Pour qui s’intéresse aux incroyables, le livre de François Gendron, La Jeunesse dorée : épisodes de la Révolution française (Québec : Presses de l'Université du Québec, 1979), est un trésor. Cela fait depuis quelques années que je possède cet ouvrage, sans l’avoir lu. La couverture, dont la photographie est ci-dessus, représentant des incroyables de vers 1810, je pensais que l’intérieur était du même acabit, c’est-à-dire anachronique. Pourtant, ce n’est pas le cas. Il est vrai qu’il n’existe pratiquement pas d’iconographies d’avant le Directoire (1795 – 1799) avec des incroyables, et celles du Directoire sont généralement des caricatures qui ne les avantagent pas et qu’ils renient, de même que la mode lancée par eux et qui devient courante à partir de 1795. Durant le Directoire, les anciens incroyables se remettent même à utiliser des habits de l’Ancien Régime en signe de protestation.
Une petite précision avant de poursuivre cet article : j’emploie alternativement les désignations de « jeunesse dorée », « muscadins » et « incroyables » comme synonymes. Durant la période couverte ici, celle de « muscadins » est peut-être la plus ancienne, ou aussi ancienne que celle de « jeunesse dorée ». Quant à celle d’« incroyables », elle est plus récente : de la fin de cette époque.
Dans cette thèse de troisième cycle, soutenue à Paris I en 1977, sous le titre : La Jeunesse dorée parisienne de l'an III, l’auteur décrit l’épisode de la Révolution appelé « la réaction thermidorienne », qui couvre quinze mois : du 9 thermidor de l’an II (27 juillet 1794), correspondant à la chute de Robespierre guillotiné le lendemain, jusqu’au 4 brumaire de l’an IV (26 octobre 1795) avec la fin de la Convention nationale et le début du Directoire.
Ce chercheur se base principalement sur des sources d’époque, en particulier sur « 36 000 dossiers de police du comité de sûreté générale » qu’il résume, tout en reproduisant des passages et apportant des statistiques, notamment sur la composition de la jeunesse dorée, qui s’avère être très éclectique, mais principalement formée de jeunes, de 15 à 25 ans, de la petite bourgeoisie. Beaucoup travaillent dans l’administration, sans doute placés là par leurs parents afin de les soustraire à la folie sanguinaire de l’époque. Beaucoup d’autres appartiennent au secteur de l’artisanat, du commerce, de la mode (perruquiers, calicots, tailleurs, cordonniers…), des ouvriers, des employés, des professions libérales… À cela s’ajoutent des artistes, des écrivains, des étudiants et quelques personnes issues de la noblesse. Des muscadins s’enrichissent en faisant le commerce des assignats, qui sont des billets représentant des biens spoliés durant la Révolution, puis qui deviennent un papier-monnaie. Ce sont des spéculateurs : des « agioteurs ». En 1793, la Convention décide que les prix de tous les achats et marchés conclus avec l’État et dans le secteur privé se fassent uniquement en assignats.
La mort de Robespierre et de ses principaux partisans (Saint-Just…) met fin au régime de la Terreur alors sous l’égide des « enragés », les sans-culottes les plus extrémistes, et les députés Montagnards (membres du parti de la Montagne). Cette période est particulièrement sanguinaire, avec des centaines de milliers de morts, massacrés par ces révolutionnaires : guillotinant, égorgeant… La Convention nationale, qui est une assemblée constituante élue, débute en septembre 1792, à la suite de la chute du roi Louis XVI et de l’échec de la monarchie constitutionnelle. La convention nationale est d’abord sous l’égide du parti de la Gironde, puis sous celle de la Montagne, avant de l’être de la « réaction thermidorienne » où les modérés prennent le pouvoir, trouvant leur principal soutien dans la jeunesse dorée qui devient une véritable force, une armée tout à fait extraordinaire.
