Les ‘devoirs’ de l’honnête homme

Un texte ancien, important pour comprendre ce qu’est la philosophie de l’honnête-homme à travers les siècles, est Les Devoirs [De officiis : Ier siècle av. J.-C.) de Cicéron (106 – 43 av. J.-C.). L'auteur y développe les notions d’officium, d’honestum et de decorum, mais aussi de temperantia, modestia et de mesure (modus, de la mesure en toutes choses : rerum modus cernitur) importantes pour l’élégance. J’explique cela, je crois clairement, dans mon livre Poétique de l’élégance. J’écris cet article pour présenter une vidéo que j’ai découverte récemment et qui parle de ce texte, ainsi que des commentaires sur ce texte d'un autre philosophe contemporain.

Dans Descartes et la question de la civilité : la philosophie de l'honnête homme (Paris : H. Champion, thèse soutenue le vendredi 26 septembre 2014 à Neuchâtel), l'auteur, Frédéric Lelong, écrit : « Nous n’attendons pas seulement d’un autre homme qu’il fasse son devoir, nous voulons qu’il prenne plaisir et se comporte non pas comme un triste “serviteur” de la loi, mais comme un homme libre qui accomplit de bonnes actions comme un autre fait une belle promenade, “pour le plaisir”, et non pas comme un dur labeur torturant. Le fait est que la plupart des pensées morales qui ne prennent pas en considération les normes de l’urbanité aboutissent à proposer un modèle d’homme invivable et ennuyeux, dès lors que l’on regarde cet homme “en troisième personne”. C’est d’ailleurs ce que Kant a explicitement reconnu. Nous avons aussi le devoir d’être “agréable”, car c’est de cet agrément que dépend le bonheur de cette vie. Le terme “aimable” est à cet égard significatif. Le Chevalier de Méré soutient que sans l’honnêteté et la civilité, l’amour entre les hommes est impossible et le commandement chrétien d’aimer son prochain n’est pas réalisable. »

« “Si la convenance est quelque part, elle est dans l’égalité que l’on conserve avec soi-même dans la vie entière et dans chaque action, et l’on ne pourrait la conserver si l’on imitait le caractère d’autrui”. De même qu’un poète doit se soucier de la “convenance” lorsqu’il prête à un personnage de fiction certaines “actions” et “paroles”, nous devons nous soucier d’agir en accord avec la “dignité” du rôle qui nous a été accordé par la nature, à la fois sur un plan universel (la dignité de l’homme en général par rapport aux autres créatures) et à un niveau individuel (il faut connaître son propre caractère sinon, on risque de sombrer dans l’affectation en imitant autrui) […] Nous avons aussi pour Cicéron le devoir de respecter notre individualité et notre singularité quand elle n’est pas, bien entendu, en contradiction avec la dignité de notre rôle universel d’homme. / La convenance est donc une partie fondamentale de l’éthique, fondée sur la connaissance de soi-même, et elle n’a rien à voir originellement avec une simple répression plus ou moins hypocrite de notre spontanéité naturelle. […] ce qu’il “est” du point de vue de son “rôle” implique une mise à distance qui accompagne la distinction entre l’acteur et le personnage. »

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LES DIALOGUES DU GOÛT V : Alan Chatham de Bolivar

Alain Korutus-Chatham de Bolivar

C’est en lisant le livre de Massimiliano Mocchia di Coggiola intitulé Du Monocle et autres accessoires masculins disparus (Paris : Éditions Le Chat Rouge, 2022) que j’ai appris le décès d’Alan Chatham de Bolivar, un dandy parisien. Voici ce passage : « Un des derniers porteurs de canne était le très regretté Alain Korutus-Chatham de Bolivar : les Parisiens connaissaient bien sa silhouette sautillante et raffinée se baladant à Drouot, sa chemise porte-documents, ses jumelles, ses cravates Hermès… et sa canne à tête de dragon chinois du XIXᵉ siècle. Ce noble personnage portait-il la canne pour soutenir ses années, ou bien par véritable plaisir des beaux objets ? Je n’ai jamais pu le savoir, mais enfin, quelle importance ? »

Je peux répondre à l’auteur que c’était sans aucun doute pour une raison bien supérieure au plaisir des beaux objets ou à celle de soutenir ses années, comme le montre cette anecdote que je vais maintenant relater :

Alan Chatham de Bolivar, que je venais de rencontrer, m’invita au vernissage-presse de l’exposition du musée Carnavalet Au temps des Merveilleuses, qui a eu lieu en 2005. Je n’avais pas encore créé mon blog et commençais à peine à connaître l’existence des merveilleuses et des incroyables. C’est en y allant qu’il me dit que, s’il ne pouvait pas y accéder avec son parapluie (peut-être pleuvait-il ce jour-là), il ne rentrerait pas. Je lui demandais si c’était parce que c’était un objet de collection. Il me répondit que c’était un objet de collection, mais que ce n’était pas pour cette raison qu’il refusait d’entrer dans cette exposition sans. Cet accessoire de la petite oie, comme cela se disait (j’explique de quoi il s’agit notamment ici), était un élément essentiel de son dandysme. Heureusement, personne n’a fait obstacle à ce qu’il parcourt l’exposition avec cette canne pour la pluie !

J’ai rencontré pour la première fois Alan Chatham de Bolivar il y a de cela une vingtaine d’années, à l’Hôtel Drouot où il avait des amis. Je commençais à m’intéresser aux incroyables et aux merveilleuses, et nous nous sommes vus sporadiquement au détour de ventes d’objets d’art. Critique d’art, bibliophile et surtout gentilhomme, poète, esthète et dandy, il émanait de lui une profonde timidité et une sorte d’insondabilité précieuse. Si j’osais le comparer, je le ferais à un Indien issu d’une longue lignée princière venue de l’Atlantide, ayant le mystère d’un comte de Saint-Germain, la vigueur d’âme d’un maréchal de France et le cœur toujours dans l’Ancien Régime, à la fin de celui-ci, au temps du dandysme français. Son arbre généalogique pouvait se remonter au moins jusqu’à une famille aristocrate française du XIIe siècle, s’illustrant par la suite dans le monde entier, en particulier aux Amériques, Alan étant aussi un descendant de Simón Bolívar (1783 – 1830), très célèbre en son temps, et dont on donna le nom à un chapeau (voir cet article). Je crois qu’il était né aux colonies, ses parents étant propriétaires de grandes plantations. Lui-même était métis.

