide ni trop relâchée… dans un point de confort et de plaisir idéal. Ne quid nimis : Rien de trop. Enfin, je parle là surtout de l’élégance, car au niveau du gandisme, il peut y avoir aussi de l’exagération, de la pose, de l’extravagance… beaucoup de fantaisie. Surtout le gandin est différent du commun dans sa modernité, sa jeunesse, son pétillant, sa vitalité riche… tellement riche que beaucoup de personnes croient que les petits-maîtres sont tous d’une condition sociale élevée… ce qui n’est pas du tout le cas.

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La posture est en étroit rapport avec les nerfs du corps, avec l’appréhension du monde. Elle est physique et mentale. Selon les cultures, la contenance ‘figée’ dominante n’est pas la même, mais est toujours accompagnée d’autres s’inscrivant dans le mouvement. Si, dans les classes aisées de l’Antiquité grecque et romaine, on vit beaucoup couché, on pratique aussi assidûment les bains et les exercices du corps, souvent quotidiennement. En Asie, l’attitude en tailleur est accompagnée d’autres pratiques plus ‘mobiles’ comme de nombreuses formes de yoga ou liées au souffle (qi, 氣)… notamment. En Occident, on est passé progressivement de la position couchée, qui est restée pendant longtemps celle d’une certaine ‘élite’ (lits d’apparat, ruelle du lit…), à celle assise et statique. Je dis « statique », car jusqu’à l’apparition des voitures à moteur, on voyage beaucoup à cheval, l’équitation faisant partie des exercices. Aujourd’hui, le cheval n’est plus très courant, et les êtres humains sont principalement engoncés dans des véhicules à moteur, à leur bureau, dans leur fauteuil, devant leur ordinateur… Tout cela change l’appréhension du monde, bloquant même les nerfs, ce qui crée des maladies. C’est pour cette raison que les exercices physiques sont primordiaux pour garder une bonne santé… pas n’importe lesquels bien sûr, certains pouvant avoir une action contraire. Là aussi de la mesure. L’élégance enseigne cette beauté qui éclot de rythmes harmonieux.

Quand il y a mouvement, mesure et musique, on parle de danse. Cette dernière est un élément fondamental de la culture française. Là aussi, cela a bien changé. L’enseigne-t-on dans les écoles ? Pourtant, durant l’Ancien Régime, elle est l’une des premières disciplines, et peut-être la première, professée dans le cadre d’une bonne éducation. Elle initie au bien vivre ensemble, mais pas seulement aux rythmes sociaux, aussi à d’autres, comme ceux apportant harmonie du corps et de l’âme de l’individu, et d’autres encore plus ‘divins’, reliant à ce que les ‘platonistes’, les pythagoriciens ou les orphiques notamment appellent « la musique des sphères », c’est-à-dire la danse musicale du monde.

Je reviens sur l’expression « s’asseoir en tailleur » : Elle vient du fait que certains artisans, en particulier les tailleurs, se mettaient souvent dans cette position pour travailler. En Inde, les cordonniers avaient, et ont peut-être encore, l’habitude de le faire les jambes écartées, les genoux pliés et les talons joints.

Il y a deux contenances importantes dans l’éducation française, et que l’on retrouve chez les gandins : la droiture et la révérence. La première est aidée notamment par les habits qui, jusqu’au XXe siècle, sont pour d’aucuns assez rigides : corset, plastron, amidon, col, sur-mesure… Ils facilitent la tenue. La seconde est la révérence, qui est une marque de civilité. On se penche beaucoup jusqu’au XIXe siècle, avant d’emprunter l’usage anglais de se serrer la main. Les gandins prennent souvent un air ‘penché’… De la tenue certes, mais pas de rigidité. S’il y a une chose que le comportement des petits-maîtres enseigne aux autres, c’est à ne pas être rigide. Neglegentia diligens, dit l’adage (voir l’article sur Le gandisme).

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Les autonomes

Les Petits-maîtres de la Mode

On entend beaucoup parler d’autonomie de nos jours. D’un côté il y a des gens qui cherchent à vivre le plus possible en toute indépendance et en harmonie avec leur environnement, de l’autre on constate qu’une grande majorité des gens se vautre dans le contraire. Que l’on se roule parfois dans l’insalubrité… pourquoi pas… chacun fait ce qu’il veut quand cela n’a pas d’incidence sur les autres qui n’en veulent pas. Le problème c’est quand cette insalubrité devient la règle et pollue.

Les autonomes revendiquent la liberté de bien faire… d’abord pour eux… car la vie est un continuel apprentissage personnel dans laquelle il n’existe pas de maîtres… bien évidemment puisqu’elle est un apprentissage continuel, même les ‘maîtres’ apprenant constamment !

Personnellement, mon cœur a toujours penché entre deux extrêmes : la vie sauvage et la vie civilisée (dans le bon sens du terme). Je me suis tout le temps demandé pourquoi, et crois aujourd’hui que c’est ma vision de la société actuelle qui m’a poussé à être aussi extrême. On peut être à la fois finement urbain (dans le sens d’urbanité), en harmonie avec l’environnement naturel et autonome… au moins libre en esprit ! Seulement autour de moi je constate surtout le contraire.

L’autonome a remplacé l’alternatif des années 1980 qui cherchait des solutions aux difficultés de son temps et aux hippies/babas des années 1960-70… Tous, comme la plupart des petits-maîtres de tous les temps, sont en quête de liberté.

