Une merveilleuse de 1790

Merveilleuse. Anne-Marie-Louise Thélisson, comtesse de Sorcy, née Rilliet.

Cette photographie, prise par un ami, est celle d’un tableau de Jacques-Louis David présenté dans une exposition sur ce peintre, qui se déroule jusqu’au 26 janvier de cette année au musée du Louvre. Il s’agit d’un portrait d’Anne-Marie-Louise Thélisson, comtesse de Sorcy, née Rilliet (1770 – 1845), conservé dans la collection de la Neue Pinakothek de Munich. Cette huile sur toile date de 1790. Nous avons là la préfiguration de la merveilleuse du Directoire. Sa chevelure est sans parure. Elle porte une simple robe en chemise qui donnera, plus tard la robe à l’antique (tunique). Son châle est aussi celui que porteront les merveilleuses, de même pour le blanc, ces dernières y ajoutant du rouge, présent dans la peinture, discrètement dans le châle, et de manière très vive dans un ruban qui entoure sa taille (on l’entraperçoit sous son bras gauche) et tombant vers l’arrière.

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Les bons souhaits

Merveilleuses et merveilleux

La prière n’est pas un acte uniquement religieux. Les bons souhaits qui sont adressés à la nouvelle année en sont un exemple. Même souhaiter une bonne journée peut s’apparenter à une prière. Certains voient dans la politesse une pratique seulement sociale, permettant de vivre ensemble dans la bonne entente. Mais pour que cela soit efficace, il est nécessaire aussi d’y mettre du coeur, de l’amour.

Dernièrement, je me posais la question de savoir pourquoi je passe tellement de temps dans les formules de politesse des messages que j’envoie même de manière électronique. Je crois que c’est parce que cela me permet de relativiser l’importance de mes actions, de sortir de l’empressement, de revenir à la respiration et au moment présent, de quitter l’action pour me concentrer sur la personne à qui je m’adresse, même si je ne la connais pas, et d’une certaine façon : de prier pour elle.

La prière est un acte gratuit, qui n’attend rien. Elle nous extrait de la noria du désir perpétuel. Cela est bon pour l’autre et pour soi. Le travail même de l’administration devrait être une prière pour le bien commun. Et quand nous nous adressons à elle, nous la prions : « Je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments distingués. » Sans cette politesse, les services se dégradent immanquablement. Même dans des missives non formelles, j’ajoute souvent : « Avec mes sentiments distingués », parce que nos sens constituent nos vies, et que la distinction affirme leur beauté.

La juste politesse tranche non seulement à travers l’affairement, mais ouvre l’espace de l’instant. Elle ouvre notre cœur. Attendre de l’autre qu’il fasse de même n’est pas ouvrir son cœur.

Il me semble que la simple bonne volonté est une prière, le fait de vouloir le bien de l’autre, comme de soi, voire de tous les êtres. Pas besoin d’être religieux pour cela. Chacun suit son chemin, et il n’y en a aucun à dénigrer, tant qu’on ne nous oblige pas à emprunter une voie.

La recherche de la sagesse est aussi, je pense, une prière. Il est même possible de faire de sa vie une prière, d’être la prière : que chaque respiration, chaque mouvement soient harmonieux. Je le répète, prier n’est pas obligatoirement un acte religieux. Il me paraît que ce n’est pas perdre son temps que de le faire, comme d’aller méditer dans un lieu inspirant, comme une église, même en étant tout à fait athée.

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La jeunesse dorée : muscadins et incroyables d’avant le Directoire

La Jeunesse dorée parisienne de l'an III

Pour qui s’intéresse aux incroyables, le livre de François Gendron, La Jeunesse dorée : épisodes de la Révolution française (Québec : Presses de l'Université du Québec, 1979), est un trésor. Cela fait depuis quelques années que je possède cet ouvrage, sans l’avoir lu. La couverture, dont la photographie est ci-dessus, représentant des incroyables de vers 1810, je pensais que l’intérieur était du même acabit, c’est-à-dire anachronique. Pourtant, ce n’est pas le cas. Il est vrai qu’il n’existe pratiquement pas d’iconographies d’avant le Directoire (1795 – 1799)  avec des incroyables, et celles du Directoire sont généralement des caricatures qui ne les avantagent pas et qu’ils renient, de même que la mode lancée par eux et qui devient courante à partir de 1795. Durant le Directoire, les anciens incroyables se remettent même à utiliser des habits de l’Ancien Régime en signe de protestation.

Une petite précision avant de poursuivre cet article : j’emploie alternativement les désignations de « jeunesse dorée », « muscadins » et « incroyables » comme synonymes. Durant la période couverte ici, celle de « muscadins » est peut-être la plus ancienne, ou aussi ancienne que celle de « jeunesse dorée ». Quant à celle d’« incroyables », elle est plus récente : de la fin de cette époque.

Dans cette thèse de troisième cycle, soutenue à Paris I en 1977, sous le titre : La Jeunesse dorée parisienne de l'an III, l’auteur décrit l’épisode de la Révolution appelé « la réaction thermidorienne », qui couvre quinze mois : du 9 thermidor de l’an II (27 juillet 1794), correspondant à la chute de Robespierre guillotiné le lendemain, jusqu’au 4 brumaire de l’an IV (26 octobre 1795) avec la fin de la Convention nationale et le début du Directoire.

Ce chercheur se base principalement sur des sources d’époque, en particulier sur « 36 000 dossiers de police du comité de sûreté générale » qu’il résume, tout en reproduisant des passages et apportant des statistiques, notamment sur la composition de la jeunesse dorée, qui s’avère être très éclectique, mais principalement formée de jeunes, de 15 à 25 ans, de la petite bourgeoisie. Beaucoup travaillent dans l’administration, sans doute placés là par leurs parents afin de les soustraire à la folie sanguinaire de l’époque. Beaucoup d’autres appartiennent au secteur de l’artisanat, du commerce, de la mode (perruquiers, calicots, tailleurs, cordonniers…), des ouvriers, des employés, des professions libérales… À cela s’ajoutent des artistes, des écrivains, des étudiants et quelques personnes issues de la noblesse.  Des muscadins s’enrichissent en faisant le commerce des assignats, qui sont des billets représentant des biens spoliés durant la Révolution, puis qui deviennent un papier-monnaie. Ce sont des spéculateurs : des « agioteurs ». En 1793, la Convention décide que les prix de tous les achats et marchés conclus avec l’État et dans le secteur privé se fassent uniquement en assignats.

La mort de Robespierre et de ses principaux partisans (Saint-Just…) met fin au régime de la Terreur alors sous l’égide des « enragés », les sans-culottes les plus extrémistes, et les députés Montagnards (membres du parti de la Montagne). Cette période est particulièrement sanguinaire, avec des centaines de milliers de morts, massacrés par ces révolutionnaires : guillotinant, égorgeant… La Convention nationale, qui est une assemblée constituante élue, débute en septembre 1792, à la suite de la chute du roi Louis XVI et de l’échec de la monarchie constitutionnelle. La convention nationale est d’abord sous l’égide du parti de la Gironde, puis sous celle de la Montagne, avant de l’être de la « réaction thermidorienne » où les modérés prennent le pouvoir, trouvant leur principal soutien dans la jeunesse dorée qui devient une véritable force, une armée tout à fait extraordinaire.

Cette jeunesse parisienne est appelée de diverses manières. La façon la plus fréquente est « muscadins », avec à la fin de cette période « incroyables ». On évoque aussi la « jeunesse de Fréron », les « fréronistes » ou « l’armée de Fréron », du nom d’un député qui organise avec d’autres cette milice du Comité de sûreté générale (créé par la Convention dont il dépend). Fréron, parfois surnommé « le général des cadenettes » ou « le général du bataillon doré », pourtant renie plus tard cette jeunesse. L’appellation « jeunesse dorée » est courante et fait référence au fait que ces jeunes affichent un certain merveilleux qui se démarque de la manière des sans-culottes qui copient les usages du peuple, des ouvriers notamment, avec : le bonnet rouge, les cheveux plats, gras et noirs (alors que les muscadins les ont poudrés), la carmagnole, le pantalon ou la culotte longue, les sabots… Ils parlent et s’expriment à la manière des ouvriers et des plus pauvres, parfois grossièrement ; ils prennent fait et cause pour eux. Alors que les muscadins viennent en majorité de l’ouest de Paris, les sans-culottes parisiens sont majoritairement de l’est : des faubourgs (Saint-Antoine et Saint-Marceau en particulier). Ces derniers sont parfois appelés « faubouriens ». La place de Grève, devant l’hôtel de ville, est un autre de ces endroits bouillonnant de l’esprit sans-culotte. Certains sans-culottes sont parfois appelés « jacobins » dans les rapports de police, car on en retrouve dans des clubs jacobins, et qu’en 1793 un jacobinisme sans-culotte domine.

Le nom de « muscadin » est alors considéré comme péjoratif, faisant référence à l’Ancien Régime, au parfum : le musc et aux pastilles faites avec et donnant bonne haleine. Dans Histoire du siège de Lyon (sans date, mais sans doute de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe), Aimé Guillon (1758 – 1842), né à Lyon et ayant connu la Révolution, écrit que le mot « muscadin » est employé à la Révolution pour la première fois pour désigner des soldats de la première garde nationale lyonnaise, constituée « pour la plupart, de jeunes négociants ou praticiens, proprement vêtus, et peut-être un peu parfumés... ». La garde nationale est une milice citoyenne chargée du maintien de l'ordre et de la défense militaire. Elle joue un rôle important durant la Révolution.

Sans-culottes et muscadins ne sont pas si éloignés socialement que l’on pourrait le croire. À un moment de son livre, François Gendron, qui, je le rappelle, décortique les rapports de police, écrit que durant l’an III de nombreuses bagarres ont lieu entre ces deux groupes « jusqu’à l’importante collision du 1er germinal où s’affrontent sans-culottes et Muscadins qui se révèlent de part et d’autre en majorité travailleurs manuels et fonctionnaires d’administrations publiques. » Nous sommes en ville, mais dans les campagnes, dans les deux camps se trouvent aussi des gens socialement semblables. Par exemple, les paysans constituent une grande partie des armées insurrectionnelles blanches (royalistes), notamment en Vendée et en Bretagne. Bien sûr, les aristocrates et le clergé sont en majorité contre la Révolution ; mais là aussi ce n’est pas si simple, car les témoignages de l’époque récoltés dans divers écrits comme des Mémoires ou des Souvenirs relatent des agissements troubles de certains, cherchant le pouvoir, et d’autres, honnêtement dans l’esprit des Lumières, comme Aimée de Coigny (Journal) qui sont pour une monarchie constitutionnelle. Elle écrit que le futur Louis XVIII (1755 - 1824) est une des causes de la Révolution cherchant à « faire échec et mat à Louis XVI et à Philippe d’Orléans tout à la fois » : « il était toujours, mystérieusement le complice de tous les crimes [de la Révolution] ; au moins, chaque fois informé, il ne les empêchait pas. » Sur Philippe d’Orléans (1747 – 1793, duc d’Orléans, appelé « Philippe Égalité » pendant la Révolution), elle écrit notamment : « J’en crois huit témoins qui, le 6 [octobre 1789] au petit matin, l’identifièrent, en frac gris, chapeau rond, une petite badine à la main, dans le salon de la Pendule, qui à l’Œil-de-Bœuf, guidant les assassins, faisant tuer les gardes et enfoncer les portes, n’osant pourtant accompagner jusqu’au bout ses estafiers, ce qui sauva la reine. » Quant à l’armée française, conduite par des officiers, son rôle dans la Révolution est aussi très trouble.