Je suis allé chez lui trois fois. La première fois, j’ai découvert un appartement confortable, situé dans un immeuble ancien aux portes de Paris, entièrement meublé dans un style du XIXᵉ siècle, avec des meubles et des objets d’art d’époque. Beaucoup des accessoires qu’il portait étaient aussi d’époque. Dans sa chambre, il y avait une table de toilette, avec tous les accessoires, ce qui est devenu très rare dans une chambre d’homme. La seconde fois, c’était pour partager un thé avec un de ses amis collectionneur de parfums. La troisième fois, c’était un peu tragique, car on l’obligeait à quitter son appartement, et toute l’âme qu’il lui avait donnée, le maire de la ville ayant décidé de faire détruire l’immeuble pour en reconstruire un neuf. Alors qu’il vivait dans un grand deux-pièces, il fut relogé dans un une pièce en face de la gare. Avec un de ses amis, je l’ai aidé à déménager. Il nous regardait faire, comme si ce déménagement n’était pas le sien et n’engageait pas sa vie. Dans son nouvel appartement, il sépara la pièce en deux, en créant un mur constitué uniquement de catalogues de ventes d’objets d’art, d’expositions et d’artistes. Il me donna plusieurs manuscrits uniques de ses poèmes jamais publiés, car il écrivait et publiait parfois. Par la suite, je l’ai peut-être revu une ou deux fois à Drouot, puis plus rien. Il ne répondait plus à mes messages. Je ne me suis pas inquiété, car cela arrive que des personnes ne communiquent plus avec moi sans que je sache pourquoi. Et ce n’est donc que par l’intermédiaire d’une lecture que j’ai appris qu’il était décédé, sans en savoir davantage.

J’ai pris furtivement la photographie de lui ci-dessus au café Le Père tranquille, à Paris, lieu où j’aime aller depuis que je suis dans la capitale. Pour le coup, je lui ai fait du chantage : le livre Les Petits-maîtres de la mode contre sa photographie. Mais c’est difficile de photographier un papillon qui fuit tout le temps !

Le Père tranquille conserve une grande partie de son décor d’époque. Il a été construit à la fin du XIXᵉ siècle quand les Halles étaient encore le ventre de Paris et nourrissaient toute la Capitale. Il faisait office de cabaret-restaurant avec soupers, dancing, chants et attractions. Il proposait toutes les gammes de prix et s’y mélangeait une faune bigarrée à la fois des plus populaires et des plus chics, brassage qui faisait le charme des Halles où tout le monde se réunissait autour de produits de qualité provenant des alentours de Paris, certains pour y travailler et d’autres venant y finir leur soirée de noctambules invétérés.

J’ai contacté Massimiliano Mocchia di Coggiola afin de lui demander s’il possédait des photographies d’Alain Chatham de Bolivar et des détails sur lui et son décès, afin de compléter cet article. Voici ce qu’il m’a répondu :

« Alain nous a quittés, il y a bien longtemps. Je ne saurais même plus dire combien d’années… en 2018 peut-être ? J’ai été à ses funérailles avec ma femme et quelques amis. Il fut enterré dans un cimetière de banlieue, mais je me rappelle que sa sœur devait le transférer dans un autre. J'ai, hélas, perdu contact avec sa famille. Il est décédé d’un arrêt cardiaque dans son lit. Ses neveux voulaient le joindre depuis quelques jours, sans succès, ils ont dû appeler les pompiers qui sont arrivés à pénétrer chez lui par la fenêtre.

Je n’ai pas de photos d’Alain, car il ne voulait jamais se faire prendre en portrait…

Il était formidable, une très bonne personne, d’un humour très fin et d’une vaste culture, et j’ai eu de belles années d’amitié avec lui. Outre que pour Drouot, il travaillait aussi pour un riche collectionneur de photos anciennes, il était son "œil" sur les ventes aux enchères.

Il n’était pas satisfait de sa vie, et cela se voyait de temps en temps.

J’ai été une fois dans sa petite « maison » que vous décrivez, celle avec le mur de livres. Il me montrait comment il empesait ses chemises, et les tonnes de beaux vêtements qu’il possédait. Il dépensait tout son argent en costumes (Ralph Lauren, du vintage anglais, du sur-mesure…), en chaussures (Church’s principalement, mais pour femme, car il avait des petits pieds) et en livres. Il me montrait l’argenterie de famille et les porcelaines, disant de combien c’était regrettable de devoir vivre dans un modeste appartement ayant à disposition de la vaisselle pour 40 convives !

Il était coquet, et il aurait probablement voulu avoir plus qu’une amitié avec moi… Enfin, ça fait longtemps.

Il avait aussi une manière bien à lui de présenter sa famille, sa mère… J’ai pu deviner qu’une partie de ses histoires n’étaient pas fausses, mais… colorées, pour ainsi dire, par notre ami - lequel aimait en somme présenter les choses sous la plus belle des lumières, quitte à repeindre le tableau, là où il fallait. On a tous des aspirations, ou des fantasmes qui vont parfois, prendre plus de place qu’une réalité qu'on trouve insatisfaisante. Alain nous charmait avec ses histoires : c’était un peu comme une mythologie grecque, l’important n’est pas de savoir si cela est vrai ou pas, mais si cela est bien raconté ou pas. Et si c’est bien raconté, alors ça devient vrai, n’est-ce pas ? »

Ci-dessous : Photographie polaroïd de Mathilde Marc, dont le site est visible ici, avec Massimiliano Mocchia di Coggiola et Alan Chatham de Bolivar lors d'un pique-nique art déco annuel de 2017.

Alain Korutus-Chatham de Bolivar

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À l’heure des merveilleuses

Les merveilleuses et les incroyables sont représentés très tôt sur divers supports. Voici deux merveilleuses peintes, au tout début du XIXe siècle, sur le cadran émaillé de deux lunettes de montres faisant un peu moins de 5 cm de diamètre. La première montre est en argent et possède encore son mécanisme, alors que la seconde n’est constituée que de la lunette. Les cheveux courts, les habits à l’antique et le chapeau-casque sont des modes lancées par les merveilleuses. L’une semble attendre un voilier, et l’autre s’agenouille devant un autel dédié à l’amour, sur lequel un cœur est en flamme. Elle tend vers lui une couronne de feuilles.

Merveilleuses et merveilleux
Merveilleuses et merveilleux
Merveilleuses et merveilleux

Ci-dessous d'autres représentations d'une merveilleuse et d'un incroyable sur des objets en porcelaine.