Si la devise de la République française est « Liberté, égalité et fraternité », la liberté venant en premier, dans les faits cette dernière est loin d’être effective aujourd’hui, et les libertaires très loin d’être appréciés par le commun. Si on a fait de l’anarchisme quelque chose de démoniaque à travers quelques personnages violents, pour des raisons politiques bien sûr, dans la réalité le libertarisme est très loin de prôner le désordre, ou ce qu’on appelle de nos jours « l’anarchie »… au contraire ! J’aime beaucoup ces mots, déjà cités dans ce blog, de Pierre-Joseph Proudhon (1809 – 1865) : « L’anarchie c’est l’ordre sans le pouvoir ». Les autonomes en sont un exemple, et tous les mouvements prônant une harmonie avec la nature et l’environnement en général. Personne ne doit prendre le pouvoir sur personne, ni même sur les autres êtres vivants. Par contre un partage, des échanges sont nécessaires, afin de créer un monde harmonieux.

Le libertarisme est d’autant plus d’actualité que nous sommes dans un monde social dominé par des organisations internationales politiques, financières, économiques, religieuses, humanitaires, d’obédience, écologiques… qui ne peuvent que dialoguer avec d’autres du même genre, perdant souvent toute humanité et surtout facilement manipulables. Elles n’aboutissent qu’à la maladie, comme celle (ou plutôt devrais-je dire « celles ») du monde contemporain. Même le mutualisme est aujourd’hui phagocyté par la finance ! L’ordre sans le pouvoir c’est au contraire l’harmonie. C’est aussi la liberté, l’égalité et la fraternité. Cela conjugue le bien vivre et l’être ensemble à la liberté individuelle.

En France, à partir de la Révolution de 1789, une grande partie de l’élégance a accentué son caractère intellectuel et politique… dans la suite des libertins, précieuses, modernes, auteures ou cacouacs, ils sont devenus romantiques, bas-bleus, bousingots, libres-penseurs, vésuviennes, humanitaires, féministes, libertaires, montparnos, existentialistes, etc. Il en est question dans mon livre sur Les Petits-maîtres de la mode.

Les Petits-maîtres de la Mode

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La mode française

Est-ce vraiment le moment de parler de la mode française, alors qu’un très grand nombre des voyants de notre société et de notre monde sont au rouge ? Je réponds évidemment que oui, parce que :
– La situation est inextricable ;
– Il n’y a rien de mauvais à rechercher les trois B (le beau, le bon et le bien) ;
– J’aime cela ;
– Il n’y a pas de grandes solutions à la situation actuelle, mais une infinité à l’échelle humaine, et qu’aucun domaine ne doit être laissé de côté, et notamment pas ce qui fait remuer les foules ;
– Pour moi se cache derrière la mode une véritable philosophie, un amour du beau et de la fantaisie… du bonheur… et que sans bonheur, sans appétit, plaisir (je rappelle que je distingue fortement plaisir et désir), on ne peut véritablement avancer…
– Parce que ceci, parce que cela…

Et puis le gandisme consiste à chercher à rester droit et à l’aise dans toutes les situations, sans jamais oublier ce paradis ‘perdu’ dont la mode était un des reflets les plus chatoyants. J’emploie le passé, car il est bien évident que la mode française aujourd’hui est dans un lamentable état. De même que l’élégance…

L’élégance, la beauté et la sagesse manquent énormément à ce monde. Si elles étaient présentes chez ceux qui dirigent, il n’y aurait pas de problèmes environnementaux, d’injustices et autres.

Mais revenons-en à la mode française et en particulier à son histoire. Quand je parcours des livres sur la mode, je suis souvent très surpris par certaines constatations :
– Sa réduction aux habits, alors que dans son histoire le vêtement ne constitue qu’une partie de son évolution ;
– Le peu de connaissances que l’on a de l’histoire de la mode vestimentaire même, notamment de ses ‘grands artisans’, chaque génération ayant ses noms renommés dans tous les domaines qui la constituent, et cela depuis l’Antiquité ;
– Dans la mode vestimentaire contemporaine particulièrement, la place ridicule accordée à la mode masculine, tendance qui commence à la fin du XVIIIe siècle…

Dernièrement, j’ai emprunté à la bibliothèque de mon quartier un livre intitulé La Mode pour les nuls, dont l’auteur est une « rédactrice en chef adjointe du magazine Marie France ». Cet ouvrage est censé introduire à la mode ceux qui n’y connaissent rien. Il est exemplaire de l’état où en est la connaissance en France sur ce sujet. Il n’y est question presque que de mode vestimentaire. Celui-ci est très complet et clair pour ce qui concerne la seconde partie du XXe siècle et la mode marchande contemporaine. Il fait quatre cents pages, dont seulement douze sont consacrées à ce qui précède le XXe siècle. Et sur ces douze pages, cinq ont pour sujet ce qui se passe avant la reine Marie-Antoinette. Là, on peut y lire, sans autres explications, que « le mot mode n’apparaît qu’en 1393 ». À la page suivante on lit : « Emprunté au latin "modus", il signifie alors "manière et mesure" pour devenir un peu plus tard "façon" qui souffle aux Anglais le terme "fashion", tant utilisé aujourd’hui. Mais ce n’est qu’un siècle plus tard, en 1482 sous le règne de Louis XI, que le mot "mode" prend sa véritable signification en devenant "une manière collective d’habillement". »

Le mot latin modus signifie bien mesure, manière et façon, mais son sens est déjà très apparenté à celui du « mode » contemporain. Durant l’Antiquité, on parle déjà de modes : vestimentaires, des coiffures, musicales, langagières, etc. Alors que modus est masculin, au Moyen Âge se fait une distinction entre les genres masculins et féminins de « mode ». Comme aujourd’hui, même au féminin, ce mot ne désigne pas que les habits. Il est vrai que déjà au Moyen Âge on fait parfois le raccourci entre « mode » et « mode du costume » (« manière collective d’habillement »). Mais je me demande comment l’auteur peut donner des dates précises (du reste différentes) dans cette évolution, qui sans doute a commencé dans le latin médiéval ?