Revenons-en à la jeunesse donnée. Elle est propre, bien habillée, élégante et très originale, ce qui est subversif. Elle est le côté pile de la jeunesse révolutionnaire, le côté face étant représenté par les sans-culottes, eux aussi très originaux. Ces deux groupes s’exècrent, même si des tentatives de rapprochement ont lieu. Pourtant, les deux sont jeunes et originaux. Mais les sans-culottes sont emportés par la violence organisée par les plus extrémistes qui effraie la plupart des citoyens et laisse le pouvoir aux plus affreux, ce que les muscadins leur reprochent particulièrement, ayant souvent perdus de leurs proches dans cette folie. Les muscadins sont des « républicains modérés », et servent de service d’ordre, défendant la Convention nationale des tentatives de retour à la Terreur par les plus extrémistes sans-culottes que la jeunesse dorée appelle « des buveurs de sang », « des terroristes ». Ces derniers chantent La Marseillaise, alors que ceux qui sont aussi appelés « les petits sucrés » Le Réveil du Peuple de Souriguère sur une musique de Gaveau, dont je retranscris les paroles à la fin de cet article.

François Gendron écrit que la plupart des muscadins sont « vêtus d’un habit étriqué, vert bouteille ou "couleur de crottin" avec dix-sept boutons de nacre pour rappeler l’orphelin du Temple [Louis XVII, le fils du roi Louis XVI]. Voyez sur leur perruque enfarinée et dont les cheveux proviennent, dit-on, des guillotinés de l’an II, le bicorne en demi-lune posé en bataille et qui tient comme par miracle. Voyez le visage qui émerge d’une espèce de cornet de mousseline mouchetée de rouille qu’on appelle la cravate écrouélique. Voyez aussi le col de velours noir qui évoque la mort du roi, les grands revers pointus en châle, les basques carrées taillées en queue de morue [c’est l’habit dit « carré »], la culotte serrée qu'on agrafe sous le genou, dans un flot de rubans qui donne à la jambe quelque chose de bancroche, les bas chinés, les escarpins découverts. Voyez encore sur l’œil ce monocle énorme et insolent qui témoigne du certificat de myopie d’un médecin complaisant et gare au gourdin plombé que tient cette main de femme, blanchie à la pâte d’amande : c’est le "rosse coquin".Voyez. Voyez tout cela. Tentez d’imaginer un moment, au milieu d’un nuage de musc, cet incoyable fantoche se dandiner dans une attitude pâmée, en répétant d’une voix mourante Ma pa-ole d’honneur, c’est ho-ible ! Et c’est tout le portrait du Muscadin. Soldat de salon ? Sans doute. Mais à quatre contre un, ils ont souvent le dessus sur "les té-oistes". »

S’ils ne sont pas téméraires, ils sont pourtant courageux et inflexibles. Beaucoup ont vu des leurs tués par la révolution sanglante. Ils ne veulent plus de cela. Ils surgissent au moment où la Révolution fait appel à la jeunesse pour aller massacrer les Vendéens, et des réfractaires d’autres régions. Ils refusent, de même que d’aller se battre aux frontières. Leur technique est, en particulier, de se faire passer pour myopes ou de se faire embaucher dans l'administration. Dans l'administration, ils peuvent aussi, sans doute, agir plus facilement pour dispenser leurs camarades et prendre soin de leur entourage. Beaucoup feignent donc la myopie, portent des bésicles, un monocle ou utilisent une lorgnette.

Ils parlent sans presque bouger leurs lèvres, surtout qu’ils ne prononcent pas les « r ». Beaucoup grasseyent ou zozotent. Ils jurent par leur « pa-ole panachée », par leur « pa-ole d’honneu- », par leur « pa-ole d’honneu- panachée » ou par leur « pa-ole sup-ême » ! Ils se saluent parfois en demandant combien font huit et demi et huit et demi, ou quelle est la moitié de trente-quatre ? Ce sont des allusions à Louis XVII, l’orphelin du Temple.

Les muscadins sont affublés d’une perruque poudrée à longues oreilles (ou tresses) et cadenette (qui est une tresse tombant dans la nuque). Cette dernière, ou leurs cheveux quand ils ne portent pas de perruque, sont retroussés en chignon à l’arrière (« queue retroussée »), retenus avec un peigne, afin de rappeler les morts de la guillotine. Quand certains sans-culottes voient une personne avec les cheveux ainsi relevés ou habillée proprement, ils la considèrent comme un muscadin et l’agressent, s’ils sont assez nombreux, et leur arrachent leur peigne.

Certains portent une épingle noire. Leur manteau est constituée d'une redingote carrée avec un collet vert, noir ou de diverses couleurs, de la même couleur que leurs poignets. Leur habit est boutonné très serré, avec de gros boutons. Leur cravate est sextuplée, avec le menton disparaissant dessous et menaçant de masquer le nez. Elle est très haute, souvent verte. Le reste des habits peut avoir différentes couleurs. Ce sont de « beaux jeunes gens » aux mains blanches. Ces « chevaliers à tresses victimées » ont une culotte longue, des bas de soie et de petits souliers élégants et pointus ou des bottes fines. Ils ont toujours avec eux un bâton, une canne ou une petite canne de jonc. Leur bâton, souvent noueux, parfois lesté de plomb, est un « rosse-coquins ». Certains portent un long sabre sur le côté. Les plus riches se déplacent en cabriolet. Le Messager du soir est leur journal. Ils chantent l’ariette nouvelle.

Les muscadins fréquentent le Palais-Royal, alors appelé « Palais-Égalité », et son jardin (« le jardin-égalité »). Ils se promènent aussi au jardin des Tuileries. Ils se retrouvent dans des cafés, en particulier au café de Chartres, aujourd’hui le Grand Véfour au Palais-Royal, comme le café de Valois où ils sont très présents, ce débit de boissons étant aussi celui des anciens jacobins souhaitant une monarchie constitutionnelle. Le café de Chartres est leur principal quartier général, mais à la fin de la période couverte dans le livre, le boulevard des Italiens, surnommé « le Petit Coblentz », prend le relais. Ces « freluquets », ce « million doré », ce « peuple des boutiques », ces « figures poudrées » fréquentent beaucoup les théâtres, en particulier celui de la rue Feydeau et le théâtre Nicolet (aujourd’hui Gaîté lyrique) ; et à l’opéra, au théâtre des Arts, donnant sur l’actuelle rue Richelieu à l’emplacement qui est aujourd’hui celui du square Louvois. Il est parfois dit qu’ils font la Révolution dans les théâtres, car ils s’y montrent avec fracas, imposant aux acteurs de chanter leur hymne (Le Réveil du Peuple), des pièces et des acteurs qu’ils aiment, alors qu’auparavant, les sans-culottes font la même chose. Ils y détrônent les bustes de Marat, et cela dans toute la ville. Ils vont aux concerts. Certains les appellent « les héros de boudoir et de cabaret ». Ils fréquentent aussi le limonadier-glacier Garchy.

Une grande partie de cette jeunesse a 15 – 17 ans. Ce sont des « jeunes gens pétillants d’esprit, ornés de connaissances positives et décents comme des vierges. » Ils prônent la vérité, l’humanité, la justice et la liberté. Comme tous les jeunes de toutes les générations, ils ont leur mode vestimentaire, leurs manières, leur langage, leur façon de parler, leurs lieux, leur musique, leurs chansons. Leur chanteur préféré est Pierre-Jean  Garat (1762 – 1823). Jean Elleviou (1769 – 1842) en est un autre, de même que Gavaudan (mais je ne sais pas lequel de la famille). La Cabarrus (souvent appelée « Madame Tallien » : 1773 – 1835) est leur égérie la plus connue.

Chanson, Le Réveil du Peuple, chanté par les muscadins :

« Peuple Français, peuple de frères, 
Peux-tu voir sans frémir d'horreur, 
Le crime arborer les bannières 
Du carnage et de la terreur ? 
Tu souffres qu'une horde atroce 
Et d'assassins et de brigands, 
Souille par son souffle féroce 
Le territoire des vivants.

Quoi ! Cette horde anthropophage,
Que l’enfer vomit de son flanc,
Prêche le meurtre et le carnage !
Elle est couverte de ton sang !
Devant tes yeux, de la patrie
Elle assassine les enfants,
Et médite une boucherie
De tes dignes représentants.

Quelle est cette lenteur barbare ? 
Hâte-toi, peuple souverain, 
De rendre aux monstres du Ténare 
Tous ces buveurs de sang humain ! 
Guerre à tous les agents du crime ! 
Poursuivons-les jusqu'au trépas ; 
Partage l'horreur qui m'anime ! 
Ils ne nous échapperont pas.

Ah ! qu'ils périssent ces infâmes, 
Et ces égorgeurs dévorants, 
Qui portent au fond de leurs âmes 
Le crime et l'amour des tyrans ! 
Mânes plaintifs de l'innocence, 
Apaisez-vous dans vos tombeaux ; 
Le jour tardif de la vengeance 
Fait enfin pâlir vos bourreaux.

Voyez déjà comme ils frémissent ; 
Ils n'osent fuir, les scélérats ! 
Les traces de sang qu'ils vomissent 
Décèleraient bientôt leurs pas. 
Oui, nous jurons sur votre tombe, 
Par notre pays malheureux, 
De ne faire qu'une hécatombe 
De ces cannibales affreux.

Représentants d'un peuple juste, 
Ô vous ! législateurs humains ! 
De qui la contenance auguste 
Fait trembler nos vils assassins, 
Suivez le cours de votre gloire ; 
Vos noms, chers à l'humanité, 
Volent au temple de mémoire, 
Au sein de l'immortalité. »

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La bibliothèque de l’honnête homme contemporain

Bibliothèque de l’honnête homme

Lorsque j’écoute des personnes parler des théoriciens anciens de l’élégance, j’entends le plus souvent citer les noms d’écrivains du XIXe. Avant ce siècle, on en compte une quantité d’autres, beaucoup plus fins dans leurs analyses que ceux généralement invoqués. Pour qui s’intéresse à l’élégance morale et esthétique, je conseille de lire toutes les œuvres citées dans la bibliographie de mon livre sur la Poétique de l’Élégance. Dans cet article, j’évoque des ouvrages de trois noms qui me semblent vraiment importants, de trois pays différents, avec par ordre chronologique : l'Italie, l'Espagne et la France.

Je commence par toutes les œuvres d’Antoine Gombaud, dit le « chevalier de  Méré » (1607 – 1684). Ses Œuvres complètes ont été publiées en 2008 aux éditions Klincksieck. Cette édition n’est pas vraiment « complète », car il y manque sa correspondance qui, elle aussi, est très intéressante et disponible sur internet. Il suffit de citer les titres de ses discours et autres conversations pour se persuader de l’intérêt de les lire : De l’Esprit, De la Conversation, Des Agréments, De la Justesse, De la vraie Honnêteté, De l’Éloquence et de l’Entretien, De la Délicatesse dans les choses et dans les expressions, Le Commerce du Monde… Avec le chevalier de Méré, nous touchons à ce qui constitue la base de l’Honnêteté. Nous nous trouvons au cœur du mouvement des précieuses, de l’honnête homme du XVIIe siècle et de ce qui constitue un pan important de l’élégance. Je conseille de lire toute son œuvre !