Merveilleuses et merveilleux
Merveilleuses et merveilleux
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Civilités puérile et honnête

« On nous fait un grand mystère de l’usage du monde ; comme si, dans l’âge où l’on prend cet usage, on ne le prenait pas naturellement, et comme si ce n’était pas dans un cœur honnête qu’il faut chercher ses premières lois ! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes ; elle se montre sans peine quand on en a ; c’est pour celui qui n’en a pas qu’on est forcé de réduire en art ses apparences. » Émile ou De l’éducation (1772), livre IV, de Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778).
Merveilleuses et merveilleux

LES MANUELS DE CIVILITÉ. On distingue deux sortes de traités de civilité. L’un s’adresse aux enfants et l’autre aux adultes. Le premier est sur la civilité dite « puérile », puer signifiant « enfant » en latin. Le second est destiné aux adultes et, dans l’Ancien Régime, prend parfois le nom de « civilité honnête », en particulier au XVIIe siècle.

LA CIVILITÉ PUÉRILE. Le Néerlandais Érasme (vers 1467 – 1536) est peut-être le premier à écrire un livre entier sur la civilité puérile. Il s’agit du De civilitate morum puerilium, publié en 1530, traduit en français par La Civilité puérile et destiné à son élève et prince Henri de Bourgogne.

LES TROIS GRANDS GENRES DE MANUELS DE CIVILITÉ POUR ADULTES. Les manuels de civilité pour adultes ont différentes gradations. Les uns proposent des préceptes comparables à ceux adressés aux enfants ou jeunes adultes, comme c’est le cas avec les manuels de savoir-vivre, particulièrement à la mode à partir du XIXe siècle. Dans l’Ancien Régime, d’autres s’adressent aux gentilshommes, courtisans et dames de qualité. Souvent, il y est indiqué comment se comporter dans une cour. D’autres sont davantage philosophiques. J’occupe de nombreux passages de mon livre, Poétique de l’Élégance, sur ces derniers. Certains ouvrages, comme celui d’un Italien du XVIe siècle (voir la référence dans mon livre), arrivent à concilier les trois niveaux, dans une pure simplicité gracieuse qui fait l’élégance, ce que Montesquieu appelle « le style naïf ».

LA CIVILITÉ HONNÊTE. Cette troisième matière se rencontre dans des ouvrages dès l’Antiquité, comme chez Cicéron (106 – 43 av. J.-C.), mais des livres complets sur ce sujet sont surtout composés par une poignée d’auteurs du XVIIe siècle. Il s’agit de manuels de l’honnête homme, ce dernier mot étant à prendre comme synonyme d’« être humain » et d’« individu ».

LES ÉVOLUTIONS DE LA CIVILITÉ. L’honnêteté fait suite à la galanterie, la galanterie à la courtoisie, la courtoisie à l’urbanité romaine, avec, la précédant, l’idéal grec de bonté et de beauté. L’honnêteté se dilue au XVIIIe siècle dans des valeurs comme le « bon goût » et la philosophie des Lumières, pour déboucher sur la Révolution qui honnit la politesse (même si quelques rares manuels de civilité républicaine inspirés surtout de Jean-Jacques Rousseau paraissent), impose le tutoiement républicain, détruit ou saccage tout ce qui représente l’Ancien Régime et publie des revues ordurières comme les journaux dits du « père Duchesne ». Le XIXe siècle fige la politesse dans des manuels de savoir-vivre et l’ampute d’une grande partie de la science de l’honnête homme, la plus importante : sa sagesse. Il n’est plus question d’être libertaire (on dit à l’époque « libertin »), libre, amoureux d’une vie en communauté brillante, colorée, fine. La finesse n’est plus d’actualité, et l’est de moins en moins depuis, pour disparaître progressivement.

AUJOURD’HUI : LA DISPARITION DE LA CIVILITÉ. Dans son livre, La Politesse et sa philosophie (Paris : PUF, collection « Philosophie d’aujourd’hui », 1996), Camille Pernot fait ce constat de la disparition de la politesse. Dans le dernier chapitre, intitulé « L’avenir incertain de la politesse », et la conclusion de cet ouvrage, l’auteur prévient que cela va continuer à empirer, ce que l’on constate aujourd’hui. Comme causes, elle distingue tout d’abord « des transformations idéologiques », avec parmi elles « la doctrine démocratique ».

L’IDÉOLOGIE DES DROITS. Comme nous venons de le voir, l’impolitesse comme règle naît avec la Révolution, à partir de 1789. Camille Pernot considère encore comme plus grave ce qu’elle appelle « l’idéologie des droits » qui, non seulement ajoute des droits spéciaux et réservés à des catégories de la population, mais idéologise (au sens péjoratif du terme) la notion de droit lui faisant perdre toute consistance.

Depuis quelques années, la langue française est particulièrement la cible de cette « idéologie des droits », par exemple à travers l'écriture dite « inclusive ». En cherchant pour cet article dans le Wiktionnaire si le mot « auteur » s'écrit bien ainsi au féminin, voici notamment ce que j'ai trouvé :

écriture inclusive

L’INDIVIDUALISME ET LE COMMUNAUTARISME. D’après elle, l’idéologie des droits n’est qu’une des expressions de l’individualisme, et le renforce même. « La société n’est plus entendue comme une réalité morale », mais « est réduite à une structure de fonctionnement ». La « vie sociale à proprement parler, l’entente et la communication avec tous ne sont plus considérées comme des valeurs ni recherchées pour elles-mêmes. » « L’effacement relatif de la sociabilité enlève progressivement à la politesse sa raison d’être ». « L’idée qu’une volonté de communication et d’accord, qu’une véritable sociabilité pourrait venir se superposer aux rapports interindividuels spontanés [et j’ajoute communautaires] pour en éliminer ou, du moins, affaiblir les tensions, paraît à beaucoup aujourd’hui une vue irréaliste. » D’après moi, cela tend à créer des frontières entre les gens et les communautés, au-delà des frontières nationales. Vivre ensemble ne devient plus nécessaire. On s’enferme dans un individualisme à son paroxysme avec la numérisation des vies ou, beaucoup plus rarement, dans son rejet. Dans tous les cas, la politesse s’efface ou n’est utilisée que dans ses représentations les plus rudimentaires et dans l’attente de l’acceptation de l’individu ou de la communauté qu’il représente. « Tout cela sans agressivité : simplement le monde humain s’est rétréci et se limite à soi-même ou, au mieux, à l’entourage habituel. » « "S’exprimer", "se réaliser" sont devenus des maîtres mots. Ils signifient : donner libre cours à ses goûts, à ses idées, voire à ses fantasmes ; s’extérioriser de toutes les façons (et sur tous les points), laisser paraître et même afficher ce qu’on est, ce qu’on éprouve, ce qu’on aime, ses désirs et ses choix de vie. […] S’affirmer, s’exhiber dans sa singularité (ou ce qu’on croit tel) est considéré comme une dignité et un devoir. En revanche, les attitudes contraires, recommandées par les bienséances : la discrétion, la modestie, les égards, passent pour des faiblesses, des reniements ou des hypocrisies et sont rejetées. [J’ajoute qu’elles passent aussi très souvent inaperçues.] […] pour faciliter les échanges, [les bonnes manières] demandent l’effacement du moi tandis que le second [l’individualisme] assure la promotion de celui-ci au détriment de la communication : leur sens, on le voit, est diamétralement opposé. » Cet individualisme, ne cherche plus à se cacher derrière la politesse, mais s’affiche. Il « ne craint pas de se présenter à découvert ni, par conséquent, de rejeter explicitement ce qui l’entrave. »