Quant à « façon », il vient du latin factionem, accusatif de factio (pouvoir ou manière de faire). Il y a donc une idée de manière mais dans le fait de faire, de fabriquer, ainsi que d’être, de se comporter. Le mot anglais fashion vient de l’ancien français « façon » qui a alors la même signification que son antécédent latin.

Ce livre, comme beaucoup d’autres sur le sujet et même les expositions contemporaines sur la mode, ne garde de la mode que sa marchandisation qui n’a fait que croître depuis le XIXe siècle particulièrement. Cela se comprend, les modeux d’aujourd’hui étant surtout préoccupés par leur temps qui est malheureusement celui du prêt-à-porter.

Il est écrit que « la première des couturières est Rose Bertin », alors qu’elle était marchande de modes, ce qui est différent. Elle n’était pas la seule marchande de modes réputée à son époque, juste avant elle il y en avait d’autres comme Mlle Alexandrine ou M. Baulard, car on compte aussi des marchands de modes reconnus. On peut retrouver jusqu’au Moyen Âge de grands noms de tailleurs, coiffeurs, bottiers, brodeurs, teinturiers, joailliers, etc.

Ce livre, comme ce que disent la plupart des spécialistes de la mode aujourd’hui, considère que celle-ci commence véritablement avec Charles Frederick Worth (1826 – 1895). Selon moi, c’est tout à fait le contraire, elle se dégrade à partir de cette époque (avec des prémices dès Rose Bertin et la fin de la grandeur masculine dans la mode) avec les grands magasins, le prêt-à-porter, la dictature imposée par les maisons de couture, puis au milieu du XXe siècle avec la fin des couturières et tailleurs pour tous, etc. Le livre présente Worth comme le premier homme s’occupant du costume des femmes, alors qu’au contraire la gente masculine prédomine dans ce domaine en particulier jusqu’au XVIIIe siècle.

Le chapitre 2 est intitulé : « Et tout arriva au XXe siècle » ! C’est dire ! Évidemment, cet ouvrage s’occupe surtout de la mode vestimentaire d’après le milieu du XXe siècle, mais c’est dommage que la mode soit ainsi introduite à ceux qui n’y connaissent rien.

Toujours selon moi, bien sûr, la grande époque de la mode dans l’actuelle France est celle comprise entre la fin du XIIIe siècle et le début du XVIIIe, même si elle y a toujours été présente jusqu’à aujourd’hui, malgré sa grande uniformisation mondiale imposée par l’industrie du prêt à consommer. L’inventivité vestimentaire n’a du reste jamais été aussi présente qu’aux XIVe – XVe siècles. Je ‘comprends’ que cela n'intéresse pas les contemporains attachés à la mode de manière ‘basique’, et encore moins les industriels.

Pour conclure, voici une utilisation du terme modus dans un texte latin, chez Ovide (43 av. J.-C. – 17 ou 18 ap. J.-C.) dans L’Art d’aimer (Ars amatoria) : Nec quot apes Hyblae, nec quot in Alpe ferae, / Nec mihi tot positus numero conprendere fas est : / Adicit ornatus proxima quaeque dies. / Et neglecta decet multas coma; saepe iacere / Hesternam credas ; illa repexa MODO est.  Ce qui est traduit ici ainsi : « On compterait les glands d’un vaste chêne, les abeilles de l’Hybla, les bêtes fauves qui peuplent les Alpes, plutôt que le nombre infini de parures et de modes nouvelles que chaque jour voit éclore. »

Si on souhaite découvrir la mode aujourd’hui, laissons celle de son histoire inspirer.

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Le beau

Pour faire suite à un article récent sur Le souffle : l’esprit ou le bel air de l’élégance, avoir de l’esprit est nécessaire au gandin, car l’esprit est le premier élément le constituant qu’il tourne vers la beauté. Un bel esprit est plus important qu’un beau corps. Une agréable apparence sans bel esprit est telle une coquille vide, et une âme mauvaise dans une plaisante tournure est comme un poison dans un joli vase. Mais un corps sain facilite le bel esprit, voire le crée. Le gandin entretient sa bonne santé corporelle autant que son mental.

Les Petits-maîtres de la Mode

Il y a une échelle des valeurs du beau. Selon moi, la première science esthétique est celle du rythme, car le mouvement est constitutif de toutes vies connues par l’être humain… L’esprit même de ce dernier n’est que cela, et se place en haut de cette science du beau. Le mouvement de l’esprit ordonne le reste dans la mesure de ce qui dépend de soi-même, car il y a des beautés et des laideurs que l’individu ne peut changer, seulement agir dessus… et encore pas tout le temps.