Le Galateo ovvero de’ costumi (1558) de l’Italien Giovanni Della Casa (1503 – 1556), est d’un autre genre. Il a été traduit en français par Jean Du Peyrat, en 1562 et sous le titre La Galathée, ou la Manière et façon comme le gentilhomme se doit gouverner en toute compagnie. L’auteur y donne des conseils de la manière de se comporter avec finesse en société, avec une grande simplicité qui, comme les adeptes de la sprezzatura pourraient le dire, cache un grand savoir de l’art.

El Discreto (1646), de l’Espagnol Baltasar Gracián (1601 – 1658), est un autre livre indispensable à la bibliothèque de l’honnête homme contemporain. Il a été traduit en français par Joseph de Courbeville (1668 – 1715), en 1723 et sous le titre de L’Homme universel, avec des chapitres comme : « L’esprit et le génie », « L’attente, ou l’homme qui sait attendre », « L’homme de toutes les heures, ou l’homme qui sait se prêter à tout », « la réalité et la montre », « L’homme à promptes et heureuses ressources », « La singularité », « L’homme au point de sa perfection », « L’esprit de politesse et d’ordre », « La manière en tout »…

Tous ces ouvrages sont disponibles dans leur édition originale sur internet, et sans doute la plupart sur https://gallica.bnf.fr.

Photographies : Page de titre, reliure et pages de Les Conversations  D.M.D.C.E.D.C.D.M. [Du Maréchal De Clérambault Et Du Chevalier De Méré], Lyon : Claude Muguet, 1677. Réimpression de la troisième édition de 1671, après celle de 1668 de l'imprimeur Edme Martin et celle de 1669 de Claude Barbin. In 12, plein veau marbré, dos à nerfs orné, pièce de titre en maroquin havane, tranches rouges, roulette dorée. 174 p. + permission du Roi.

Bibliothèque de l’honnête homme
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1725. Des alliés amérindiens à la cour de Louis XV

1725. Des alliés amérindiens à la cour de Louis XV

Jusqu’au 3 mai 2026, se tient, au château de Versailles, une exposition consacrée à la visite d’Amérindiens de la vallée du Mississippi à la cour de Versailles, en 1725, et aux relations entre les Amérindiens de cette région et les Français.

Cette exposition, qui se déroule sur trois salles, n’est pas très grande, mais son sujet est important. D’abord, si les objets amérindiens présentés ne sont pas très impressionnants, ils restent exceptionnels ! Rapportés en France par des colons ou des administrateurs louisianais, ils sont d’une très grande valeur. Un des conseillers scientifiques de l’exposition, Ian Thompson du Choctaw* Nation of Oklahoma, le dit : « Comme ils sont environ cent ans plus anciens que la majorité des objets culturels autochtones conservés aux États-Unis, les observer revient à apprendre directement de nos ancêtres – de ceux qui vivaient déjà les prémices du processus de colonisation, mais conservaient encore une connaissance traditionnelle ancrée. » Le communiqué de presse donne l’exemple d’« une coiffe de plumes, probablement la plus ancienne connue au monde. »

Nous constatons que les relations entre ces habitants autochtones de cette région du sud des actuels USA étaient très bonnes et faites de partages de savoirs, d’échanges commerciaux, de métissages, les Indiens étant particulièrement ouverts aux ‘étrangers’. Plusieurs Français prirent leurs coutumes, se marièrent en leur sein et furent à l’origine de progénitures dont nombre de descendants portent leur nom.

Les Amérindiens n’avaient pas les idées de possession que notre société actuelle véhicule. Ils étaient peu nombreux dans un territoire immense. Les Français eux-mêmes n’étaient, sur ce territoire à la fin du XVIIe siècle, que quelques centaines, puis seulement quelques milliers avant le retrait de la France et l’expansion des États-Unis vers l’Ouest, ce qui fut un véritable choc pour les nations amérindiennes, y perdant complètement leur autonomie. La politique du gouvernement fédéral des États-Unis consista à déposséder les Indiens de leurs terres, à les forcer à se déplacer et à imposer une éducation assimilationniste, si on peut s’exprimer de la sorte.

Bien sûr, les Français importèrent avec eux de mauvaises choses : le conflit contre les Anglais, des maladies nouvelles et une religion expansionniste qui, pourtant, fut plutôt bien accueillie. Mais les échanges étaient fructueux, le respect, le plaisir et la curiosité des deux peuples réels. Amérindiens et Français s’unirent contre l’invasion des armées anglaises, et pas seulement dans la vallée du Mississippi. Par exemple, au nord des Amériques, au XVIIIe siècle, une alliance franco-indienne fut établie, centrée sur les Grands Lacs et l’Illinois, un lieu immense et d’une grande beauté (on donna même le nom « Acadie », Arcadie, à une autre de ces régions découvertes par les Français), qui rassembla les Sioux, Potawatomis, Abénaquis, Menominees, Ottawa, Winnebagos, Hurons-Peton, Mississaugas, Illinois…

Personnellement, j’ai connu un Américain descendant d’Amérindiens. Il ressemblait à un Irlandais, avec ses cheveux et sa barbe roux et son teint clair. Par contre, sa femme, qui n’avait pas de liens avec des natifs, paraissait être une Indienne, avec des cheveux d’un noir d’ébène, un visage rond et une peau mate.

L’arrivée officielle des Français dans le bassin du Mississippi a eu lieu en 1682, et en 1699 en pays Chacta*. Le nom de « Louisianne » fut donné en l’honneur du roi Louis XIV. Les communautés, décimées par les maladies européennes, étaient en pleine réorganisation. La Nation Chacta « compte alors près de 30 000 personnes, ce qui en fait l’un des peuples autochtones les plus nombreux et les plus influents du sud-est de l’Amérique du Nord. »

Le catalogue de l’exposition narre l’arrivée des Français en pays Chacta : « Lorsque les forces expéditionnaires françaises débarquent sur la côte du golfe du Mexique en 1699, elles ne rencontrent ni chef de guerre, ni émissaire politique, mais une grand-mère biloxi. Sur les rivages de l’actuelle Biloxi, dans le Mississippi – territoire d’origine du peuple biloxi –, cette femme âgée joue un rôle déterminant dans les premiers contacts diplomatiques liés à la colonisation. Redoutant que les nouveaux venus ne soient des pillards, les Biloxi fuient vers l’intérieur des terres. Trop âgée pour les suivre, la grand-mère reste seule sur place. Alors qu’elle tente de s’éloigner, elle est capturée par les Français. Espérant faire d’elle un levier diplomatique, ces derniers s’installent avec elle sur la plage, convaincus que sa présence incitera les Biloxi à revenir pour parlementer. Mais cette aïeule ne se contente pas d’être un otage silencieux. Elle devient l’architecte du dialogue. En mobilisant les traditions diplomatiques autochtones, elle engage la conversation. Depuis des générations, les captifs jouent parfois un rôle de médiateurs, transformant les situations de tension en occasions de communication. Elle comprend immédiatement la portée de la rencontre. À travers gestes et échanges limités, les Français manifestent leur volonté d’établir un dialogue et de conclure une alliance. En retour, elle propose de faciliter les présentations officielles : elle s’engage à organiser une cérémonie du calumet – rituel diplomatique fondamental – et promet de "moudre du maïs pour régaler" les visiteurs, car nourrir ses hôtes est un préalable essentiel à toute négociation. Les Français acceptent ses conditions. Fidèle à sa parole, elle orchestre la cérémonie, amorce les présentations et pose les bases d’une alliance durable. Cette rencontre formelle aboutit rapidement à une invitation à s’établir à proximité. De cet échange interculturel découle la fondation du premier poste français en Basse-Louisiane. Grâce à l’alliance qu’elle rend possible, la France obtient un point d’ancrage stratégique sur la côte du golfe, tandis que les Biloxi accèdent à de nouveaux réseaux commerciaux et à un partenariat militaire. »

En 1724, la Compagnie des Indes qui gérait le commerce entre la France et ses colonies proposa d’inviter des chefs autochtones à la Cour de Louis XV. Quatre chefs et la fille d’un chef Missouri embarquèrent au printemps 1725, traités dès leur départ comme de véritables ambassadeurs. Cette délégation fut reçue par des personnalités, dont le Roi ; elle visita Versailles, Paris… Bien sûr, cela fit une grande impression, de part et d’autre. Elle inspira en partie une pièce de musique baroque pour clavecin, composée en 1727 par Jean-Philippe Rameau (1683 - 1764) et intitulée Les Sauvages. Ce rondeau baroque, chef-d'œuvre du répertoire lyrique français, fut rendu célèbre par son orchestration pour deux tableaux de la quatrième entrée finale de son opéra-ballet Les Indes galantes de 1736 (la chaconne « Danse du Grand Calumet de la Paix » et le duo et chœur « Forêts paisibles », sur des paroles et livret de Louis Fuzelier). Les paroles de cette dernière sont très belles :

« Forêts paisibles, Jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs. S′ils sont sensibles, Fortune, ce n′est pas au prix de tes faveurs. Dans nos retraites, Grandeur, ne viens jamais Offrir de tes faux attraits. Ciel, tu les as faites, Pour l′innocence et pour la paix. Jouissons dans nos asiles, Jouissons des biens tranquilles.  Ah, peut-on être heureux, Quand on forme d′autres vœux ? »

Photographie : « Calumet. Bois, pierre, plumes d’aigle, piquants de porc-épic, bec de pic-vert, laine. © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Claude Germain. »

* Les Chactas, ou Choctaws, sont une nation autochtone originaire de la plaine du Golfe (Mississippi, Alabama, Oklahoma et Louisiane). Leur nom historique lors de la colonisation française est Chactas, Tchaktas ou Tchactas.

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Dame à sa toilette à l’époque de Louis XV (1722– 1774)

Dame à sa toilette sous Louis XV : broderies, galons, dentelles

Dernièrement, a été vendu par Artcurial un tableau de Jean-François de TROY (Paris, 1679 – Rome, 1752) pour plus de quatre millions d’euros. Il s’agit d’un « Portrait de Marie-Anne Gaillard de la Bouexière de Gagny, de son père, de son mari Jean-Hyacinthe Hocquart, seigneur de Montfermeil, et de leur fils Jean-Hyacinthe-Emmanuel Hocquart, futur marquis de Montfermeil. » Voir ici.

La scène se situe sans doute dans un salon, près d’une table de toilette avec son nécessaire en argent et laque, mais pas en situation d’usage. Les détails de la robe montrent la qualité des broderies. Les galons en or sont aussi d’un bel effet vaporeux, avec des fleurs semblant voguer au milieu. Son mari porte de fines dentelles et une veste (gilet) avec de belles broderies. Leur fils est dans un habit aux broderies, passementeries et boutons de fils d’argent.