LES ÉVOLUTIONS TECHNIQUES ET ÉCONOMIQUES. « Au danger idéologique s’ajoute celui que représente l’évolution technique et économique des sociétés les plus développées ; celle-ci a, en effet, des conséquences néfastes pour la politesse, et d’autant plus graves qu’il paraît difficile, pour ne pas dire impossible, de freiner le progrès technique ou d’en modifier le cours pour des raisons culturelles et morales. » L’auteur évoque les réflexions du philosophe Theodor W. Adorno (né Theodor Ludwig Wiesengrund : 1903 – 1969) dans son livre Minima Moralia. Reflexionen aus dem beschädigten Leben (Berlin/Francfort : Suhrkamp 1951) : « […] quelles sont les conséquences du progrès technique, industriel et commercial, sur la vie quotidienne. Sa principale réponse est que la vie humaine dans son ensemble s’en trouve aliénée : la production matérielle qui devait être un simple moyen est devenue la fin de l’existence et la vie des individus est de plus en plus organisée en sa faveur. Un ordre matériel a pris la place d’un ordre spécifiquement humain : les hommes se traitent mutuellement comme des choses. Tout d’abord dans l’exercice de leur profession : pour le plus grand nombre les rapports de travail sont en effet régis par le seul impératif de l’efficacité et du rendement qui exige des comportements précis et automatiques, des échanges simplifiés et rapides, réduits à ce que requièrent strictement l’exécution et l’articulation de tâches mécaniques ou conçues sur ce modèle. Mais en dehors du travail les mêmes contraintes continuent de peser : c’est la vie tout entière qui se trouve placée sous le signe de la productivité. Les valeurs économiques servent de référence aux valeurs humaines : les relations deviennent strictement utilitaires, vont droit au but, ignorent les précautions, les ménagements ; et puisque "le temps est de l’argent" il faut l’économiser en évitant de compliquer les approches, les séparations et les conversations. Dans ce contexte Adorno juge que la politesse est devenue illégitime et impossible. D’autant plus illégitime qu’elle aurait d’après lui une signification éthique : sa fonction serait de reconnaître l’humanité et la dignité de chacun et d’élaborer dans cet esprit les relations entre les hommes. Or dans les conditions techniques où, à l’époque contemporaine, s’établissent ces relations, témoigner du respect, des égards et de la bienveillance ne peut servir qu’à dissimuler la détérioration foncière des contacts et des rapports sociaux et donc contribuer à la pérenniser. L’homme poli se comporte alors, en fait, comme un auxiliaire des forces aliénantes qui tente de faire passer pour compatible avec un ordre humain ce qui ne l’est pas. Mais pour juger de l’avenir de la politesse dans un tel monde, il faut, selon Adorno, aller plus loin encore dans le pessimisme et se rendre compte qu’elle n’y est même plus possible. D’une part, en effet, la technicisation et l’économie de profit excluent les formalités superflues et découragent les rapports désintéressés, les prévenances, le tact : les belles manières paraissent désadaptées, semblent un privilège périmé et en viennent à soulever l’hostilité de ceux à qui elles s’adressent en leur rappelant, par contraste, la situation inhumaine qui est ordinairement et irrémédiablement la leur. D’autre part, la rigueur et l’abstraction des rapports imposés par la société industrielle suscitent, dès qu’il est possible d’y échapper, des conduites compensatoires : des relations "libres", spontanées et chaleureuses faites de camaraderie cavalière et de familiarité. Mais ce n’est encore qu’une libération dérisoire et, surtout, illusoire car ces rapports dépourvus de tact, d’une certaine façon, manquent également d’humanité et sont l’effet, seulement indirect, de l’aliénation régnante. À suivre l’auteur des Minima moralia une vie sociale véritablement humaine serait devenue impraticable dans les conditions d’existence propres aux sociétés occidentales contemporaines. Aux individualités que la barbarie n’a pas encore complètement assujetties il ne resterait que la possibilité de refuser d’y contribuer en témoignant contre elle, mais sans espoir d’en inverser le cours par leur protestation. » Je rappelle que M. Adorno publie son livre en 1951 et Mme Pernot fait éditer le sien en 1996.

UNE SITUATION QUI S’AGGRAVE. Que dire de la situation aujourd’hui, où les gens s’attachent à leur ordiphone comme on attache autrefois un boulet au condamné, où les politiques et autres personnages publics, jusqu’au président de la République, se comportent avec une grande indécence, mentant, dissimulant, parlant mal, avec des anglicismes et grossièrement, étant corrompus, détruisant tout ce qui lie harmonieusement et élève, manipulant, nageant dans l’illégalité, bafouant la liberté, l’égalité et la fraternité, se comportant sans honneur, sans élégance, sans morale, etc. ?