De nos jours, on observe deux phénomènes étranges dans l’appréhension de la beauté corporelle :
– Le dénigrement de la beauté ‘classique’ au profit de corps ‘malades’ (mannequins anorexiques, obésité…) ;
– Les interventions profondes sur le corps lui-même (implants, tatouages, transhumanisme…).

D’une manière générale, la vulgarité est reine, et les plus ‘renommées’ des ‘maisons’ de mode l’utilisent aujourd’hui pour faire vendre. Je trouve cela très étrange. Comment le vulgaire peut-il faire vendre ?? Ou pourquoi ?

Les Petits-maîtres de la Mode

Les critères du beau sont bien sûr différents selon les époques et les civilisations. La culture française suit, dans ce domaine, principalement une double inspiration : le canon grec et la finesse médiévale, les deux se complétant, comme les principes masculins et féminins. Ils sont pourtant très différents, la première étant basée sur l’harmonie des proportions (le canon) et la seconde davantage sur la singularité et la finesse.

Les Petits-maîtres de la Mode

Pour le gandin, le beau est un refuge. Il est si important que, jusqu’au XIXe siècle, on nomme certains de ces petits-maîtres des « beaux » ou des « belles », et qu’on le fait dans toute l’Europe. Ainsi appelle-t-on le personnage emblématique du dandysme, l’Anglais George Bryan Brummell (1778 – 1840) : « Beau Brummell ».

De toutes les façons, qu’importe ce qu’est le beau, l’important n’est-il pas de le chercher ? Le but est atteint dans sa recherche même.

Bien sûr, il n’est question ici que de la beauté de soi-même. La chercher chez les autres n’est que du désir, et le désir n’apporte rien de bon. La beauté se cultive ; elle est une culture.

Les Petits-maîtres dun Style

Les illustrations de cet article sont des pages du livre Les Petits-maîtres du style, de l’Antiquité au XIe siècle.

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La subtilité

Dans un livre du XVIIIe siècle, dont je n’ai pas noté la référence, est donnée une anecdote sur une fête organisée à cette époque ayant pour sujet les quatre Âges de l’Humanité. Pour chaque Âge était préparée une festivité spécifique, toutes se déroulant en même temps. Pour l’Âge d’Or, cela consistait en un banquet pastoral, avec des aliments naturels, etc. Pour l’Âge de Fer, c’était un banquet avec des mets contemporains et des plaisirs recherchés comme on savait en donner durant ce siècle. La partie consacrée à l’Âge d’Or était désertée par les convives, alors que tout le monde s’était précipité vers l’Âge de Fer.

J’évoque cette anecdote, car elle exprime tout à fait la difficulté qu’il y a à transmettre certaines choses ; je veux dire par là à évoquer certaines subtilités. Le goût… le ‘bon’ goût… le goût savoureux… ne s’enseigne pas… il se savoure… se révèle… se trouve… Comment expliquer les souffles d’une bienfaisance inouïe de l’Âge d’Or ? Pour ceux habitués à ce qu’on leur montre les choses, c’est impossible. À notre époque, c’est particulièrement le cas, où tout est dans la monstre (le fait de montrer) mais très éloigné du goût… de la subtilité. Certes, on peut voyager dans l’espace… mais on le fait comme n’importe quel autre animal ‘nuisible’ cherchant à se répandre tout en détruisant l’harmonie du lieu d’où l’on provient.

« Bon » et « bien » sont presque devenus des gros-mots ou complètement vidés de leur sens pour devenir des outils de manipulation. Il suffit d’écouter ce qu’une personne nous dit faire de bien, pour être à peu près certain que cela cache le contraire. Ainsi détruisons-nous tout en expliquant pourquoi cela est bon. On est dans l’explication. L’art du XXe siècle a lancé cette manière, en faisant apprécier ses plus horribles créations par une analyse sophistique, une rhétorique ‘s’amusant’ à faire passer de la laideur pour de la beauté ou du génie. On est très loin de l’adage qui dit que l’art consiste à dissimuler l’art : Ars [est] celare artem.

La beauté subtile n’est pas ostentatoire. Même si elle n’est jamais laide, elle n’est pas toujours visible au premier coup d’œil… en tout cas pas à des âges comme le nôtre… Par contre, elle l’est dans des âges davantage ‘purs’, baignés dans la véritable élégance. Comme le dit le Petit-Prince de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Pas besoin de chercher des palais loin de nous… Il y en a en nous ; ne serait-ce que celui de notre bouche, dans lequel on goûte !

Davantage que la beauté d’une chose, c’est l’harmonie d’un ensemble qui en fait sa valeur. Par exemple, une personne pourra être belle en apparence mais avec un esprit mauvais, ou un méchant individu pourra posséder une magnifique demeure du XVIIe siècle, etc. Comme dans une préparation culinaire : il suffit d’un mauvais ingrédient pour tout gâcher. Mieux vaut être modeste mais rester harmonieux.

Les « époques », que j’évoque dans cet article, ne se situent pas seulement dans le temps.

Ces choses ne s’expliquent pas et ne doivent pas l’être, car forcer c’est ne faire ressentir que de la douleur… là où il n’y en a aucune.

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Théorie de la démarche

« … Et vera incessu / Patuit dea … “La déesse se révéla par sa démarche.” ».

« Et, en effet, je suis resté pendant quelque temps stupéfié par les observations que j’avais faites sur le boulevard de Gand, et surpris de trouver au mouvement des couleurs aussi tranchées […] ».

« Donc, pour bien marcher, l’homme doit être droit sans roideur […] ».