Cette jeunesse parisienne est appelée de diverses manières. La façon la plus fréquente est « muscadins », avec à la fin de cette période « incroyables ». On évoque aussi la « jeunesse de Fréron », les « fréronistes » ou « l’armée de Fréron », du nom d’un député qui organise avec d’autres cette milice du Comité de sûreté générale (créé par la Convention dont il dépend). Fréron, parfois surnommé « le général des cadenettes » ou « le général du bataillon doré », pourtant renie plus tard cette jeunesse. L’appellation « jeunesse dorée » est courante et fait référence au fait que ces jeunes affichent un certain merveilleux qui se démarque de la manière des sans-culottes qui copient les usages du peuple, des ouvriers notamment, avec : le bonnet rouge, les cheveux plats, gras et noirs (alors que les muscadins les ont poudrés), la carmagnole, le pantalon ou la culotte longue, les sabots… Ils parlent et s’expriment à la manière des ouvriers et des plus pauvres, parfois grossièrement ; ils prennent fait et cause pour eux. Alors que les muscadins viennent en majorité de l’ouest de Paris, les sans-culottes parisiens sont majoritairement de l’est : des faubourgs (Saint-Antoine et Saint-Marceau en particulier). Ces derniers sont parfois appelés « faubouriens ». La place de Grève, devant l’hôtel de ville, est un autre de ces endroits bouillonnant de l’esprit sans-culotte. Certains sans-culottes sont parfois appelés « jacobins » dans les rapports de police, car on en retrouve dans des clubs jacobins, et qu’en 1793 un jacobinisme sans-culotte domine.
Le nom de « muscadin » est alors considéré comme péjoratif, faisant référence à l’Ancien Régime, au parfum : le musc et aux pastilles faites avec et donnant bonne haleine. Dans Histoire du siège de Lyon (sans date, mais sans doute de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe), Aimé Guillon (1758 – 1842), né à Lyon et ayant connu la Révolution, écrit que le mot « muscadin » est employé à la Révolution pour la première fois pour désigner des soldats de la première garde nationale lyonnaise, constituée « pour la plupart, de jeunes négociants ou praticiens, proprement vêtus, et peut-être un peu parfumés... ». La garde nationale est une milice citoyenne chargée du maintien de l'ordre et de la défense militaire. Elle joue un rôle important durant la Révolution.
Sans-culottes et muscadins ne sont pas si éloignés socialement que l’on pourrait le croire. À un moment de son livre, François Gendron, qui, je le rappelle, décortique les rapports de police, écrit que durant l’an III de nombreuses bagarres ont lieu entre ces deux groupes « jusqu’à l’importante collision du 1er germinal où s’affrontent sans-culottes et Muscadins qui se révèlent de part et d’autre en majorité travailleurs manuels et fonctionnaires d’administrations publiques. » Nous sommes en ville, mais dans les campagnes, dans les deux camps se trouvent aussi des gens socialement semblables. Par exemple, les paysans constituent une grande partie des armées insurrectionnelles blanches (royalistes), notamment en Vendée et en Bretagne. Bien sûr, les aristocrates et le clergé sont en majorité contre la Révolution ; mais là aussi ce n’est pas si simple, car les témoignages de l’époque récoltés dans divers écrits comme des Mémoires ou des Souvenirs relatent des agissements troubles de certains, cherchant le pouvoir, et d’autres, honnêtement dans l’esprit des Lumières, comme Aimée de Coigny (Journal) qui sont pour une monarchie constitutionnelle. Elle écrit que le futur Louis XVIII (1755 - 1824) est une des causes de la Révolution cherchant à « faire échec et mat à Louis XVI et à Philippe d’Orléans tout à la fois » : « il était toujours, mystérieusement le complice de tous les crimes [de la Révolution] ; au moins, chaque fois informé, il ne les empêchait pas. » Sur Philippe d’Orléans (1747 – 1793, duc d’Orléans, appelé « Philippe Égalité » pendant la Révolution), elle écrit notamment : « J’en crois huit témoins qui, le 6 [octobre 1789] au petit matin, l’identifièrent, en frac gris, chapeau rond, une petite badine à la main, dans le salon de la Pendule, qui à l’Œil-de-Bœuf, guidant les assassins, faisant tuer les gardes et enfoncer les portes, n’osant pourtant accompagner jusqu’au bout ses estafiers, ce qui sauva la reine. » Quant à l’armée française, conduite par des officiers, son rôle dans la Révolution est aussi très trouble.
Revenons-en à la jeunesse donnée. Elle est propre, bien habillée, élégante et très originale, ce qui est subversif. Elle est le côté pile de la jeunesse révolutionnaire, le côté face étant représenté par les sans-culottes, eux aussi très originaux. Ces deux groupes s’exècrent, même si des tentatives de rapprochement ont lieu. Pourtant, les deux sont jeunes et originaux. Mais les sans-culottes sont emportés par la violence organisée par les plus extrémistes qui effraie la plupart des citoyens et laisse le pouvoir aux plus affreux, ce que les muscadins leur reprochent particulièrement, ayant souvent perdus de leurs proches dans cette folie. Les muscadins sont des « républicains modérés », et servent de service d’ordre, défendant la Convention nationale des tentatives de retour à la Terreur par les plus extrémistes sans-culottes que la jeunesse dorée appelle « des buveurs de sang », « des terroristes ». Ces derniers chantent La Marseillaise, alors que ceux qui sont aussi appelés « les petits sucrés » Le Réveil du Peuple de Souriguère sur une musique de Gaveau, dont je retranscris les paroles à la fin de cet article.