Dame à sa toilette sous Louis XV : table de toilette et nécessaire de toilette
Dame à sa toilette sous Louis XV : broderies, bracelet et dentelles 18e
Dame à sa toilette sous Louis XV : broderies, galons, dentelles
Dame à sa toilette sous Louis XV : broderies, galons, dentelles
Dame à sa toilette sous Louis XV : broderies, galons, dentelles
Dame à sa toilette sous Louis XV : broderies, galons, dentelles

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Dragons

Exposition Dragons

Jusqu’au 1er mars 2016, le musée du quai Branly propose une exposition sur les Dragons en Chine. Plusieurs œuvres du musée national du palais de Taipei, à Taïwan, y sont présentées, couvrant plusieurs millénaires, certaines d’une très grande finesse, d’une grande valeur historique, patrimoniale et culturelle et séduisantes à plusieurs niveaux : par exemple pour les personnes férues d’arts français et européens, très intéressés par l’imaginaire et l’esthétique des Chinois ainsi que par leur savoir-faire, dans des domaines comme le textile ou la porcelaine. Plusieurs porcelaines anciennes, voire très anciennes, sont exposées ainsi que de nombreux autres objets d’art. Alors que la porcelaine était déjà présente en Chine sous la dynastie des Han de l'Est (entre 206 av. J.-C. et 220 apr.), ce n’est qu’au tout début du XVIIIe siècle que son secret de fabrication a été découvert par l’alchimiste allemand Johann Friedrich Böttger (1682 – 1719).

Le dossier de presse cite un passage du 說文解字 (Shuowen Jiezi), ouvrage du début du IIe siècle compilé par Xu Shen : « Quand un dragon apparaît, le monde est en paix. » Un ami m’a dit qu’un Tibétain lui avait affirmé avoir déjà vu un dragon au-dessus des nuages, dans l’Himalaya. Le dragon dégage une grande force et une insondabilité, en même temps qu’une certaine douceur. À lui seul, il combine tous les Éléments. Il est en étroit rapport avec la Nature. Du coup, l’utilisation de nouvelles technologies, pour le présenter dans le cadre de l’exposition, m’a semblé inopportune.

Je suis allé au vernissage presse de l’exposition, et le conservateur du musée, qui la présentait, intégrait à chacune de ses phrases de multiples « heu ». J’en ai compté plus d’une dizaine dans une seule phrase, et en étais vraiment désolé, voire honteux pour notre langue, car cela était vraiment du plus mauvais effet face à la directrice adjointe du Musée national du Palais de Taipei, dont le chinois semblait chanter. Même la traductrice, à force d’entendre ce « conservateur en chef du patrimoine, responsable de l’Unité patrimoniale Asie du musée du quai Branly » s’exprimer de la sorte, se mit progressivement à ajouter les mêmes interjections, mais tout de même beaucoup moins souvent, avec en moins l’impudeur nauséeuse qui caractérise nos (d)élites actuelles. J’en pleurais intérieurement en pensant aux précieuses du XVIIe siècle et à toutes les personnes ayant cherché à sublimer notre langue, à travers les siècles. Ces interjections deviennent très fréquentes et se lisent même dans les sous-titres de vidéos où des Français s’expriment. Notre langue est vraiment attaquée de toutes parts (anglicismes, écriture inclusive, vulgarité…), alors qu’elle mériterait que l’on continue à poursuivre la recherche de l’excellence à travers elle.

Voilà ! J’ai peu parlé de cette exposition, car je m’y connais peu en art chinois, mais aimerais beaucoup en savoir davantage, en particulier en ce qui concerne la tradition élégante de ce pays très raffiné.

Photographie : « Vase en forme de sphère céleste à décor de dragon et de lotus. Chine, Jingdezhen, Dynastie Ming (1368-1644), règne de Yongle (1403-1424), Porcelaine bleu et blanc © Musée national du Palais, Taipei, Inv. 故瓷012547 ».

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Rythmes II

Pouvoirs

Selon les philosophes, depuis l’Antiquité jusqu’aux Lumières, le savoir est un outil de liberté. Quand on lit ce qu’ont écrit les philosophes antiques, leurs connaissances du monde peuvent nous sembler souvent assez saugrenues. Ils n’ont jamais prétendu détenir le savoir, mais être à sa recherche, de même qu’ils n’ont jamais dit être sages, mais être des amoureux de la sagesse, d’où le nom de « philosophes » qui, en grec, veut dire cela.

Dans cet apprentissage de la liberté, un savoir qui me semble important est la science des rythmes, que j’appelle « poétique » et dont il est question dans mon livre Poétique de l’Élégance. Elle se fonde sur cette constatation que la première chose que fait un être humain est de bouger, avant même de naître. Le mouvement est inhérent à la vie et en est la base. En ce moment, je lis un livre sur des enseignements dzogchen de la tradition tibétaine très ancienne qu’est le Bön (Les Prodiges de l’esprit naturel, de Tenzin Wangyal), dans lequel, comme base de tout, il est ajouté au mouvement : l’espace et la luminosité (pouvant aussi être appelée « couleurs » ou « manifestation »).

Dans le mouvement, il y a ce qui dépend de nous, et ce qui n’en dépend pas. Comme l’écrit Aristote, dans sa Poétique : « Le fait d'imiter est inhérent à la nature humaine dès l'enfance ». Je ne pourrais écrire ces lignes sans au préalable avoir, dès mon enfance, imité le langage de mes parents et des gens m’environnant. De même, ici, je puise mes sources dans des auteurs. Tout cela est de l’ordre de l’imitation. Nous utilisons des rythmes, que l’on peut nommer « culturels », qui font partie de nous et que nous partageons avec une communauté. D’autres rythmes communs sont plus fondamentaux, comme ceux du corps humain, de l’animal que nous sommes et de la nature qui nous constitue. Et puis nous avons des rythmes qui nous sont propres. Dans tout cela, rien n’est stable, si ce n’est le mouvement.

Cette conscience des rythmes, de leur relativité, de leur importance, de la manière dont ils nous portent et nous mènent, de la façon dont ils peuvent être manipulés par d’autres, nous permet d’être libres, d’être au-delà tout en étant dedans, comme le sourire qui agit sans vraiment le faire, qui est entièrement dans la détente, tous les muscles se relâchant et l’esprit se fondant dans la lumière du plaisir.

Cette sagesse des rythmes permet de relativiser, d’avoir une conscience plus précise d’où on est, de ce qui doit être suivi ou évité, de se relaxer, d’être doux et juste, d’avoir de l’amour et de la compassion, et peut-être le principal : de se connaître soi-même.

Photographies prises le 15 novembre 2025 près de la place verte à Paris, près de chez moi. Des mouches en s’agglutinant forment le mot « POUVOIR ». Cela est peint sur un miroir. La devise libertaire, que j’apprécie tout particulièrement et qui stipule « l’ordre sans le pouvoir », est-elle possible ? Tout ordre suppose un pouvoir, et tout ordre se trouve confronté aux pouvoirs. Mais assez cogité comme cela. Cogito ergo sum, écrit Descartes : « Je pense, donc je suis. » La pensée elle-même est mouvements. Mais être, c’est juste être : être maintenant. 

Pouvoirs

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Les trois grâces du collectionneur

Merveilleuses et merveilleux

Je suis collectionneur, un modeste collectionneur en particulier d'estampes et de livres. Cela fait depuis plusieurs années que j’ai quasiment arrêté d’acheter, parce que je n’ai pas d’argent et aussi parce que je cherche le moyen de transmettre cette collection et de la montrer. Je profite de cet article pour dire que je suis à la recherche d’un endroit pour entreposer gratuitement et dans de bonnes conditions ma collection, voire l’exposer.

Collectionner est une chose, la plus agréable peut-être, et peut-être aussi la plus facile. Mais il ne s’agit que d’un tiers du ‘travail’ du collectionneur qui ne l’est pas par étourderie ou par maladie. La seconde partie consiste à se donner les moyens de la conservation, et la troisième à transmettre. Ces trois éléments se tiennent la main, comme les trois Grâces, où l’une reçoit, l’autre conserve et la troisième offre. Ces divinités sont présentes dans la culture occidentale dès la plus haute Antiquité. Garder la mesure est toujours indispensable : savoir s’arrêter quand c’est le moment, prendre ses responsabilités, et chercher à transmettre une passion honnête, comme cela se disait au XVIIe siècle. Diffuser ma collection à travers mon blog et mes livres est déjà une bonne chose, mais ne donne pas la garantie de la conservation des documents d’époque que je possède dans le futur.

Alors que l’on trouve facilement le temps et les aides (vendeurs) pour acheter, il est beaucoup plus difficile de trouver tout cela pour conserver ce que l’on a. Quant à la transmission, il s’agit d’accéder à des personnes honnêtes et amoureuses des mêmes choses. Bien sûr, jamais rien n’est sûr, et même les meilleures bonnes volontés se trouvent parfois confrontées à des obstacles infranchissables. Mais on regrette toujours de ne pas avoir au moins essayé de mettre toutes les chances de son côté, et que ce côté soit intelligent et bon. Il est aussi possible de laisser les choses se faire, vendre, ou tout abandonner à la convenance des héritiers. Ce sont des ‘solutions’, mais certainement la plus saine reste de se mettre sous la protection prospère des trois Grâces, sauf évidemment si on a collectionné sans réfléchir, voire pour oublier ou je ne sais quoi.

La fuite en avant est une maladie non seulement de personnes, mais de nombre de sociétés, et en particulier de l’actuelle. On ne sait pas s’arrêter, se contenter de ce que l’on a, et donner à qui le mérite davantage que soi-même. On ne reconnaît pas que la peur peut être à l’origine de l’accumulation irraisonnée, par exemple la peur de perdre, ou bien au contraire que l’on provoque la perte par la peur de prendre ses responsabilités. Chaque acte a sa conséquence ; il est nécessaire d’assumer ses actes, et personne ne doit et ne peut le faire pour nous.

Photographie ci-dessus : Les Trois Grâces. Photographie sur verre ancienne. Il s’agit d’un élément du monument funéraire du cœur du roi Henri II (1519 – 1559), datant du XVIe siècle), par Germain Pilon (Paris, vers 1535 – 1590) et Dominique Florentin (Florence, vers 1506 - 1565), provenant de l’église des Célestins et conservé au Musée du Louvre. Davantage d’informations ici.

Photographie ci-dessous : La dernière de mes acquisitions de ma collection Petits-maîtres. Elle est vraiment très modeste. Je l’ai achetée pour moins de dix euros (sans les frais de la maison de ventes). D’après moi, il s’agit d’une statuette de vers 1800, en vieux Bruxelles, représentant un incroyable avec ses attributs : chapeau rond ancêtre du haut-de-forme, cheveux courts, cravate haute à pois, habit carré, rayures, main dans le manteau (position très employée par Napoléon Bonaparte qui était toujours à la dernière mode), pantalon, bottes… Collectionner sur les petits-maîtres m’est venu naturellement. En 2006 – 2007, j’ai essayé de vendre des objets d’art sur Internet, activité que j’ai arrêtée, n’ayant pas le droit de cumuler avec un nouveau métier commencé en 2008 et poursuivi jusqu’en 2014. Je me suis aperçu que j’avais un certain don et un véritable goût pour dénicher, pour très peu cher, des gravures et des livres anciens sur la mode et en particulier sur les petits-maîtres. J’ai continué à acheter pendant mon nouveau travail. Revenir à ce sujet me fait toujours du bien. J’y trouve de la gaieté, du merveilleux, de la richesse, et cela, sans prétention. Ce sujet ressemble à une pierre précieuse sortie de sa gangue. On ne s’aperçoit de sa beauté qu’une fois qu’elle est taillée. La preuve est que ce sujet m’a inspiré tout un ouvrage sur la Poétique de l’Élégance, que j’attends de publier, lorsque j’en aurai les moyens.