Les Petits-maîtres de la ModeJ’emprunte le titre de cet article (et les citations) à celui d’un écrit d’Honoré de Balzac (1799 – 1850) publié en 1833. L’auteur s’y fait l’instigateur d’une nouvelle science. Celle-ci a tout à fait sa place de nos jours, où l’homme marche dans tous les sens… ou devrais-je dire qu’il court… et de plus en plus vite. On paye même des millions des gens pour le faire après un ballon !

L’être humain a d’abord marché, puis il s’est fait porter, sur un cheval, par d’autres hommes, dans un véhicule qui au XIXe siècle s’est motorisé. Puis il a volé, voyagé dans l’espace… Il a inventé toutes sortes d’engins pour ‘avancer’ : skis, planches (à roulettes, à voile…), bicyclettes, vélomoteurs, trottinettes, trains, etc. Pour cela il a construit des routes, pollué la planète toute entière… Nous sommes aujourd’hui dans une marche monnayée par les marchés et les marchands qui font des marcheurs des marchepieds !

La démarche est une manière de bouger le corps et l’esprit : de marcher, une attitude personnelle ou artistique… Elle imprime dans l’espace et par le mouvement un style, qui chez le gandin est un « chic » pour reprendre un terme issu de l’art. Elle dessine sur les parois de la caverne de Platon (vers 428 – 348 av. J.-C., livre VII de La République) une silhouette… qui par l’harmonie pouvant transparaître, rappelle que ce reflet est celui d’un monde plus grand, meilleur, lumineux… La théorie de la démarche est une science qui met en exergue une vérité qui transcende l’être humain. Cette réalité, qu’il ne peut voir directement, une compassionnée danseuse, nommée « Mode », libre dans cet espace alors que lui est attaché, lui suggère, à travers la beauté de ses mouvements, l’harmonie des rythmes qu’elle déploie, comme le font certains artistes avec leurs œuvres… C’est dans le ‘je ne sais quoi’ d’une belle démarche que transparaît la grandeur du monde, qui se retrouve à portée de main… oui je dis bien « main » et non pas « pied », car la démarche engage tout le corps et même l'âme. Comment montrer à un prisonnier des apparences la vérité de son état, si ce n’est à travers les apparences mêmes ?

La démarche est un mode, une mode, une manière, une avancée, un style…

« Alors je me souvins de la magnificence des plis de certaines robes ; alors je me rappelai les admirables ondulations de certaines personnes, la grâce des sinuosités, des flexuosités mouvantes de leurs cottes, et je n’ai pu résister à consigner ici ma pensée. »

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La rue : Humer l’air du temps

La rue est un des lieux où, de tout temps, s’expriment la mode, la sociabilité en général et bien sûr le gandisme. Toutes les rues ne se valent pas. Certaines se goûtent comme un bon vin, un délicieux mets. L’air n’y est pas le même dans toutes… D’aucunes font glisser en elles des souffles bénéfiques, plutôt chauds en hiver et frais en été… Comme dans le corps, il est important que les vents puissent circuler librement parmi les bâtiments. Si aujourd’hui on construit de manière anarchique, c’est beaucoup moins le cas autrefois.

Les lieux et les choses qui s’y trouvent (magasins, cafés, habitations, bureaux, places, jardins, statues, arbres, etc.) lui ajoutent à son caractère, et bien sûr les gens qu’ils amènent. La rue a un parfum… entendu dans le sens d’air, qui se rapporte aussi à son histoire. C’est ce parfum, cet esprit, que je trouve dommage de détruire pour quelque chose de moindre valeur. Mais sans bel et bon esprit que deviendrait le monde ? Chassé d’un lieu, il se déplace donc, et c’est particulièrement intéressant de constater comment les souffles de la mode et du bon ton notamment ont glissé d’un endroit à un autre dans Paris.

Comme pour toutes choses, il faut aborder la rue avec mesure. Par exemple, le SDF la vivra comme une sorte d’enfer de solitude au milieu de la foule, où le froid peut même tuer. Par contre, l’air apporté par les saisons et par ce dont je viens de parler précédemment, peut être un véritable délice pour le fin promeneur.

Aujourd’hui, cet air est mis à rude épreuve comme avec la pollution, les ondes électromagnétiques ou les nanoparticules, avec ces gens qui parlent à leur téléphone portable oubliant ceux qui les entourent, que l’on retrouve même à discourir ‘seuls’ dans les cafés, les restaurants, pianotant sur des ordinateurs, coupés du monde, même dans des lieux de sociabilité. Et puis les individus courent toujours plus, d’un point à l’autre du globe, et sont partout sans être nulle part.

Du coup, bien sûr, la flânerie disparaît, elle qui était pour certains une véritable philosophie (voir les « flâneurs », « flâneuses », « museurs », « museuses », « musards » et « musardes » dans Les Petits-maîtres de la mode). Même le lèche-vitrine est beaucoup moins important, les grandes surfaces et enseignes internationales ayant remplacé ou fait s’évaporer une très grande partie des magasins qui prenaient du soin dans leurs vitrines, toutes différentes. La rue est aussi moins sensuelle qu’elle ne l’était. On s’y accoste, s’embrasse, stationne, se tient par le bras, par la main… beaucoup moins.

Les nouvelles technologies changent aussi la donne, dans la mesure où elles ont la possibilité de submerger nos sens très rapidement, sans nous donner le choix, la possibilité de les tourner ailleurs si on le souhaite.