François Gendron écrit que la plupart des muscadins sont « vêtus d’un habit étriqué, vert bouteille ou "couleur de crottin" avec dix-sept boutons de nacre pour rappeler l’orphelin du Temple [Louis XVII, le fils du roi Louis XVI]. Voyez sur leur perruque enfarinée et dont les cheveux proviennent, dit-on, des guillotinés de l’an II, le bicorne en demi-lune posé en bataille et qui tient comme par miracle. Voyez le visage qui émerge d’une espèce de cornet de mousseline mouchetée de rouille qu’on appelle la cravate écrouélique. Voyez aussi le col de velours noir qui évoque la mort du roi, les grands revers pointus en châle, les basques carrées taillées en queue de morue [c’est l’habit dit « carré »], la culotte serrée qu'on agrafe sous le genou, dans un flot de rubans qui donne à la jambe quelque chose de bancroche, les bas chinés, les escarpins découverts. Voyez encore sur l’œil ce monocle énorme et insolent qui témoigne du certificat de myopie d’un médecin complaisant et gare au gourdin plombé que tient cette main de femme, blanchie à la pâte d’amande : c’est le "rosse coquin".Voyez. Voyez tout cela. Tentez d’imaginer un moment, au milieu d’un nuage de musc, cet incoyable fantoche se dandiner dans une attitude pâmée, en répétant d’une voix mourante Ma pa-ole d’honneur, c’est ho-ible ! Et c’est tout le portrait du Muscadin. Soldat de salon ? Sans doute. Mais à quatre contre un, ils ont souvent le dessus sur "les té-oistes". »
S’ils ne sont pas téméraires, ils sont pourtant courageux et inflexibles. Beaucoup ont vu des leurs tués par la révolution sanglante. Ils ne veulent plus de cela. Ils surgissent au moment où la Révolution fait appel à la jeunesse pour aller massacrer les Vendéens, et des réfractaires d’autres régions. Ils refusent, de même que d’aller se battre aux frontières. Leur technique est, en particulier, de se faire passer pour myopes ou de se faire embaucher dans l'administration. Dans l'administration, ils peuvent aussi, sans doute, agir plus facilement pour dispenser leurs camarades et prendre soin de leur entourage. Beaucoup feignent donc la myopie, portent des bésicles, un monocle ou utilisent une lorgnette.
Ils parlent sans presque bouger leurs lèvres, surtout qu’ils ne prononcent pas les « r ». Beaucoup grasseyent ou zozotent. Ils jurent par leur « pa-ole panachée », par leur « pa-ole d’honneu- », par leur « pa-ole d’honneu- panachée » ou par leur « pa-ole sup-ême » ! Ils se saluent parfois en demandant combien font huit et demi et huit et demi, ou quelle est la moitié de trente-quatre ? Ce sont des allusions à Louis XVII, l’orphelin du Temple.
Les muscadins sont affublés d’une perruque poudrée à longues oreilles (ou tresses) et cadenette (qui est une tresse tombant dans la nuque). Cette dernière, ou leurs cheveux quand ils ne portent pas de perruque, sont retroussés en chignon à l’arrière (« queue retroussée »), retenus avec un peigne, afin de rappeler les morts de la guillotine. Quand certains sans-culottes voient une personne avec les cheveux ainsi relevés ou habillée proprement, ils la considèrent comme un muscadin et l’agressent, s’ils sont assez nombreux, et leur arrachent leur peigne.
Certains portent une épingle noire. Leur manteau est constituée d'une redingote carrée avec un collet vert, noir ou de diverses couleurs, de la même couleur que leurs poignets. Leur habit est boutonné très serré, avec de gros boutons. Leur cravate est sextuplée, avec le menton disparaissant dessous et menaçant de masquer le nez. Elle est très haute, souvent verte. Le reste des habits peut avoir différentes couleurs. Ce sont de « beaux jeunes gens » aux mains blanches. Ces « chevaliers à tresses victimées » ont une culotte longue, des bas de soie et de petits souliers élégants et pointus ou des bottes fines. Ils ont toujours avec eux un bâton, une canne ou une petite canne de jonc. Leur bâton, souvent noueux, parfois lesté de plomb, est un « rosse-coquins ». Certains portent un long sabre sur le côté. Les plus riches se déplacent en cabriolet. Le Messager du soir est leur journal. Ils chantent l’ariette nouvelle.