Merveilleuses et merveilleux

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Rythmes I

Merveilleuses et merveilleux

Les rythmes sont à la base de la vie. Ils sont l’outil permettant de survivre, de bien-vivre et de vivre en communauté. Les premiers rythmes à connaître sont les siens propres, quels sont les besoins de notre corps, comment se comporte notre âme, comment dois-je me conduire avec mon entourage. Les seconds permettent une vie harmonieuse en communauté. Chaque ensemble a les siens : sa langue, ses lois, sa religion (j’y inclus la laïcité), sa culture… Les pouvoirs cherchent à s’insinuer dans les rythmes afin de les dominer et par là-même les gens. Il est important de faire la part entre les rythmes bons, permettant une vie harmonieuse, et ceux qui sont mauvais : utilisés pour dominer. Mais il existe bien d’autres rythmes imperceptibles pour l’être humain et encore davantage indécelables pour les appareils électroniques comme l’ordiphone. Aux rythmes invisibles s’ajoutent tous ceux des êtres humains qui sont présents mais inapparents, comme le profond océan sous les vagues superficielles et changeantes, par volonté et par impossibilité, mais qui se révèlent comme le soleil dans le ciel quand les nuages se dissipent. Il est nécessaire de faire confiance à cette grandeur du monde que la société actuelle nous fait accroire petit (le village global, la mondialisation, les guerres mondiales, les pandémies…), et que nous imaginons petit simplement parce que nous le sommes.

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Le libertin et l’honnête-homme

Merveilleuses et merveilleux

Saint-Évremond (1614 – 1703) écrit dans ses Observations sur le goût et le discernement des Français : « Le point le plus essentiel est d’acquérir un vrai discernement, et de se donner des lumières pures. La nature nous y prépare, l’expérience et le commerce des gens délicats achèvent de nous y former. »

Saint-Évremond est considéré comme un libertin et un honnête homme. À son époque, le mot « libertin » a une définition plus large qu’aujourd’hui et désigne aussi un amoureux de la liberté. Dans ce sens, au début du XIXe siècle, on le remplace par celui de « libéral », puis de « libertaire ». Il est intéressant de constater que les définitions de tous ces termes changent assez rapidement dans le temps, perdant leur caractère universel pour être enfermés dans du particulier. Il en est de même pour « épicurien » ou « sceptique », ce dernier mot voulant dire en grec ancien (skeptikós, σκεπτικός) : qui examine, observe avec soin, qui réfléchit.

Le libertin comme l’honnête homme mettent en avant la raison. Même cette dernière n’est pas une fin en soi. Ils ne suivent pas des dogmes ou des croyances. On les dit « athées », mais ils ne sont ni athées ni non-athées, ni pour, ni contre. Ils sont justes, dans la justesse et la justice, dans la vérité, tout en sachant cette dernière relative pour l’être humain. Ils sont libres, ce qui ne les rend pas stupides, au contraire, mais ouverts. Je rappelle que « Français » vient de « franc », qui signifie libre, avec cette autre définition d’honnête. Autrefois, ce terme était de surcroît lié à la vaillance et à la courtoisie (voir par exemple la définition donnée dans le Trésor de la langue françaiseThresor de la langue francoyse, 1606 – de Jean Nicot : 1530 – 1604).

Finalement, qu’est-ce qui plus important que l’harmonie, ou pour le dire autrement : la paix ?

Dans ses Esquisses pyrrhoniennes, Sextus Empiricus (IIe et IIIe siècles) écrit (traduction de Pierre Pellegrin) : « Par conséquent non seulement nous n’entrons pas en conflit avec la vie quotidienne, mais nous sommes de son côté, donnant notre assentiment sans soutenir d’opinion à ce à quoi elle se fie, et en nous opposant aux fictions propres aux dogmatiques. »

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Le cœur de la politesse : « La forme emporte le fond »

Merveilleuses et merveilleux

Dans cet article, je suis le plan dialectique thèse-antithèse-synthèse… Vous allez comprendre pourquoi…

La plupart des personnes prennent la politesse dans un sens inverse de ce qui me semble la bonne manière : Ils s’attachent à la forme avant de le faire du fond, et souvent pas du tout du fond. La politesse y perd totalement de sa substance. Autrefois, la politesse juvénile, celle enseignée aux enfants, l’était en même temps que les principes chrétiens, comme la charité ou l’amour du prochain, et d’autres encore plus anciens, que tout être humain peut comprendre, car aux fondamentaux de la vie, et dont même les autres êtres vivants ont la conscience, parfois sans doute davantage que les humains. Sans cette sagesse fondamentale, la politesse n’est qu’une coquille vide.

Pourtant, dans son livre Le Mode français, ou Discours sur les principaux usages de la nation française (Londres, 1786), Jean-François Sobry (1743 – 1820) écrit qu’il existe un adage français très ancien et encore en usage de son temps selon lequel : « La forme emporte le fonds. » Il ajoute qu’il s’agit d’« une de nos lois fondamentales. Elle est à la base la plus générale & la plus solide de la liberté & de la tranquillité publique. » « Rien au monde n’existe que par les formes ; tout est vague, incertain, imparfait sans les détails. » Selon lui, ces détails sont « les seules choses existantes ». Au cas où le fond ait été blessé, il est nécessaire que celui-ci soit sacrifié à la forme, sans quoi ni l’une ni l’autre n’existeraient bientôt plus, d’autant plus qu’un fond parfait reste impossible à obtenir, même si, selon moi, il est indispensable de tendre vers cette perfection. De toutes les façons, cette perfection ne peut être frôlée et transmise sans la forme qui est son soutien, comme l’est la langue. Il donne l’exemple du droit : « Votre droit n’est que la chose particulière : la conservation des formes est la chose générale. Votre fait n’est que votre intérêt du moment : la formalité est votre intérêt de tous les temps. » « De cette loi féconde en résultats heureux, que nous laissons développer au Lecteur, naît surtout la nullité [sans doute au sens juridique du terme] ; la nullité par qui tout ce qui est imparfait & tyrannique est à la fin renversé, qui laisse dans toutes les affaires où l’arbitraire a prévalu, une porte toujours ouverte, par laquelle la raison rentre tôt ou tard victorieuse dans tous ses droits. » Cet amour des Français « pour les formes exactes & pour les procédés convenus » se retrouve aussi « dans les usages » et «  dans les mœurs », tant « cette nation est au fonds conséquente & solide, malgré son apparente légèreté. Ce n’est pas assez en France d’avoir de bonnes intentions & de pratiquer le bien, il faut encore le revêtir de formalités qui en rendent la distribution praticable. Et si les formes tempèrent l’austérité de la vertu, aussi mettent-elles un frein aux entreprises du vice ! »

De la mesure est toujours nécessaire. La mesure est le principe même qui tend un mode vers la perfection. Elle soutient la raison et la rend agréable, comme la musique nous en donne un exemple flagrant ; c’est aussi le cas dans tous les autres domaines. Le rythme est la forme même. Il porte le fond (ou le fonds comme l’écrit M. Sobry) ou, bien plus, il est le fond : « l’emporte »… Il nous faut travailler la forme, pour qu’elle soit la plus belle et la plus bonne possible, la plus juste et la plus agréable, pour qu’elle ne soit qu’harmonie.

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Les plaisirs

Merveilleuses et merveilleux

Une grande différence existe entre les plaisirs et les désirs. Les premiers sont dans le moment présent et dans sa délectation, sans regards vers le passé ou le futur, mais entièrement dans l’instant. Nous pouvons être dans le plaisir, voire le bonheur, sans le savoir, ce dont on se rend compte quand celui-ci s’éloigne. C’est dommage. Alors qu’en étant vraiment dans l’instant présent, il ne peut y avoir de regrets.

Saint-Évremond (1614 – 1703), une des figures de l’honnête homme, comme le sont le maréchal de Clerambau (Philippe de Clérambault, comte de Palluau : 1606 – 1665), son ami, et surtout le chevalier de Méré (1607 – 1684), exprimait très bien cela lorsqu’il écrivait Sur les Plaisirs à monsieur le comte d’Olonne : « Il faut jouir des Plaisirs présents, sans intéresser les Voluptés à venir. / Il ne faut pas aussi que l’imagination des Biens souhaités fasse tort à l’usage de ceux qu’on possède. C’est ce qui obligeait les plus Honnêtes-gens de l’Antiquité à faire tant de cas d’une Modération, qu’on pouvait nommer Économie dans les choses désirées ou obtenues. »

Ailleurs, Saint-Évremond offre l’exemple de Pétrone (Petronius Niger : Ier siècle ap. J.-C.), décrit par Tacite comme arbitre du bon goût : « Cet erudito luxu, cet arbiter elegantiarum, est le caractère d’une politesse ingénieuse, fort éloignée des sentiments grossiers d’un vicieux : aussi n’était-il pas si possédé de ses plaisirs, qu’il fût devenu incapable des affaires. » Il partit dans la mort, comme si celle-ci n’était rien.

Le plaisir est comme une personne nue, parfaitement belle, et les désirs comme des détritus que l’on amoncellerait autour d’elle, ce qui est juste stupide et abject. Le plaisir est une partie de la sagesse. Le plaisir suit la sagesse et donc la raison.

« J’ai vescu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
A la bonne loy naturelle,
Et si m’estonne fort pourquoi
La mort osa songer à moi
Qui ne songeay jamais à elle. »

Épitaphe composée pour lui-même par Mathurin Régnier (1573 – 1613).

Photographie  ci-dessus: Conversations sur divers sujets par Mademoiselle Scuderi, tome premier, Lyon : Thomas Amaulry, 1680. Ici, il s’agit du début de la conversation intitulée « Des plaisirs » par Madeleine de Scudéry (1607 – 1701).

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Égrégore

Il existe une sorte d’inconscient collectif qui favorise certaines optiques au détriment d’autres. Cet égrégore suit une direction qui, soit élève la communauté, soit la pervertit, soit lui conserve la stabilité de son état. Elle rabaisse certains, porte au pinacle d’autres. D’aucuns parlent de bénédiction ou de malédiction, de chance ou de malchance, mais il ne s’agit que d’égrégore : d’une vague qui se sublime ou se corrompt elle-même, et qui par ses remous emporte ou attire ce qui se trouve près d’elle. Elle crée des courants, des modes, des modes de vie. Elle possède une certaine force qui augmente en croissant, emportée par son propre mouvement, puis qui décroît ou se fracasse. Il est nécessaire de faire avec cette vague qui emporte plus ou moins, selon la manière de nager de chacun, à moins qu'il soit possible de la survoler

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Expositions de rentrée

Jean-Baptiste Greuze : L’enfance en lumière

Ars est celare artem. Si l’art consiste à cacher l’art, comme la nature qui est le meilleur artiste mis à la disposition de nos sens, âme comprise, et donc suscitant le sentiment, face aux grands maîtres anciens de la peinture, j’aimerais que l’on me donne des clés de lecture qui ne consistent pas simplement à m’informer sur la vie du peintre mais à me faire découvrir sa tékhnê : quelles sont ses techniques permettant cette harmonie et ce sentiment. Les néophytes et chercheurs de merveilles, comme moi, ont besoin de cela, d’aller en deçà du sentiment, ante (avant) lui. Les expositions d’œuvres et d’artistes anciens que je parcours ne vont jamais dans ce sens.