EN REVENIR AUX FONDAMENTAUX. La technologie (ceux qui l’utilisent), non seulement enferme l’homme de son plein gré ou sans son consentement, mais multiplie la force des incivilités, car, comme formulé précédemment par Camille Pernot, la politesse sous-entend discrétion, modestie, considération d’autrui, effacement de l’ego. Celle-ci a écrit son livre avant que le téléphone portable se généralise : « le téléphone dont on a si souvent dénoncé les méfaits sur les mœurs, résumerait à lui seul l’effet regrettable d’un grand nombre de médiations techniques sur les contacts sociaux. » Aujourd’hui, la situation est bien pire, tellement que si je continuais d’en parler, je me sentirais sale, non seulement parce que les manières sont devenues vraiment globalement crasseuses, mais parce que, aussi, derrière sont des êtres humains. De plus, « la grandeur des forces en présence », comme le dit l’auteur, est si considérable que le mieux est d’éviter cela, de le fuir, en arrêtant d’utiliser l’ordiphone, en revenant à des rapports humains, en retrouvant la voie de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, de l'honnêteté et tous les fondamentaux qui font la véritable civilité.

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LES DIALOGUES DU GOÛT IV : ENTRETIEN AVEC ANTON FORLIN & CHARLES BETOULLE

Anton Forlin

Photographie d’Anton Forlin fournie par lui-même.

Voici un quatrième « dialogue du goût », après des entretiens avec Jean-Baptiste Loubet, Fabien Sovant et Massimiliano Mocchia di Coggiola.

Il y a quelques semaines de cela, sur le chemin conduisant à mon domicile, je remarquais deux silhouettes très élégantes de jeunes hommes, que je figurais être des honnêtes hommes contemporains (voir à leur sujet cet article), point sur lequel, par la suite, je constatais que je ne m’étais pas trompé. L’un était habillé de pied en cap dans un style années trente et quarante, très distingué, très fin, avec un lustre d’illustration de mode ou d’acteur de cinéma, et l’autre était plus Belle-Époque, avec un peu plus de fantaisie dans l’accoutrement : dans le revers de son pantalon particulièrement haut, son chapeau melon, sa cravate et sa pochette assorties dans des couleurs assez criardes, comme les chaussettes, contrastant avec le reste du costume plutôt sombre et apportant un supplément de gaieté toujours la bienvenue dans l’univers élégant.

Quelle stupéfaction de les voir tourner dans la direction que je devais emprunter et entrer dans une salle d’exposition. Habitant juste à côté, je bondis chez moi pour lâcher mes courses et me rendis là où ils étaient allés et dont on était en train de fermer la porte, car un concert de clavecin y commençait. Je rentrais in extremis et attendis la fin des interprétations des compositeurs Claude Balastre (1724 – 1799), François Couperin (1668 – 1733), Jean-François Dandrieu (1682 – 1738) et Johan Sebastian Bach (1685 – 1750), pour accoster ces deux amis (Charles Betoulle et Anton Forlin) et leur demander un entretien que voici.

– Pourriez-vous, s’il vous plaît, décrire précisément les vêtements que vous portiez quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois ?

Anton : Je portais pour ma part un ensemble dépareillé – pantalon de drap (en laine) à pinces gris clair rayé bleu, une veste en drap bleu marine à légers motifs de carreaux – garni d’une cravate orange à motif paisley, d’une paire de richelieus en cuir brogues bicolores dans des teintes de fauve, et d’un Borsalino gris en feutre de poil.

Charles : Quant à moi, je portais des bottines derby couleur châtaigne, un pantalon à pinces Berteil gris anthracite en flanelle, un gilet gris rayé réhaussé d’une chaîne giletière à motifs d’entrelacs, un blazer bleu marine que je tiens de mon grand-père, une cravate à large pan de mon arrière-grand-père et un chapeau melon années 1920 de marque Cook & Manby.

– Où vous procurez-vous votre garde-robe ?

Anton : Je butine essentiellement dans la seconde-main, en friperie ou sur internet, sauf quelques accessoires neufs comme les sous-vêtements.

Charles : Pour ma part, j’avoue que mon principal fournisseur n’est autre que mon grand-père. Du reste, j’ai fait quelques très bonnes affaires en ventes publiques à l’hôtel Drouot, et même sur des sites comme Leboncoin où certains vendeurs n’ont aucune idée de la véritable valeur de leurs produits : le mois dernier, j’ai acquis un frac daté de 1933 en parfait état pour une centaine d’euros seulement !

– Pourriez-vous, maintenant, vous présenter plus largement ?

Anton (23 ans) : À titre professionnel, je me dirige vers une carrière dans l’enseignement et la recherche en histoire, et plus précisément dans ce qui m’intéresse, l’Ancien Régime et l’histoire religieuse ; je me prépare actuellement à l’agrégation. Amoureux de Paris, j’ai grandi entouré des Alpes de la région grenobloise, près de la Grande Chartreuse. C’est dans cet écrin que j’ai découvert la foi catholique, qui occupe aujourd’hui une place assez cardinale dans ma vie. On peut dire également que la musique m’est chère, et particulièrement le genre baroque – Bach, Charpentier, entre autres – mais je ne renie pas mes premiers amours rock et jazz. Charles et moi sommes de grands fêtards, toujours enclins à déguster des verres en terrasse avec des amis et à avoir de bonnes discussions. Nous sommes tous deux, je crois, à la poursuite de l’idéal de l’honnête homme qui, à mes yeux, se réalise pleinement dans l’harmonie avec les hommes et la Création en général, et dans l’union avec Dieu.

Charles (22 ans) : Je suis originaire de la ville boudée (à juste titre) de Limoges. J’aime mieux me dire corrézien, département voisin où mes grands-parents résident, d’où ils tiennent leurs racines, et que j’arpente avec assiduité depuis l’enfance. Après un baccalauréat littéraire orienté vers les lettres classiques, je suis venu à Paris étudier l’histoire de l’art au sein de l’école du Louvre. Je suis passionné d’objets depuis toujours, c’est ce qui m’a poussé vers cette formation. Cela a commencé par de classiques collections d’enfant (numismatique, minéraux, etc.), puis je me suis dirigé vers le militaria que j’ai collectionné avidement ces 10 dernières années. En arrivant à Paris, il y a quatre ans, je me suis directement épris de l’hôtel Drouot : un monde nouveau s’est alors ouvert à moi et j’ai pu débuter une collection d’antiques (particulièrement chinois et sumériens), chose impensable jusque-là pour un modeste Limougeaud ! Depuis, je suis assez peu assidu des amphithéâtres, préférant privilégier les salles de vente, les cafés parisiens et mon bureau. J’aime beaucoup la littérature française du XIXe et plus particulièrement la poésie. Je suis également féru de musique, vivre sans elle me paraît impensable. Durant les trois premières années de ma vie parisienne, en parallèle de mes études, je travaillais comme vendeur à la boutique de souvenirs de la Sainte-Chapelle de Paris et vivais en concubinage. Suite à une séparation douloureuse, j’ai révisé mes objectifs. Je me suis rapproché de mes amis, j’ai embrassé la vertu et j’ai quitté ce travail peu stimulant (excédé par le consumérisme, l’hypocrisie et l’impolitesse) pour me tourner vers la vente d’antiquités, plus incertaine, mais largement plus plaisante. Pour me définir aujourd’hui, je prends à la lettre les conseils de Charles Baudelaire dans les Petits poèmes en prose : tous les jours, sans trêve, je m’enivre de vin, de poésie et de vertu !