Les muscadins fréquentent le Palais-Royal, alors appelé « Palais-Égalité », et son jardin (« le jardin-égalité »). Ils se promènent aussi au jardin des Tuileries. Ils se retrouvent dans des cafés, en particulier au café de Chartres, aujourd’hui le Grand Véfour au Palais-Royal, comme le café de Valois où ils sont très présents, ce débit de boissons étant aussi celui des anciens jacobins souhaitant une monarchie constitutionnelle. Le café de Chartres est leur principal quartier général, mais à la fin de la période couverte dans le livre, le boulevard des Italiens, surnommé « le Petit Coblentz », prend le relais. Ces « freluquets », ce « million doré », ce « peuple des boutiques », ces « figures poudrées » fréquentent beaucoup les théâtres, en particulier celui de la rue Feydeau et le théâtre Nicolet (aujourd’hui Gaîté lyrique) ; et à l’opéra, au théâtre des Arts, donnant sur l’actuelle rue Richelieu à l’emplacement qui est aujourd’hui celui du square Louvois. Il est parfois dit qu’ils font la Révolution dans les théâtres, car ils s’y montrent avec fracas, imposant aux acteurs de chanter leur hymne (Le Réveil du Peuple), des pièces et des acteurs qu’ils aiment, alors qu’auparavant, les sans-culottes font la même chose. Ils y détrônent les bustes de Marat, et cela dans toute la ville. Ils vont aux concerts. Certains les appellent « les héros de boudoir et de cabaret ». Ils fréquentent aussi le limonadier-glacier Garchy.
Une grande partie de cette jeunesse a 15 – 17 ans. Ce sont des « jeunes gens pétillants d’esprit, ornés de connaissances positives et décents comme des vierges. » Ils prônent la vérité, l’humanité, la justice et la liberté. Comme tous les jeunes de toutes les générations, ils ont leur mode vestimentaire, leurs manières, leur langage, leur façon de parler, leurs lieux, leur musique, leurs chansons. Leur chanteur préféré est Pierre-Jean Garat (1762 – 1823). Jean Elleviou (1769 – 1842) en est un autre, de même que Gavaudan (mais je ne sais pas lequel de la famille). La Cabarrus (souvent appelée « Madame Tallien » : 1773 – 1835) est leur égérie la plus connue.
Chanson, Le Réveil du Peuple, chanté par les muscadins :
« Peuple Français, peuple de frères,
Peux-tu voir sans frémir d'horreur,
Le crime arborer les bannières
Du carnage et de la terreur ?
Tu souffres qu'une horde atroce
Et d'assassins et de brigands,
Souille par son souffle féroce
Le territoire des vivants.
Quoi ! Cette horde anthropophage,
Que l’enfer vomit de son flanc,
Prêche le meurtre et le carnage !
Elle est couverte de ton sang !
Devant tes yeux, de la patrie
Elle assassine les enfants,
Et médite une boucherie
De tes dignes représentants.
Quelle est cette lenteur barbare ?
Hâte-toi, peuple souverain,
De rendre aux monstres du Ténare
Tous ces buveurs de sang humain !
Guerre à tous les agents du crime !
Poursuivons-les jusqu'au trépas ;
Partage l'horreur qui m'anime !
Ils ne nous échapperont pas.
Ah ! qu'ils périssent ces infâmes,
Et ces égorgeurs dévorants,
Qui portent au fond de leurs âmes
Le crime et l'amour des tyrans !
Mânes plaintifs de l'innocence,
Apaisez-vous dans vos tombeaux ;
Le jour tardif de la vengeance
Fait enfin pâlir vos bourreaux.
Voyez déjà comme ils frémissent ;
Ils n'osent fuir, les scélérats !
Les traces de sang qu'ils vomissent
Décèleraient bientôt leurs pas.
Oui, nous jurons sur votre tombe,
Par notre pays malheureux,
De ne faire qu'une hécatombe
De ces cannibales affreux.
Représentants d'un peuple juste,
Ô vous ! législateurs humains !
De qui la contenance auguste
Fait trembler nos vils assassins,
Suivez le cours de votre gloire ;
Vos noms, chers à l'humanité,
Volent au temple de mémoire,
Au sein de l'immortalité. »