
Jusqu’au 3 mai 2026, se tient, au château de Versailles, une exposition consacrée à la visite d’Amérindiens de la vallée du Mississippi à la cour de Versailles, en 1725, et aux relations entre les Amérindiens de cette région et les Français.
Cette exposition, qui se déroule sur trois salles, n’est pas très grande, mais son sujet est important. D’abord, si les objets amérindiens présentés ne sont pas très impressionnants, ils restent exceptionnels ! Rapportés en France par des colons ou des administrateurs louisianais, ils sont d’une très grande valeur. Un des conseillers scientifiques de l’exposition, Ian Thompson du Choctaw* Nation of Oklahoma, le dit : « Comme ils sont environ cent ans plus anciens que la majorité des objets culturels autochtones conservés aux États-Unis, les observer revient à apprendre directement de nos ancêtres – de ceux qui vivaient déjà les prémices du processus de colonisation, mais conservaient encore une connaissance traditionnelle ancrée. » Le communiqué de presse donne l’exemple d’« une coiffe de plumes, probablement la plus ancienne connue au monde. »
Nous constatons que les relations entre ces habitants autochtones de cette région du sud des actuels USA étaient très bonnes et faites de partages de savoirs, d’échanges commerciaux, de métissages, les Indiens étant particulièrement ouverts aux ‘étrangers’. Plusieurs Français prirent leurs coutumes, se marièrent en leur sein et furent à l’origine de progénitures dont nombre de descendants portent leur nom.
Les Amérindiens n’avaient pas les idées de possession que notre société actuelle véhicule. Ils étaient peu nombreux dans un territoire immense. Les Français eux-mêmes n’étaient, sur ce territoire à la fin du XVIIe siècle, que quelques centaines, puis seulement quelques milliers avant le retrait de la France et l’expansion des États-Unis vers l’Ouest, ce qui fut un véritable choc pour les nations amérindiennes, y perdant complètement leur autonomie. La politique du gouvernement fédéral des États-Unis consista à déposséder les Indiens de leurs terres, à les forcer à se déplacer et à imposer une éducation assimilationniste, si on peut s’exprimer de la sorte.
Bien sûr, les Français importèrent avec eux de mauvaises choses : le conflit contre les Anglais, des maladies nouvelles et une religion expansionniste qui, pourtant, fut plutôt bien accueillie. Mais les échanges étaient fructueux, le respect, le plaisir et la curiosité des deux peuples réels. Amérindiens et Français s’unirent contre l’invasion des armées anglaises, et pas seulement dans la vallée du Mississippi. Par exemple, au nord des Amériques, au XVIIIe siècle, une alliance franco-indienne fut établie, centrée sur les Grands Lacs et l’Illinois, un lieu immense et d’une grande beauté (on donna même le nom « Acadie », Arcadie, à une autre de ces régions découvertes par les Français), qui rassembla les Sioux, Potawatomis, Abénaquis, Menominees, Ottawa, Winnebagos, Hurons-Peton, Mississaugas, Illinois…
Personnellement, j’ai connu un Américain descendant d’Amérindiens. Il ressemblait à un Irlandais, avec ses cheveux et sa barbe roux et son teint clair. Par contre, sa femme, qui n’avait pas de liens avec des natifs, paraissait être une Indienne, avec des cheveux d’un noir d’ébène, un visage rond et une peau mate.