Cet adage, Ars est celare artem, rejoint l’idée antique des arts comme imitation de la nature. Pour réussir à toucher le sentiment de celui qui contemple une œuvre, l’artiste a besoin de connaissances harmoniques, de techniques, d’élégance, de savoir-faire et d’un esprit tourné vers la grandeur. Bien que la technique s’efface pour accéder directement au sentiment, dans tout cela il n’y a rien de secret, et c’est ce dont j’aimerais m’entendre instruire.

Si ce genre de description des tableaux n’est pas présente, non plus, dans l’exposition Jean-Baptiste Greuze : L’enfance en lumière (au Petit-Palais de Paris jusqu’au 25 janvier 2026), celle-ci nous permet, tout de même, de contempler de nombreuses œuvres du peintre. Mais je trouve difficile de les apprécier sans plonger dans le XVIIIe siècle. Par exemple, ses œuvres exposées au musée Cognacq-Jay, lieu entièrement consacré à ce siècle, sont mises davantage en valeur, car Greuze était un peintre véritablement dans son temps, au milieu des artistes et des êtres humains de son époque qui n’étaient pas tout à fait les mêmes qu’aujourd’hui où nous sommes véritablement devenus des mutants, des êtres gorgés de pollutions multiples.

De même, les enfants du XVIIIe n’étaient pas les mêmes que ceux d’aujourd’hui. On les emmaillotait dans leur plus jeune âge, ne les sexualisait pas ensuite (filles et garçons étaient habillés indifféremment), puis les éduquait ou les faisait travailler. L’enfant était au centre de la vie sociale. Il était représenté partout au XVIIIe siècle, sous la forme de putti ou d’angelots, car il est le fruit de l’amour et de l’espoir de l’avenir d’une société, comme d’une famille. Prendre soin de leur bonheur, c’est le faire de toute la société, aussi car ils sont dépendants et fragiles. L’enfant est un être à part entière, qui se distingue de l’adolescent, de l’adulte et du vieillard. Tous les âges sont égaux, et on apprend de chaque âge de la vie. Jean-Baptiste Greuze a dessiné les enfants avec beaucoup de délicatesse, faisant voir l’âme de ses modèles, sa lumière, leur appréhension et découverte du monde, ce que celui-ci leur transmet et ce qu’ils lui transmettent.

Jean-Baptiste Greuze : L’enfance en lumière

Photographie ci-dessus : Jean-Baptiste Greuze, Jeune berger tenant un pissenlit dit Jeune berger qui tente le sort pour savoir s’il est aimé de sa bergère, entre 1760 et 1761. Huile sur toile, 72,5 × 59,5 cm. Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. CCØ Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

Photographie ci-dessous : Jean-Baptiste Greuze, Portrait d'Anne-Geneviève (dite Caroline) Greuze, 1766. Huile sur toile, 41 x 33 cm. Collection particulière. © Collection particulière.

Jean-Baptiste Greuze : L’enfance en lumière

L’exposition Greuze est une des expositions intéressantes de cette rentrée, à Paris et en Île-de-France. Citons aussi : Jacques-Louis David au musée du Louvre, Rosso et Primatice : Renaissance à Fontainebleau aux Beaux-Arts de Paris, Georges de La Tour au musée Jacquemart-André, Chine, Empreintes du passé au musée Cernuschi, L'École de Paris, collection Marek Roefler au musée de Montmartre, Bronzes royaux d'Angkor, un art du divin au musée Guimet, Le comte d'Artois, prince et mécène au château de Maisons-Laffitte, Marie-Antoinette, une reine à Saint-Cloud au musée des Avelines – musée d’Art et d’Histoire de Saint-Cloud, Les Très Riches Heures du duc de Berry avec Une autre histoire de livres d'heures au château de Chantilly et musée Condé, Le Génie et la Majesté : Louis XIV par le Bernin au château de Versailles ainsi que Le Grand Dauphin (1661-1711).

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Les lunettes Petit-Maître LX

La Conciergie Lunetière : Lunettes Petit-Maître

Fabien Sovant est le fondateur d’une marque de lunettes, que je porte et dont j’aime parler, car il l’a baptisée « Petit-Maître ». Il se présente lui-même comme un « opticien de salon » : il est généralement reçu dans les salons de clients privilégiés mais aussi dans les brasseries, les bureaux, les hôtels ou les squares parisiens.

Ayant débuté dans l’optique lunetterie au siècle dernier, son expérience du métier d’opticien-lunetier est considérable. Hier installé avec pignon sur rue et deux magasins Lunetiers Delambre, il a radicalement changé de point de vue sur son travail après son passage dans de grandes maisons d’optique comme chef d’atelier. Il ne vise plus désormais que le beau classique.

La Conciergie Lunetière : Lunettes Petit-Maître

Fort d’un fichier de clients exigeants, il a élaboré un service personnalisé d’optique à domicile à travers sa société, La Conciergerie Lunetière de Paris, créée en 2016. Vous l’appelez et il se déplace jusqu’à vous, de préférence rive gauche… avec son matériel technique portatif, ses outils de mesure de la vue, ses montures Petit-Maître évidemment et d’autres sélections selon les desiderata du client. Il peut aussi vous faire un simple changement de verres. Le tout est monté dans son atelier parisien et livré le plus rapidement possible, avec prise en charge assurée des ordonnances et des assurances médicales.

Si, au contraire, vous souhaitez venir le voir, il vous accueille dans son petit salon léopard en face du Sénat. Toujours, bien sûr, uniquement sur rendez-vous, en appelant le O7 67 10 63 71.

La Conciergie Lunetière : Lunettes Petit-Maître

Fabien Sovant est le fondateur de plusieurs gammes de lunettes.

    • La première gamme, Petit-Maître, se caractérise par la légèreté de ses modèles, leur finesse et leur très grande résistance. Ils sont fabriqués à partir d’un matériau biocompatible développé par la firme américaine Géneral Electric Plastics en 1982, utilisé entre autres dans l’aéronautique, l’électronique et le domaine médical. Ils évitent donc les marques sur le nez du fait de lunettes trop lourdes empêchant une bonne circulation du sang dans l’appendice nasal et ne craignent pas les situations périlleuses.

    • La seconde gamme, La Montparnasse, est réservée aux lunettes faites sur mesure.

    • La troisième gamme, la plus récente, Petit-Maître LX, valorise l’artisanat jurassien et de tradition car, pour lui : « La nouveauté a fait son temps ! » Elles sont intégralement fabriquées dans un atelier familial qui réalise des lunettes d’exception, dans les meilleurs acétates de coton italiens et rivetées à l’ancienne depuis plus d’un demi-siècle pour de grandes maisons aux clients exigeants. Le « LX » est pour « LuXe ». Cela fait référence à la dénomination des voitures-lits les plus chics de l’Orient-Express.

    • La quatrième gamme, en préparation, sera consacrée à une petite série de montures extravagantes. La première (« La Castiglione » par Petit-Maître LX) sera inspirée par la comtesse Virginia de Castiglione « la plus belle femme du 19eme siècle ». La seconde (« Le verre galant » par Petit-Maître LX) sera dans la pure tradition française, à la fois inventive et belle.

La Conciergie Lunetière : Lunettes Petit-Maître
La Conciergie Lunetière : Lunettes Petit-Maître

Pour conclure cet article, disons encore que même le verrier, avec lequel Fabien Sovant travaille, est spécial. Il est installé à Château-Thierry, dans l’Aisne, depuis plus de trente ans. Il est certifié Service France Garanti pour son activité de montage et de télédétourage de verres optiques. Décernée par l’Afnor, cette certification vient compléter son label Origine France Garantie pour toute son activité de fabrication de verres de prescription. Chez Fabien Sovant, faire fabriquer 100 % français n’est pas un slogan : Le label « Origine France Garantie », créé en 2010 par l’association Pro France, est la seule mention qui certifie l’origine française des produits ; contrairement à d’autres inscriptions telles que « Made in France », « Fabriqué en France », « Conçu en France »… qui sont simplement déclaratives.

La Conciergie Lunetière : Lunettes Petit-Maître
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Les ‘devoirs’ de l’honnête homme

Un texte ancien, important pour comprendre ce qu’est la philosophie de l’honnête-homme à travers les siècles, est Les Devoirs [De officiis : Ier siècle av. J.-C.) de Cicéron (106 – 43 av. J.-C.). L'auteur y développe les notions d’officium, d’honestum et de decorum, mais aussi de temperantia, modestia et de mesure (modus, de la mesure en toutes choses : rerum modus cernitur) importantes pour l’élégance. J’explique cela, je crois clairement, dans mon livre Poétique de l’élégance. J’écris cet article pour présenter une vidéo que j’ai découverte récemment et qui parle de ce texte, ainsi que des commentaires sur ce texte d'un autre philosophe contemporain.

Dans Descartes et la question de la civilité : la philosophie de l'honnête homme (Paris : H. Champion, thèse soutenue le vendredi 26 septembre 2014 à Neuchâtel), l'auteur, Frédéric Lelong, écrit : « Nous n’attendons pas seulement d’un autre homme qu’il fasse son devoir, nous voulons qu’il prenne plaisir et se comporte non pas comme un triste “serviteur” de la loi, mais comme un homme libre qui accomplit de bonnes actions comme un autre fait une belle promenade, “pour le plaisir”, et non pas comme un dur labeur torturant. Le fait est que la plupart des pensées morales qui ne prennent pas en considération les normes de l’urbanité aboutissent à proposer un modèle d’homme invivable et ennuyeux, dès lors que l’on regarde cet homme “en troisième personne”. C’est d’ailleurs ce que Kant a explicitement reconnu. Nous avons aussi le devoir d’être “agréable”, car c’est de cet agrément que dépend le bonheur de cette vie. Le terme “aimable” est à cet égard significatif. Le Chevalier de Méré soutient que sans l’honnêteté et la civilité, l’amour entre les hommes est impossible et le commandement chrétien d’aimer son prochain n’est pas réalisable. »

« “Si la convenance est quelque part, elle est dans l’égalité que l’on conserve avec soi-même dans la vie entière et dans chaque action, et l’on ne pourrait la conserver si l’on imitait le caractère d’autrui”. De même qu’un poète doit se soucier de la “convenance” lorsqu’il prête à un personnage de fiction certaines “actions” et “paroles”, nous devons nous soucier d’agir en accord avec la “dignité” du rôle qui nous a été accordé par la nature, à la fois sur un plan universel (la dignité de l’homme en général par rapport aux autres créatures) et à un niveau individuel (il faut connaître son propre caractère sinon, on risque de sombrer dans l’affectation en imitant autrui) […] Nous avons aussi pour Cicéron le devoir de respecter notre individualité et notre singularité quand elle n’est pas, bien entendu, en contradiction avec la dignité de notre rôle universel d’homme. / La convenance est donc une partie fondamentale de l’éthique, fondée sur la connaissance de soi-même, et elle n’a rien à voir originellement avec une simple répression plus ou moins hypocrite de notre spontanéité naturelle. […] ce qu’il “est” du point de vue de son “rôle” implique une mise à distance qui accompagne la distinction entre l’acteur et le personnage. »

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LES DIALOGUES DU GOÛT V : Alan Chatham de Bolivar