– Quand on vous voit, on note du raffinement dans votre tenue, mais aussi un quelque chose en plus. Selon vous, qu’est-ce qu’être élégant ? Pourquoi l’apparence y est-elle importante ? D’après ce que vous m’avez dit, l’apparence n’est pas tout. Pouvez-vous vous expliquer ?

Anton : Être élégant, c’est, à mon sens, choisir le beau en toute chose de la vie. Préférer le beau au laid, le subtil au grossier, la légèreté et l’empressement discret plutôt que les grands gestes et l’omniprésence ; mais par-dessus tout, c’est s’efforcer de privilégier le bon, le bien, la vérité dans les choses de la vie, en toute humilité. Le caractère extérieur de l’apparence élégante n’est que le reflet "exubérant" (aux yeux du tout-venant contemporain, mais qui ne l’était pas forcément il y a quelque temps encore) d’un homme intérieurement structuré, et soucieux du bon ordre du monde et de l’harmonie en société.

– Charles : Il faut à mon sens distinguer l’élégance à proprement parler du fait d’être vêtu élégamment. Un barbare grossier et sans culture peut, s’il en a les moyens, se payer le luxe d’un beau costume sur mesure (il suffit de voir les sportifs internationaux durant des galas de charité), mais ça ne fera pas de lui quelqu’un d’élégant. Une personne élégante est une personne discrète que tout le monde remarque. Elle ne demande pas l’addition de façon outrancière tout en sortant une liasse de billets à la vue de tous, elle prétexte plutôt d’aller aux cabinets pour en fait la régler et revenir sans dire mot. L’élégance est synonyme de politesse, de retenue et d’éducation. Passée la dimension morale, il est effectivement important de soigner sa façade, mais encore une fois le costume n’est pas tout : si la personne qui le porte a le menton bas, le dos voûté et bâille sans se couvrir la bouche, son costume ne l’aide en rien (on en revient donc à l’éducation). De plus, à mon sens et cette fois de façon beaucoup plus matérielle, l’élégance dans l’habillement passe davantage par le beau que par le précieux, un véritable progrès par rapport à l’Antiquité où la parure considérée la plus belle était celle qui contenait le plus d’or et de pierreries.

– Où trouvez-vous vos inspirations culturelles, intellectuelles et spirituelles ?

Anton : Mes influences sont tout autant musicales que littéraires ou visuelles, avec un intérêt marqué pour la philosophie antique, la littérature allemande des XIXe et XXe siècles, la musique ancienne, la peinture… Spirituellement, au-delà du Nouveau Testament, la doctrine des anciens me plaît, et particulièrement celle des Pères de l’Église, qui ont su préserver l’héritage antique tout en le sublimant par la Révélation ; mais j’apprécie également les mystiques comme Maître Eckhart et leur approche beaucoup plus sensible, sensorielle de la foi.

Charles : Mes inspirations culturelles et intellectuelles sont très larges, les énumérer toutes serait assez barbant, disons qu’elles englobent aussi bien la littérature européenne des derniers siècles que la culture rock des années soixante et soixante-dix tout en passant par les arts d’Extrême-Orient. J’avoue être assez passionné par la vie et l’œuvre des poètes maudits auxquels, je le confesse, je m’identifie quelque peu. Quant à mes inspirations spirituelles, j’ai beaucoup d’admiration pour les lettrés chinois des dynasties Song et Yuan. Je trouve que leur philosophie simple, vertueuse, archaïsante et prônant l’honneur à tout prix peut se retrouver dans certaines œuvres françaises ; je pense notamment à l’œuvre poétique de Nicolas Gilbert.

– Comment passez-vous vos journées ? Pouvez-vous nous décrire une journée type ?

Anton : Idéalement, ma journée-type à Paris commence par l’étude, si possible à la bibliothèque de la Sorbonne, lieu naturellement propice au travail intellectuel. La pause méridienne est souvent synonyme de court repas et de promenade au jardin du Luxembourg, suivie de l’étude l’après-midi. Le soir, je rejoins mes amis ou rentre me reposer. Les jours chômés sont souvent le moment idéal pour sortir longuement le chien dont je m’occupe parfois, aller à la messe et déambuler dans Paris en quête d’un square agréable ou d’un joli musée ; ou ne rien faire.

Charles : Mes journées sont toutes assez différentes, mais si je devais en décrire une plaisante et représentative, ce serait celle-ci. Je me réveille aux environs de 9h-10h (je suis un couche-tard). Jusqu’aux environs de 14h, je reste calfeutré dans mon appartement pour tous les travaux désagréables sur ordinateur. Ensuite, je pars à Drouot où je commence par déguster une andouillette au Central en observant les passants (haut-lieu où certains grands noms comme Verlaine, Rimbaud ou Forain avaient leurs habitudes) : la nourriture y est bonne, peu coûteuse, et le personnel sympathique. Ensuite, je fais un tour de salle, autant pour le plaisir des yeux que pour repérer d’éventuelles bonnes affaires. Puis, si le temps le permet, je marche lentement dans la rue en regardant les bâtiments, jusqu’à trouver un banc plaisant dans un parc ou un square. Là, je lis, je regarde les arbres, mais également les belles passantes s’il y en a : je reste un homme ! Ensuite, je rejoins mes amis pour boire et converser, comme Shi Nai-an le décrit dans le prologue de son œuvre phare. Selon l’heure à laquelle nous terminons, je peux me coucher, lire, ou terminer les travaux inachevés jusqu’à trouver le sommeil.

– Quels lieux fréquentez-vous ?

Anton : Outre la Sorbonne, nous avons tous deux des cafés où nous avons nos habitudes : le 2 bis Café, dans le Quartier latin, ou encore le café Divan, rue de la Roquette, près de chez Charles chez qui je me rends régulièrement. Mais par-dessus tout, j’aime aller dans les églises parisiennes : Saint-Roch et Saint-Eugène pour l’office, Saint-Etienne-du-Mont pour Pascal, Sainte-Geneviève, le jubé et l’architecture hétéroclite.