Mais ne soyons pas trop pessimistes. La rue reste aussi un beau théâtre, surtout certaines, avec de la vie, de la joie, du rythme, un lieu de communication, de prestances, d’inventions vestimentaires, de fantaisies et de beautés… Enfin elle peut le redevenir…

Les Bureaux d’Esprit

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Le souffle : l’esprit ou le bel air de l’élégance.

Le gandin est spirituel ! « Spirituel », voilà un autre des jolis mots de la langue française. Il vient du bas latin spiritualis, et du latin spiritalis (spirituel), dérivé de spiritus (souffle, air, esprit, sentiment…).

En latin, spiritus et spiritalis sont des termes particulièrement liés à l’air et à la respiration. L’esprit est le souffle vital, le principe de vie ; il est donc directement en rapport avec la parole qui est un des éléments du souffle. C’est sans doute pour cela qu’il est si important pour moi d’écrire… vital même. L’écriture aussi est un souffle, avec ses virgules qui rythment cette respiration.

Dans la médecine ancienne, le souffle est considéré comme étant à l’origine de la vie (le souffle à l'intérieur du corps est appelé « vent » et à l'extérieur « air »). Dans son texte sur le sujet, le médecin grec Hippocrate (vers 460 – 377 av. J.-C.) écrit qu’il est aussi une des trois nourritures nécessaires à l’homme, avec les aliments et les boissons. Le besoin en souffle est continuel, sans pause, comme les battements du cœur et autres rythmes dont l’être humain ne peut supporter une interruption trop prolongée. Hippocrate ajoute que l’air occupe tout l’espace entre le ciel et la terre et que, si le souffle est à l’origine de toutes vies, il l’est aussi de toutes les maladies.

Chez Aristote (384 – 322 av. J.-C.), dans un ouvrage vraisemblablement composé par un de ses disciples, il est écrit que, de la même manière que les plantes sont enracinées dans la terre, l’être humain est enraciné dans l’air par les narines et le corps tout entier. J’ajouterais que, comme elles, cherchant les éléments pour survivre (feu, eau, terre, air), nous sommes en mouvement dans l’air, à la recherche de ces quatre éléments (sans doute en existe-t-il d’autres non perceptibles par nos sens) qui sont essentiels à la subsistance*.

Aujourd’hui, mis à part dans certaines traditions extrême-orientales (yoga, qi gong…) qui travaillent particulièrement sur le souffle, on en parle peu. Les habitants des villes ne peuvent même plus concevoir un air non pollué. Pourtant, dans l’élégance française, l’air est primordial : le bel air, l’air de qualité… Un « air » est aussi une manière, une façon, une musique… On est dans le rythme : dans l’élément du gandin…

Comme pour la respiration, le gandin doit faire avec l’air qu’il émet (expire) et celui qu’il reçoit (inspire) ; c’est d’abord sur cela qu’il ‘se cale’, s’ajuste.

Le souffle qui vient de lui semble naturel. Ars [est] celare artem dit un adage latin : L’art consiste à ne pas montrer tout l’art dont il est issu. Les acteurs, rhétoriqueurs et autres spécialistes de la communication verbale devraient être les premiers à suivre cette sentence. Je trouve souvent étrange et malsain d’entendre certains d’entre eux entrecouper leur parole d'inspirations saccadées. Chez le gandin, la respiration s’inscrit toute entière dans les rythmes de l’élégance, sans barrière entre elle et les autres mouvements : tout est fluide, clair, lumineux, naturel, souriant (même dans les mines les plus renfrognées).

La parole et le mouvement en général sont surtout le produit de l’expiration. L’inspiration est bien sûr tout aussi importante. Le gandin a besoin d’un environnement sain et inspirant : de bel air. De nos jours cet air est incontestablement pollué. Dans la culture française courtoise, l’inspiration principale est la dame, et dans l’imaginaire poétique c’est aussi la muse. Sans inspiration, le gandin n’est que la moitié de lui-même. Certaines personnes attendent de l’élégant que celui-ci se comporte aimablement en toutes circonstances, même dans les plus fâcheuses, même sans qu’eux-mêmes ne fassent d’effort pour aller dans ce sens et l’inspirent. Pourtant, l’élégance ne peut que difficilement se manifester sans réciprocité. Il est possible de maîtriser le souffle entièrement, et son inspiration… mais cela n’est pas obligatoirement visible, et un air sain reste indispensable.

Sylphides - Bel air
Sylphides - Bel air

Un des premiers souffles, airs, rythmes (peu importe le nom que l’on donne à cela) que le gandin doit entretenir est celui de son esprit. Dans l’Ancien Régime, avoir de l’esprit est indispensable à la personne du bon ton. Cela consiste à posséder de l’à-propos, de la finesse dans la conversation, de l’intelligence, de la philosophie, une douce verve, lumineuse et teintée d’humour, une légèreté profonde : Neglentia diligens disent les Romains (voir au sujet de cette expression Les Petits-maîtres du style).