Alain Korutus-Chatham de Bolivar

C’est en lisant le livre de Massimiliano Mocchia di Coggiola intitulé Du Monocle et autres accessoires masculins disparus (Paris : Éditions Le Chat Rouge, 2022) que j’ai appris le décès d’Alan Chatham de Bolivar, un dandy parisien. Voici ce passage : « Un des derniers porteurs de canne était le très regretté Alain Korutus-Chatham de Bolivar : les Parisiens connaissaient bien sa silhouette sautillante et raffinée se baladant à Drouot, sa chemise porte-documents, ses jumelles, ses cravates Hermès… et sa canne à tête de dragon chinois du XIXᵉ siècle. Ce noble personnage portait-il la canne pour soutenir ses années, ou bien par véritable plaisir des beaux objets ? Je n’ai jamais pu le savoir, mais enfin, quelle importance ? »

Je peux répondre à l’auteur que c’était sans aucun doute pour une raison bien supérieure au plaisir des beaux objets ou à celle de soutenir ses années, comme le montre cette anecdote que je vais maintenant relater :

Alan Chatham de Bolivar, que je venais de rencontrer, m’invita au vernissage-presse de l’exposition du musée Carnavalet Au temps des Merveilleuses, qui a eu lieu en 2005. Je n’avais pas encore créé mon blog et commençais à peine à connaître l’existence des merveilleuses et des incroyables. C’est en y allant qu’il me dit que, s’il ne pouvait pas y accéder avec son parapluie (peut-être pleuvait-il ce jour-là), il ne rentrerait pas. Je lui demandais si c’était parce que c’était un objet de collection. Il me répondit que c’était un objet de collection, mais que ce n’était pas pour cette raison qu’il refusait d’entrer dans cette exposition sans. Cet accessoire de la petite oie, comme cela se disait (j’explique de quoi il s’agit notamment ici), était un élément essentiel de son dandysme. Heureusement, personne n’a fait obstacle à ce qu’il parcourt l’exposition avec cette canne pour la pluie !

J’ai rencontré pour la première fois Alan Chatham de Bolivar il y a de cela une vingtaine d’années, à l’Hôtel Drouot où il avait des amis. Je commençais à m’intéresser aux incroyables et aux merveilleuses, et nous nous sommes vus sporadiquement au détour de ventes d’objets d’art. Critique d’art, bibliophile et surtout gentilhomme, poète, esthète et dandy, il émanait de lui une profonde timidité et une sorte d’insondabilité précieuse. Si j’osais le comparer, je le ferais à un Indien issu d’une longue lignée princière venue de l’Atlantide, ayant le mystère d’un comte de Saint-Germain, la vigueur d’âme d’un maréchal de France et le cœur toujours dans l’Ancien Régime, à la fin de celui-ci, au temps du dandysme français. Son arbre généalogique pouvait se remonter au moins jusqu’à une famille aristocrate française du XIIe siècle, s’illustrant par la suite dans le monde entier, en particulier aux Amériques, Alan étant aussi un descendant de Simón Bolívar (1783 – 1830), très célèbre en son temps, et dont on donna le nom à un chapeau (voir cet article). Je crois qu’il était né aux colonies, ses parents étant propriétaires de grandes plantations. Lui-même était métis.

Je suis allé chez lui trois fois. La première fois, j’ai découvert un appartement confortable, situé dans un immeuble ancien aux portes de Paris, entièrement meublé dans un style du XIXᵉ siècle, avec des meubles et des objets d’art d’époque. Beaucoup des accessoires qu’il portait étaient aussi d’époque. Dans sa chambre, il y avait une table de toilette, avec tous les accessoires, ce qui est devenu très rare dans une chambre d’homme. La seconde fois, c’était pour partager un thé avec un de ses amis collectionneur de parfums. La troisième fois, c’était un peu tragique, car on l’obligeait à quitter son appartement, et toute l’âme qu’il lui avait donnée, le maire de la ville ayant décidé de faire détruire l’immeuble pour en reconstruire un neuf. Alors qu’il vivait dans un grand deux-pièces, il fut relogé dans un une pièce en face de la gare. Avec un de ses amis, je l’ai aidé à déménager. Il nous regardait faire, comme si ce déménagement n’était pas le sien et n’engageait pas sa vie. Dans son nouvel appartement, il sépara la pièce en deux, en créant un mur constitué uniquement de catalogues de ventes d’objets d’art, d’expositions et d’artistes. Il me donna plusieurs manuscrits uniques de ses poèmes jamais publiés, car il écrivait et publiait parfois. Par la suite, je l’ai peut-être revu une ou deux fois à Drouot, puis plus rien. Il ne répondait plus à mes messages. Je ne me suis pas inquiété, car cela arrive que des personnes ne communiquent plus avec moi sans que je sache pourquoi. Et ce n’est donc que par l’intermédiaire d’une lecture que j’ai appris qu’il était décédé, sans en savoir davantage.

J’ai pris furtivement la photographie de lui ci-dessus au café Le Père tranquille, à Paris, lieu où j’aime aller depuis que je suis dans la capitale. Pour le coup, je lui ai fait du chantage : le livre Les Petits-maîtres de la mode contre sa photographie. Mais c’est difficile de photographier un papillon qui fuit tout le temps !

Le Père tranquille conserve une grande partie de son décor d’époque. Il a été construit à la fin du XIXᵉ siècle quand les Halles étaient encore le ventre de Paris et nourrissaient toute la Capitale. Il faisait office de cabaret-restaurant avec soupers, dancing, chants et attractions. Il proposait toutes les gammes de prix et s’y mélangeait une faune bigarrée à la fois des plus populaires et des plus chics, brassage qui faisait le charme des Halles où tout le monde se réunissait autour de produits de qualité provenant des alentours de Paris, certains pour y travailler et d’autres venant y finir leur soirée de noctambules invétérés.

J’ai contacté Massimiliano Mocchia di Coggiola afin de lui demander s’il possédait des photographies d’Alain Chatham de Bolivar et des détails sur lui et son décès, afin de compléter cet article. Voici ce qu’il m’a répondu :

« Alain nous a quittés, il y a bien longtemps. Je ne saurais même plus dire combien d’années… en 2018 peut-être ? J’ai été à ses funérailles avec ma femme et quelques amis. Il fut enterré dans un cimetière de banlieue, mais je me rappelle que sa sœur devait le transférer dans un autre. J'ai, hélas, perdu contact avec sa famille. Il est décédé d’un arrêt cardiaque dans son lit. Ses neveux voulaient le joindre depuis quelques jours, sans succès, ils ont dû appeler les pompiers qui sont arrivés à pénétrer chez lui par la fenêtre.

Je n’ai pas de photos d’Alain, car il ne voulait jamais se faire prendre en portrait…

Il était formidable, une très bonne personne, d’un humour très fin et d’une vaste culture, et j’ai eu de belles années d’amitié avec lui. Outre que pour Drouot, il travaillait aussi pour un riche collectionneur de photos anciennes, il était son "œil" sur les ventes aux enchères.

Il n’était pas satisfait de sa vie, et cela se voyait de temps en temps.

J’ai été une fois dans sa petite « maison » que vous décrivez, celle avec le mur de livres. Il me montrait comment il empesait ses chemises, et les tonnes de beaux vêtements qu’il possédait. Il dépensait tout son argent en costumes (Ralph Lauren, du vintage anglais, du sur-mesure…), en chaussures (Church’s principalement, mais pour femme, car il avait des petits pieds) et en livres. Il me montrait l’argenterie de famille et les porcelaines, disant de combien c’était regrettable de devoir vivre dans un modeste appartement ayant à disposition de la vaisselle pour 40 convives !

Il était coquet, et il aurait probablement voulu avoir plus qu’une amitié avec moi… Enfin, ça fait longtemps.

Il avait aussi une manière bien à lui de présenter sa famille, sa mère… J’ai pu deviner qu’une partie de ses histoires n’étaient pas fausses, mais… colorées, pour ainsi dire, par notre ami - lequel aimait en somme présenter les choses sous la plus belle des lumières, quitte à repeindre le tableau, là où il fallait. On a tous des aspirations, ou des fantasmes qui vont parfois, prendre plus de place qu’une réalité qu'on trouve insatisfaisante. Alain nous charmait avec ses histoires : c’était un peu comme une mythologie grecque, l’important n’est pas de savoir si cela est vrai ou pas, mais si cela est bien raconté ou pas. Et si c’est bien raconté, alors ça devient vrai, n’est-ce pas ? »

Ci-dessous : Photographie polaroïd de Mathilde Marc, dont le site est visible ici, avec Massimiliano Mocchia di Coggiola et Alan Chatham de Bolivar lors d'un pique-nique art déco annuel de 2017.

Alain Korutus-Chatham de Bolivar

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À l’heure des merveilleuses

Les merveilleuses et les incroyables sont représentés très tôt sur divers supports. Voici deux merveilleuses peintes, au tout début du XIXe siècle, sur le cadran émaillé de deux lunettes de montres faisant un peu moins de 5 cm de diamètre. La première montre est en argent et possède encore son mécanisme, alors que la seconde n’est constituée que de la lunette. Les cheveux courts, les habits à l’antique et le chapeau-casque sont des modes lancées par les merveilleuses. L’une semble attendre un voilier, et l’autre s’agenouille devant un autel dédié à l’amour, sur lequel un cœur est en flamme. Elle tend vers lui une couronne de feuilles.

Merveilleuses et merveilleux
Merveilleuses et merveilleux
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Ci-dessous d'autres représentations d'une merveilleuse et d'un incroyable sur des objets en porcelaine.

Merveilleuses et merveilleux
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Civilités puérile et honnête

« On nous fait un grand mystère de l’usage du monde ; comme si, dans l’âge où l’on prend cet usage, on ne le prenait pas naturellement, et comme si ce n’était pas dans un cœur honnête qu’il faut chercher ses premières lois ! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes ; elle se montre sans peine quand on en a ; c’est pour celui qui n’en a pas qu’on est forcé de réduire en art ses apparences. » Émile ou De l’éducation (1772), livre IV, de Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778).
Merveilleuses et merveilleux

LES MANUELS DE CIVILITÉ. On distingue deux sortes de traités de civilité. L’un s’adresse aux enfants et l’autre aux adultes. Le premier est sur la civilité dite « puérile », puer signifiant « enfant » en latin. Le second est destiné aux adultes et, dans l’Ancien Régime, prend parfois le nom de « civilité honnête », en particulier au XVIIe siècle.

LA CIVILITÉ PUÉRILE. Le Néerlandais Érasme (vers 1467 – 1536) est peut-être le premier à écrire un livre entier sur la civilité puérile. Il s’agit du De civilitate morum puerilium, publié en 1530, traduit en français par La Civilité puérile et destiné à son élève et prince Henri de Bourgogne.

LES TROIS GRANDS GENRES DE MANUELS DE CIVILITÉ POUR ADULTES. Les manuels de civilité pour adultes ont différentes gradations. Les uns proposent des préceptes comparables à ceux adressés aux enfants ou jeunes adultes, comme c’est le cas avec les manuels de savoir-vivre, particulièrement à la mode à partir du XIXe siècle. Dans l’Ancien Régime, d’autres s’adressent aux gentilshommes, courtisans et dames de qualité. Souvent, il y est indiqué comment se comporter dans une cour. D’autres sont davantage philosophiques. J’occupe de nombreux passages de mon livre, Poétique de l’Élégance, sur ces derniers. Certains ouvrages, comme celui d’un Italien du XVIe siècle (voir la référence dans mon livre), arrivent à concilier les trois niveaux, dans une pure simplicité gracieuse qui fait l’élégance, ce que Montesquieu appelle « le style naïf ».