Charles : Pour ce qui est des débits de boisson, Anton a dit la messe. Du reste, j’aimerais rajouter mon petit appartement parisien qui, depuis des années, est en quelque sorte notre agora, ainsi que le bois de Vincennes (dans sa partie la plus anthropisée), le Marais, et surtout, le cimetière du Père-Lachaise. Ce dernier est mon lieu favori à Paris ; vie et mort s’y mêlent et toutes formes d’architectures y cohabitent ; le lieu est plutôt bien tenu et heureusement pas trop gangrené par le tourisme. C’est d’ailleurs le seul lieu où l’on peut, au cours d’une même promenade, croiser par hasard au détour d’un sentier, Jim Morrison, Chopin, Sarah Bernhardt et même Abélard et Héloïse !

– Depuis quand suivez-vous cette voie élégante ?

Anton : Il y a quelques mois que nous nous sommes décidés à choisir l’élégance vestimentaire, après tergiversations, vers la fin de l’automne.

Charles : Pour ce qui est de l’élégance morale, il est dur d’arrêter une date, mais je rejoins Anton pour ce qui est de l’habillement. Je pense que mon ex-compagne (qui n’aimait pas spécialement ce style qui, je le pense, attirait trop l’attention à son goût) était une entrave à ce changement. Je crois qu’elle s’est depuis ravisée à ce sujet devant le fait accompli.

Charles Betoulle

Photographie de Charles Betoulle provenant de la page présentant de vendeur d’oeuvres d’art sur Proantic.

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Worth : inventer la haute couture

Photographie : « Louis Béroud, L’Escalier de l’opéra, 1877. Huile sur toile, 65 × 55 cm. Musée Carnavalet - Histoire de Paris. ©Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris. »

Jusqu’au 7 septembre 2025, le musée du Petit-Palais, à Paris, présente l’exposition Worth, inventer la haute couture.

Cette rétrospective, de celui qui est appelé « le premier grand couturier », dévoile plus de 400 pièces sur 1 100 m², avec de nombreux vêtements et photographies, ainsi que des peintures et plusieurs documents sur son travail et celui de ses ateliers : des petites-mains qui, elles aussi, ont fait le prestige de la mode parisienne. Leur présence est prégnante le long du parcours de cette exhibition. Il est émouvant de voir les photographies d’ateliers, avec des grisettes habillées parfois d’une simple blouse, penchées sur leur ouvrage aboutissant, par exemple, à des robes de cour très raffinées.

Charles Frederick Worth (1825 – 1895) se place à une époque charnière, à la fois dans la continuation et le renouveau, ce qui est vrai à toutes les périodes de la mode française. Du reste, mis à part, sans doute, une nouvelle façon d’envisager le commerce de la mode, qu’a-t-il véritablement inventé ? Quel est son apport artistique ? La ligne princesse, sans couture au niveau de la taille serait de lui. Mis à part cela, je pose sincèrement la question, car on en fait souvent un grand précurseur de la haute couture. Il est vrai que cette expression est employée surtout à partir de son époque, mais les grands professionnels de la couture existaient déjà auparavant, mais l'organisation y était différente. L’Ancien Régime était sans doute plus riche, et beaucoup de métiers s’effacèrent avec la haute-couture qui commença avec les débuts du prêt-à-porter et des grands magasins.

Photographie : « Worth, Robe de cour de Lady Curzon, vers 1900. Corsage, jupe et traîne en soie crème avec broderie zardozi en fils métalliques argentés et dorés. Fashion Museum Bath, Royaume-Uni. © Fashion Museum Bath / Photo Peter J Stone. »

Photographies ci-dessus et ci-dessous : Cette veste d’habit à la française, qui porte la griffe de Worth, a été réalisée à partir d’un habit d’homme de vers 1780. Le cartel explique que « Le modèle original a été adapté à une silhouette féminine et transformé par l’ajout d’un gilet, de garnitures et de baleines intérieures. » Les broderies sont très belles. La France excellait dans ce domaine, mais la mode de l’habit à la française passant, à partir de la fin du XVIIIe siècle, et avec les broderies, ce savoir-faire fut conservé en particulier dans les tenues féminines et dans certains habits de cérémonie. Collection privée.

Charles Frederick Worth s’inscrivait dans une nouvelle époque, dans le basculement de l’Ancien Régime vers l’époque contemporaine, avec le Second Empire, et dans une profonde mutation des métiers liés à la mode et à son industrialisation. Aujourd’hui, qui connaît les noms des grands professionnels de la mode d’Ancien Régime ? Mis à part pour la marchande de modes Rose Bertin, il est très difficile d’avoir des informations sur ceux-ci, car très peu étudiés. Pourtant, ils étaient bien plus nombreux par habitant avant Charles Frederick Worth, qu’après, et cela, dans des domaines très variés, tous liés à la mode vestimentaire, et à toutes les époques, en France et en particulier à Paris. Chaque génération possédait ses célébrités dans tous les domaines : tailleurs, couturières, coiffeurs, barbiers, marchandes de modes, teinturiers, marchands merciers, bottiers, brodeurs, orfèvres, joailliers, fabricants divers, etc. Je le répète, les métiers liés à la mode étaient aussi plus nombreux. Aujourd’hui, les informations sur les grands couturiers depuis Charles Frederick Worth sont importantes, parce que les moyens de communication le sont et les enjeux financiers aussi, plusieurs maisons de haute couture anciennes, devenues des marques de luxe, étant toujours existantes.

La distinction entre une haute et une basse coutures n’existait pas. On se contentait de distinguer des professionnels dans leur domaine.

Un autre changement important fut, qu’à partir de Charles Frederick Worth (1826 – 1895), la mode se créait beaucoup moins en binôme avec le client, le couturier s’instituant comme le créateur. Progressivement, elle s’appauvrit, se détachant de sa base qui ne devint qu’un simple consommateur, alors qu’auparavant, elle était elle-même créatrice.

Avant le Second Empire, la mode était dans les mains de toute la population, et pas seulement dans celles de quelques professionnels. Avant les années 1970, chaque gros village possédait encore son tailleur et sa couturière, ainsi que son bottier, sa mercerie, etc. C’était une affaire qui touchait toutes les couches de la société… Je me répète, mais il le faut, car j’entends si souvent dire le contraire. Bien sûr, seuls les plus riches pouvaient se permettre d’accéder à des professionnels de renom, et c’était le jeu des plus modestes de dénicher de nouveaux talents ou simplement un professionnel à l’écoute des désirs et des inventions de sa clientèle.