L’arrivée officielle des Français dans le bassin du Mississippi a eu lieu en 1682, et en 1699 en pays Chacta*. Le nom de « Louisianne » fut donné en l’honneur du roi Louis XIV. Les communautés, décimées par les maladies européennes, étaient en pleine réorganisation. La Nation Chacta « compte alors près de 30 000 personnes, ce qui en fait l’un des peuples autochtones les plus nombreux et les plus influents du sud-est de l’Amérique du Nord. »
Le catalogue de l’exposition narre l’arrivée des Français en pays Chacta : « Lorsque les forces expéditionnaires françaises débarquent sur la côte du golfe du Mexique en 1699, elles ne rencontrent ni chef de guerre, ni émissaire politique, mais une grand-mère biloxi. Sur les rivages de l’actuelle Biloxi, dans le Mississippi – territoire d’origine du peuple biloxi –, cette femme âgée joue un rôle déterminant dans les premiers contacts diplomatiques liés à la colonisation. Redoutant que les nouveaux venus ne soient des pillards, les Biloxi fuient vers l’intérieur des terres. Trop âgée pour les suivre, la grand-mère reste seule sur place. Alors qu’elle tente de s’éloigner, elle est capturée par les Français. Espérant faire d’elle un levier diplomatique, ces derniers s’installent avec elle sur la plage, convaincus que sa présence incitera les Biloxi à revenir pour parlementer. Mais cette aïeule ne se contente pas d’être un otage silencieux. Elle devient l’architecte du dialogue. En mobilisant les traditions diplomatiques autochtones, elle engage la conversation. Depuis des générations, les captifs jouent parfois un rôle de médiateurs, transformant les situations de tension en occasions de communication. Elle comprend immédiatement la portée de la rencontre. À travers gestes et échanges limités, les Français manifestent leur volonté d’établir un dialogue et de conclure une alliance. En retour, elle propose de faciliter les présentations officielles : elle s’engage à organiser une cérémonie du calumet – rituel diplomatique fondamental – et promet de "moudre du maïs pour régaler" les visiteurs, car nourrir ses hôtes est un préalable essentiel à toute négociation. Les Français acceptent ses conditions. Fidèle à sa parole, elle orchestre la cérémonie, amorce les présentations et pose les bases d’une alliance durable. Cette rencontre formelle aboutit rapidement à une invitation à s’établir à proximité. De cet échange interculturel découle la fondation du premier poste français en Basse-Louisiane. Grâce à l’alliance qu’elle rend possible, la France obtient un point d’ancrage stratégique sur la côte du golfe, tandis que les Biloxi accèdent à de nouveaux réseaux commerciaux et à un partenariat militaire. »
En 1724, la Compagnie des Indes qui gérait le commerce entre la France et ses colonies proposa d’inviter des chefs autochtones à la Cour de Louis XV. Quatre chefs et la fille d’un chef Missouri embarquèrent au printemps 1725, traités dès leur départ comme de véritables ambassadeurs. Cette délégation fut reçue par des personnalités, dont le Roi ; elle visita Versailles, Paris… Bien sûr, cela fit une grande impression, de part et d’autre. Elle inspira en partie une pièce de musique baroque pour clavecin, composée en 1727 par Jean-Philippe Rameau (1683 - 1764) et intitulée Les Sauvages. Ce rondeau baroque, chef-d'œuvre du répertoire lyrique français, fut rendu célèbre par son orchestration pour deux tableaux de la quatrième entrée finale de son opéra-ballet Les Indes galantes de 1736 (la chaconne « Danse du Grand Calumet de la Paix » et le duo et chœur « Forêts paisibles », sur des paroles et livret de Louis Fuzelier). Les paroles de cette dernière sont très belles :
« Forêts paisibles, Jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs. S′ils sont sensibles, Fortune, ce n′est pas au prix de tes faveurs. Dans nos retraites, Grandeur, ne viens jamais Offrir de tes faux attraits. Ciel, tu les as faites, Pour l′innocence et pour la paix. Jouissons dans nos asiles, Jouissons des biens tranquilles. Ah, peut-on être heureux, Quand on forme d′autres vœux ? »
Photographie : « Calumet. Bois, pierre, plumes d’aigle, piquants de porc-épic, bec de pic-vert, laine. © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Claude Germain. »
* Les Chactas, ou Choctaws, sont une nation autochtone originaire de la plaine du Golfe (Mississippi, Alabama, Oklahoma et Louisiane). Leur nom historique lors de la colonisation française est Chactas, Tchaktas ou Tchactas.



















