« Être spirituel » est synonyme d’« avoir de l’esprit ». Depuis le Moyen Âge, le terme « spirituel » prend aussi une valeur mystique : Spiritus Sanctus (le Saint-Esprit)… Celui de « spiritualité » est tout entier dans le mysticisme. Le spirituel manque beaucoup à notre société. Je le distingue de la spiritualité et de la religion, le spirituel et le religieux étant selon moi très différents. Il consiste peut-être, à aller profondément dans l’esprit, chercher ses limites, et à les dépasser, être d’une finesse toute belle et bonne…

Quand je dis que le spirituel manque au monde contemporain, je veux dire par-là le bel esprit. Un gandin sans (bel) esprit est une jolie fleur sans parfum, ni saveur, voire vénéneuse. L’esprit, de manière générale, est, comme le souffle, partout. L’expiration et l’inspiration font que l’esprit individuel se mélange à celui de son environnement, tellement intimement que l’on peut dire qu’il n’est rien d’autre que le mouvement.

Les Bureaux d’Esprit

Le gandin essaie de prendre conscience des rythmes qui le constituent, et dans la mesure du possible de les maîtriser. Sans effort, naturellement, il ‘voit’ sa respiration, ‘entend’ les battements de son cœur, cette pendule fragile et étonnante de l’horloge de son corps ; il sent son sang circuler sans arrêt, ses nerfs faisant passer les informations de ses sens dans tout ce qui le constitue, réalise de quoi il est fait, des organes qui le composent, comme l’horloger connaît les rouages d’une montre. Il sait se reposer entièrement dans cette musique, et s’oublier lui-même… Ses gestes sont dans cette danse de beauté et de préciosité, humectés de plaisirs et d’élégance…

En prenant conscience de ce qu’il est et des mouvements et éléments qui le constituent, il fait l’apprentissage de la liberté. Il est son propre maître… du moins à l’échelle humaine… C’est particulièrement important de nos jours où tout est fait pour faire oublier à l’être humain qu’il est libre, en le ‘baignant’ dans des rythmes non pas communautaires mais dominants et dominateurs. Le gandin lui est libre… dans la mesure de son possible… qui est la mesure de l’excellence.

Cette connaissance de soi n’est pas un repli sur soi… au contraire… puisqu’il consiste à connaître aussi l’entourage. Et puis, si chaque être humain est différent, tous se ressemblent. Comme un des personnages d’une des comédies de l’auteur romain Térence (vers 190 – 159 av. J.-C.) le dit : Homo sum humani nihil a me alienum puto (« Je suis un homme ; rien de ce qui est humain ne m’est étranger. »).

Une des critiques que l’on fait souvent aux gandins (aux petits-maîtres en général), c’est qu’ils n’ont pas assez les pieds sur terre. Il est certain que ce sont des êtres plutôt aériens ! Peut-être aussi ont-ils plus conscience que ceux qui les critiquent de l'importance de cet élément fondateur qu’est l'air, qui, ceci dit en passant… en coup de vent, on devrait arrêter de nous polluer. Et puis je montre dans mes livres qu'ils ont des racines très profondes.

* Il serait très intéressant d’aller plus avant dans ces écrits, qui donnent des clefs pour rester en bonne santé et que, de nos jours, l’on ne trouve pas dans la médecine contemporaine. Par exemple, il est stipulé que manger en trop grande quantité et trop riche (pas assez simple), produit un amoncellement de vents, ce qui apporte des maladies. C’est la même chose avec les plantes médicinales : Pour soigner, on aime utiliser des concoctions faites de divers éléments, alors que prendre une seule plante ou deux ou trois séparément est, selon moi, plus bénéfique… surtout si on y ajoute des exercices et une diète ou un régime appropriés.

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Interprétations

Les Petits-maîtres de la Mode

Un très ‘bon’ compositeur de musique, pour être apprécié, dépend entièrement de la personne qui l’interprète. On peut croire ne pas goûter un compositeur dont on écoute la production pour la première fois, du fait de la manière de la jouer du musicien que l’on écoute.

Il en va de même avec le gandisme… tout est dans l’interprétation. Les règles de la courtoisie, de la politesse et du bien-vivre en général, peuvent se transformer en d’affreuses choses dans certaines mains.

Un autre élément important est dans la capacité d’appréciation du récepteur. Tout est partage…

Finalement, dans tous les arts, dont celui de l’élégance, trois éléments sont nécessaires pour être pleinement savourés à leur juste valeur, les qualités de : composition, interprétation et jugement.

On peut ajouter d’autres facteurs, comme le moment : certains instants, époques… étant plus adéquats que d’autres pour apprécier… La relativité n’est pas seulement une théorie scientifique, elle est aussi une réalité de tous les instants.

Le gandisme est une affaire délicate… comme le gandin…

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La mesure

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La mesure de soi et des autres est la véritable distinction. Le gandin distingue… prend la mesure de ce qu’il est et de ce qui l’entoure.

La première des mesures de l’excellence est sans doute de se connaître soi-même… Comme on pouvait le lire sur le fronton d’un temple de Delphes en signe de salut : Γνῶθι σαυτόν (Gnauthi seauton), « Connais-toi toi-même », Nosce te ipsum en latin.

« Mesure », « ton », « mode », « gamme », « note », « composition », « rythme », « harmonie », « équilibre », « accord »… beaucoup de notions et de mots de l’élégance font aussi partie de l’univers de la musique. L’élégance est un art du rythme, de l’harmonie, de l’équilibre, de l’invention… et de la fantaisie… une belle musique… peut-être la plus belle… Elle est une science du rythme.

La mesure est aussi du sur-mesure. On ne peut pas être gandin sans porter des habits sur-mesure et de qualité. Il est impossible de l’être dans du prêt-à-porter, même s’il s’agit de marques. Le vêtement et la mode en général ne constituent pas un moule dans lequel le gandin se glisse ; au contraire, ce sont les vêtements et la mode qui se moulent à lui, à son corps et son âme : le gandin est son propre moule dans lequel il place les ingrédients du monde, comme le potier une terre choisie et travaillée pour en faire la plus belle des porcelaines.