LA CIVILITÉ HONNÊTE. Cette troisième matière se rencontre dans des ouvrages dès l’Antiquité, comme chez Cicéron (106 – 43 av. J.-C.), mais des livres complets sur ce sujet sont surtout composés par une poignée d’auteurs du XVIIe siècle. Il s’agit de manuels de l’honnête homme, ce dernier mot étant à prendre comme synonyme d’« être humain » et d’« individu ».

LES ÉVOLUTIONS DE LA CIVILITÉ. L’honnêteté fait suite à la galanterie, la galanterie à la courtoisie, la courtoisie à l’urbanité romaine, avec, la précédant, l’idéal grec de bonté et de beauté. L’honnêteté se dilue au XVIIIe siècle dans des valeurs comme le « bon goût » et la philosophie des Lumières, pour déboucher sur la Révolution qui honnit la politesse (même si quelques rares manuels de civilité républicaine inspirés surtout de Jean-Jacques Rousseau paraissent), impose le tutoiement républicain, détruit ou saccage tout ce qui représente l’Ancien Régime et publie des revues ordurières comme les journaux dits du « père Duchesne ». Le XIXe siècle fige la politesse dans des manuels de savoir-vivre et l’ampute d’une grande partie de la science de l’honnête homme, la plus importante : sa sagesse. Il n’est plus question d’être libertaire (on dit à l’époque « libertin »), libre, amoureux d’une vie en communauté brillante, colorée, fine. La finesse n’est plus d’actualité, et l’est de moins en moins depuis, pour disparaître progressivement.

AUJOURD’HUI : LA DISPARITION DE LA CIVILITÉ. Dans son livre, La Politesse et sa philosophie (Paris : PUF, collection « Philosophie d’aujourd’hui », 1996), Camille Pernot fait ce constat de la disparition de la politesse. Dans le dernier chapitre, intitulé « L’avenir incertain de la politesse », et la conclusion de cet ouvrage, l’auteur prévient que cela va continuer à empirer, ce que l’on constate aujourd’hui. Comme causes, elle distingue tout d’abord « des transformations idéologiques », avec parmi elles « la doctrine démocratique ».

L’IDÉOLOGIE DES DROITS. Comme nous venons de le voir, l’impolitesse comme règle naît avec la Révolution, à partir de 1789. Camille Pernot considère encore comme plus grave ce qu’elle appelle « l’idéologie des droits » qui, non seulement ajoute des droits spéciaux et réservés à des catégories de la population, mais idéologise (au sens péjoratif du terme) la notion de droit lui faisant perdre toute consistance.

Depuis quelques années, la langue française est particulièrement la cible de cette « idéologie des droits », par exemple à travers l'écriture dite « inclusive ». En cherchant pour cet article dans le Wiktionnaire si le mot « auteur » s'écrit bien ainsi au féminin, voici notamment ce que j'ai trouvé :

écriture inclusive

L’INDIVIDUALISME ET LE COMMUNAUTARISME. D’après elle, l’idéologie des droits n’est qu’une des expressions de l’individualisme, et le renforce même. « La société n’est plus entendue comme une réalité morale », mais « est réduite à une structure de fonctionnement ». La « vie sociale à proprement parler, l’entente et la communication avec tous ne sont plus considérées comme des valeurs ni recherchées pour elles-mêmes. » « L’effacement relatif de la sociabilité enlève progressivement à la politesse sa raison d’être ». « L’idée qu’une volonté de communication et d’accord, qu’une véritable sociabilité pourrait venir se superposer aux rapports interindividuels spontanés [et j’ajoute communautaires] pour en éliminer ou, du moins, affaiblir les tensions, paraît à beaucoup aujourd’hui une vue irréaliste. » D’après moi, cela tend à créer des frontières entre les gens et les communautés, au-delà des frontières nationales. Vivre ensemble ne devient plus nécessaire. On s’enferme dans un individualisme à son paroxysme avec la numérisation des vies ou, beaucoup plus rarement, dans son rejet. Dans tous les cas, la politesse s’efface ou n’est utilisée que dans ses représentations les plus rudimentaires et dans l’attente de l’acceptation de l’individu ou de la communauté qu’il représente. « Tout cela sans agressivité : simplement le monde humain s’est rétréci et se limite à soi-même ou, au mieux, à l’entourage habituel. » « "S’exprimer", "se réaliser" sont devenus des maîtres mots. Ils signifient : donner libre cours à ses goûts, à ses idées, voire à ses fantasmes ; s’extérioriser de toutes les façons (et sur tous les points), laisser paraître et même afficher ce qu’on est, ce qu’on éprouve, ce qu’on aime, ses désirs et ses choix de vie. […] S’affirmer, s’exhiber dans sa singularité (ou ce qu’on croit tel) est considéré comme une dignité et un devoir. En revanche, les attitudes contraires, recommandées par les bienséances : la discrétion, la modestie, les égards, passent pour des faiblesses, des reniements ou des hypocrisies et sont rejetées. [J’ajoute qu’elles passent aussi très souvent inaperçues.] […] pour faciliter les échanges, [les bonnes manières] demandent l’effacement du moi tandis que le second [l’individualisme] assure la promotion de celui-ci au détriment de la communication : leur sens, on le voit, est diamétralement opposé. » Cet individualisme, ne cherche plus à se cacher derrière la politesse, mais s’affiche. Il « ne craint pas de se présenter à découvert ni, par conséquent, de rejeter explicitement ce qui l’entrave. »

LES ÉVOLUTIONS TECHNIQUES ET ÉCONOMIQUES. « Au danger idéologique s’ajoute celui que représente l’évolution technique et économique des sociétés les plus développées ; celle-ci a, en effet, des conséquences néfastes pour la politesse, et d’autant plus graves qu’il paraît difficile, pour ne pas dire impossible, de freiner le progrès technique ou d’en modifier le cours pour des raisons culturelles et morales. » L’auteur évoque les réflexions du philosophe Theodor W. Adorno (né Theodor Ludwig Wiesengrund : 1903 – 1969) dans son livre Minima Moralia. Reflexionen aus dem beschädigten Leben (Berlin/Francfort : Suhrkamp 1951) : « […] quelles sont les conséquences du progrès technique, industriel et commercial, sur la vie quotidienne. Sa principale réponse est que la vie humaine dans son ensemble s’en trouve aliénée : la production matérielle qui devait être un simple moyen est devenue la fin de l’existence et la vie des individus est de plus en plus organisée en sa faveur. Un ordre matériel a pris la place d’un ordre spécifiquement humain : les hommes se traitent mutuellement comme des choses. Tout d’abord dans l’exercice de leur profession : pour le plus grand nombre les rapports de travail sont en effet régis par le seul impératif de l’efficacité et du rendement qui exige des comportements précis et automatiques, des échanges simplifiés et rapides, réduits à ce que requièrent strictement l’exécution et l’articulation de tâches mécaniques ou conçues sur ce modèle. Mais en dehors du travail les mêmes contraintes continuent de peser : c’est la vie tout entière qui se trouve placée sous le signe de la productivité. Les valeurs économiques servent de référence aux valeurs humaines : les relations deviennent strictement utilitaires, vont droit au but, ignorent les précautions, les ménagements ; et puisque "le temps est de l’argent" il faut l’économiser en évitant de compliquer les approches, les séparations et les conversations. Dans ce contexte Adorno juge que la politesse est devenue illégitime et impossible. D’autant plus illégitime qu’elle aurait d’après lui une signification éthique : sa fonction serait de reconnaître l’humanité et la dignité de chacun et d’élaborer dans cet esprit les relations entre les hommes. Or dans les conditions techniques où, à l’époque contemporaine, s’établissent ces relations, témoigner du respect, des égards et de la bienveillance ne peut servir qu’à dissimuler la détérioration foncière des contacts et des rapports sociaux et donc contribuer à la pérenniser. L’homme poli se comporte alors, en fait, comme un auxiliaire des forces aliénantes qui tente de faire passer pour compatible avec un ordre humain ce qui ne l’est pas. Mais pour juger de l’avenir de la politesse dans un tel monde, il faut, selon Adorno, aller plus loin encore dans le pessimisme et se rendre compte qu’elle n’y est même plus possible. D’une part, en effet, la technicisation et l’économie de profit excluent les formalités superflues et découragent les rapports désintéressés, les prévenances, le tact : les belles manières paraissent désadaptées, semblent un privilège périmé et en viennent à soulever l’hostilité de ceux à qui elles s’adressent en leur rappelant, par contraste, la situation inhumaine qui est ordinairement et irrémédiablement la leur. D’autre part, la rigueur et l’abstraction des rapports imposés par la société industrielle suscitent, dès qu’il est possible d’y échapper, des conduites compensatoires : des relations "libres", spontanées et chaleureuses faites de camaraderie cavalière et de familiarité. Mais ce n’est encore qu’une libération dérisoire et, surtout, illusoire car ces rapports dépourvus de tact, d’une certaine façon, manquent également d’humanité et sont l’effet, seulement indirect, de l’aliénation régnante. À suivre l’auteur des Minima moralia une vie sociale véritablement humaine serait devenue impraticable dans les conditions d’existence propres aux sociétés occidentales contemporaines. Aux individualités que la barbarie n’a pas encore complètement assujetties il ne resterait que la possibilité de refuser d’y contribuer en témoignant contre elle, mais sans espoir d’en inverser le cours par leur protestation. » Je rappelle que M. Adorno publie son livre en 1951 et Mme Pernot fait éditer le sien en 1996.

UNE SITUATION QUI S’AGGRAVE. Que dire de la situation aujourd’hui, où les gens s’attachent à leur ordiphone comme on attache autrefois un boulet au condamné, où les politiques et autres personnages publics, jusqu’au président de la République, se comportent avec une grande indécence, mentant, dissimulant, parlant mal, avec des anglicismes et grossièrement, étant corrompus, détruisant tout ce qui lie harmonieusement et élève, manipulant, nageant dans l’illégalité, bafouant la liberté, l’égalité et la fraternité, se comportant sans honneur, sans élégance, sans morale, etc. ?

EN REVENIR AUX FONDAMENTAUX. La technologie (ceux qui l’utilisent), non seulement enferme l’homme de son plein gré ou sans son consentement, mais multiplie la force des incivilités, car, comme formulé précédemment par Camille Pernot, la politesse sous-entend discrétion, modestie, considération d’autrui, effacement de l’ego. Celle-ci a écrit son livre avant que le téléphone portable se généralise : « le téléphone dont on a si souvent dénoncé les méfaits sur les mœurs, résumerait à lui seul l’effet regrettable d’un grand nombre de médiations techniques sur les contacts sociaux. » Aujourd’hui, la situation est bien pire, tellement que si je continuais d’en parler, je me sentirais sale, non seulement parce que les manières sont devenues vraiment globalement crasseuses, mais parce que, aussi, derrière sont des êtres humains. De plus, « la grandeur des forces en présence », comme le dit l’auteur, est si considérable que le mieux est d’éviter cela, de le fuir, en arrêtant d’utiliser l’ordiphone, en revenant à des rapports humains, en retrouvant la voie de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, de l'honnêteté et tous les fondamentaux qui font la véritable civilité.

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