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Rhétorique de l’élégance

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Écrire sur l’élégance ne veut pas dire obligatoirement être soi-même élégant, du moins selon l’entendement de tous. Le style est un choix qui s’exprime selon les possibilités, et l’écriture est particulièrement appropriée pour le manifester, le terme même de « style » venant du latin stilus : objet pour écrire, écriture, manière d’écrire…

Tout est une question de rhétorique, un art du verbe. L’Évangile selon Saint-Jean débute en formulant qu’« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. / Elle était au commencement en Dieu./ Tout par elle a été fait, et sans elle n’a été fait rien de ce qui existe. / En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes, […] »

Lorsqu’Aristote écrit, dans sa Poétique, que le rythme, comme l’harmonie et l’imitation sont dans la nature de l’être humain, il exprime, je trouve, cette même réalité, car la parole est mouvement… La première chose que fait l’être humain, avant même de naître, est de bouger, n’est-ce pas ? Sa vie ne tient qu’au mouvement : les battements de son cœur… Sa respiration est le premier dialogue qu’il entame avec le monde.

À partir de ces impulsions, des univers se déploient, avec leur rhétorique, leur poétique, leur grammaire… Toutes les réalités ayant pour base une mesure du monde, aucune n’est plus vraie qu’une autre. Le mot « mesure » est joli, car il comprend les idées de dimension, décision, évaluation, précaution, disposition, limitation, modération, connaissance, rythme, et donc de création ou/et d’imitation selon le tempérament de chacun. Il n’y a pas de grand et de petit, de bon et de mauvais, mais des choix élaborés par rapport à ce qui est déjà présent. Alors, il n’existe pas non plus d’élégance ? « Être ou ne pas être », comme le fait dire Shakespeare à un de ses personnages. Nous sommes pourtant bien là… dans le verbe… tout en étant dans son illusion… Le verbe est illusoire, car il n’est que mouvement ; aucune réalité n’est intangible ; ce ne sont que des va-et-vient dans l’espace, sans fondement, ni but. Là se trouve le gandin : dans ce goût délectable. Pour lui, le rythme n’a de réalité que dans sa beauté, que dans le plaisir qu’il procure. C’est pour cette raison que la musique et la danse sont très appréciées des gandins de toutes les époques, tout comme, la pause, ce moment de grâce… de suspension dans le temps…

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Le gandisme

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Qu’est-ce que le gandisme ? C’est ce que je vais essayer de définir… peut-être, si tout se passe bien… dans des prochains articles, dont je ne connais pas encore le contenu… n’ayant pas même un plan d’établi… ni au moins une idée… ou juste une vague…

On appelle « gandin » (voir Les Petits-maîtres de la mode), au XIXe siècle, un genre d’élégant, de personnage qui aime se gaudir (se réjouir), l’équivalent du godin ou de la godine du Moyen Âge, un seyant mignon.

Se réjouir c’est aussi être bien dans son esprit, son corps, ses habits, son domicile, son entourage, sa vie, etc. C’est donc être « propre », au sens large et ancien du terme, beau, fin, soigné, urbain, aisé…  un kaloskagathos (voir Les Petits-maîtres du style) : une personne belle et bonne, aussi bien faite en apparence qu’en esprit… mais sans avoir peur de passer pour un cacouac (un individu mauvais faisant des couacs, c'est ainsi que certains appellent les philosophes des Lumières au XVIIIe siècle)… car qu’importe le jugement des méchants.

De la neglegentia diligens, une sorte d’empesage aisé, lui donne de la prestance, un air seyant, « ouvert et dégagé » comme on le dit au XVIIIe siècle. Il a de la tenue, une justesse de ton, une ‘droiture d’honneur’ emprunte de confort. Comme un poisson dans le scintillement  d’une eau claire et pure, il se laisse porter par l’art de sa tenue, de sa toilette, telle la précieuse dans son lit : de la ruelle où viennent se loger les esprits fins, comme sous l’Antiquité on discourait de pur plaisir sur des couches où le temps s’arrêtait… s’allongeait dans une sorte d’éternité… et dont certains de ces moments se poursuivent toujours depuis des siècles, comme le banquet où il est question de l’Amour, et où participe Socrate…

Le gandin ne parle peut-être plus le grec ancien ou le latin, mais s’exprime toujours en « bon françois », sachant allier les deux grandes notions du français : sa grammaire et la poésie, l’imitation la plus fine jointe à une invention toujours renouvelée.

Le gandin est aussi, sous la Seconde Restauration (de 1815 à 1830), un promeneur du « boulevard de Gand », une des parties du boulevard des Italiens à Paris, où les ‘émigrés’ viennent étaler leur élégance, obligés de fuir sous la terreur de la Révolution et de retour sous la royauté. Ils sont dans la suite des muscadins, sentant le musc, beaux et brillants d’or et de manières ampoulées, grasseyant, sautillant, minaudant, galantisant…, des petits-maîtres frondeurs de la Fronde (de 1648 à 1653), etc. Eux portent un immense chapeau haut-de-forme, sont maniérés…

Voilà pour se faire une idée…

Ci-dessous, cela pourrait être un auto-portrait…

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Merveilleuses & merveilleux