Photographies ci-dessus et ci-dessous : « Antonio de La Gandara, Portrait d’Ida Rubinstein, 1913. Huile sur toile, 210 × 103 cm. © Collection Lucile Audouy, Paris. » J’ai choisi ce portrait pour le regard, avec des yeux, cerclés de noir, qui font presque la largeur du visage. Ce maquillage est très à la mode chez les petites-maîtresses autour de 1900.

Il est à noter qu’aujourd’hui, certains professionnels du sur-mesure essaient d’élargir leur clientèle, notamment à travers des initiatives comme celle entreprise par Hugo Jacomet dont un des travaux consiste à permettre aux nouveaux amoureux du sur-mesure, mais sans importants moyens financiers, d’accéder à cet univers, à travers des événements comme les opérations « Premier costume sur-mesure », ou « Souliers de qualité ». Voir par exemple ici, ici et ici.

Pour en revenir à l’exposition, les vêtements présentés montrent combien, après le Second Empire et les robes à crinoline, les robes prirent en lourdeur, avec ce qui fut appelé « le style tapisser ». Par contre, des grands couturiers, comme Paul Poiret, qui débuta chez Charles Frederick Worth, furent de véritables créateurs et artistes, apportant non seulement une richesse issue du savoir-faire de l’industrie et de l’artisanat français, mais aussi beaucoup de fantaisie et d’innovation mélangées à une élégance, cette dernière étant présente aussi chez Charles Frederick Worth, comme dans toute l’histoire de la mode française qui conjuguait industrie avec artisanat, art, invention, savoir-faire, élégance et surtout humanité, car le costume n’est qu’une partie de la grammaire d’une société derrière laquelle l’être humain est toujours présent, nu, dans toute sa fragilité et sa lumière qui font l’essence de la vie.

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Poétique de l’Élégance

Je viens de terminer un livre intitulé Poétique de l’Élégance qui remet au goût du jour et actualise des notions souvent oubliées qui font l’élégance française. Cet ouvrage est une étude de ces rythmes, nommée « poétique ».

Il fait 360 pages, son format est de 15,8 x 24,0 cm et il est proposé à la vente pour 29 € (frais de port offerts par Mondial Relay).

Vous trouverez ici les 30 premières pages.

Je compte l’auto-éditer en cent exemplaires, uniquement sur support papier, mais ne le ferai que si une centaine de personnes me font préalablement une promesse d’achat, simplement en écrivant « OUI » à l’adresse suivante : lamesure@lamesure.fr

Cliquer sur l’image pour avoir un agrandissement

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Plein de chic !

Partition : Plein de chic. Petit-crevé
Partition : Plein de chic. Petit-crevé

Plein de Chic « Scène comique Créée à l’Eldorado par Mr Denizot. » « Paroles de Henry Min », « Musique de F. Wachs ». Dessin signé « H. Meyer ».

L’illustration représente le petit-crevé de la chanson. Sur les petits-crevés, voir d'autres articles de ce blog. L'un d'entre eux, aussi dessiné par H. Meyer, est le sujet de cet article.

LE REFRAIN :
« Des crevés à la mode,
Reconnaissez le Roi ;
Tout c’qui n’est pas commode
Je le porte sur moi :
Mon pantalon me gêne,
Mais il fait mon orgueil,
Et pour plaire, avec peine,
J’porte un carreau sur l’œil. »

D'AUTRES PASSAGES :
« Plein de chic et de grâce,
Je suis, mes bons amis,
Le plus grand Lovelace
Des crevés de Paris.
Brillant, oisif,
C’est positif. »
« De ma désinvolture,
Admirez le cachet
De ma noble tournure
Le modèle coquet
Je sèm’, quand je bavarde,
L’esprit à profusion ;
Aussi l’on me regarde
Avec admiration. »

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Illustrations de mode

Le mercredi 9 avril, la maison de vente aux enchères Ader proposera des documents d’époque sur les modes d’autrefois. Pour le plaisir, en voici quelques exemples. Cliquer sur les photographies pour accéder aux descriptions.

Dame de qualité en déshabillé Paris : Jean Dieu de Saint-Jean, 1678-1696
Coiffure féminine vers 1780 à l'aigrette parasol
Coiffures de 1785
MAGASIN DES MODES NOUVELLES, françaises et anglaises, décrites d’une manière claire & précise, & représentées par des Planches en Taille-douce, enluminée, 1786 - 1787
Coiffure Directoire
Nouveau jeu de cartes avec costumes de vers 1820
La Maison de haute-couture Jacques Fath vers 1955
Il est à noter que sont aussi vendus des livres anciens en rapport avec la mode, comme le fameux Habiti antichi de Cesare Vecellio (1664), qui répertorie les habits du temps et anciens dans divers pays (voir ici).

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Très Bonne Année 2025 !

Pour cette nouvelle année, que je vous souhaite très bonne,
je vous offre deux années d'aphorismes !
Cliquer sur l'image ci-dessous pour accéder au PDF.
 
Maximes

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Portrait miniature d’une merveilleuse du Directoire

Merveilleuses et merveilleux

Le 18 octobre dernier, dans le cadre d’une vente aux enchères à l’Hôtel Drouot des anciennes collections des ducs de Fitz-James, par le commissaire-priseur Hubert L’Huillier, a été vendue une miniature ovale (6,50 x 5,50 cm) et d’époque, d’un buste de merveilleuse. Voir ici et ici. Le collectionneur l’ayant achetée, a bien voulu me la montrer. Ci-dessus la photographie de cette miniature, et ci-dessous celles du catalogue.

Merveilleuses et merveilleux
Merveilleuses et merveilleux

Il s’agit d’une merveilleuse d’époque Directoire. Elle est dans le même style que celle présentée dans cet article, avec des boucles d’oreille rondes, une haute cravate blanche et un ruban dans les cheveux rouge-sang rappelant les massacres de la Révolution. Ses cheveux (ou perruque) blonds, assez courts, tombent en « oreilles de chien » sur ses tempes (voir ici, ici et ici), caractéristique surtout présente chez les incroyables. Sa tunique est blanche, à l’antique et avec un assez profond décolleté. Sa veste est peut-être d’un style jockey très à la mode à cette époque, très courte et faisant office de soutien-gorge, à la manière de cet exemple et de celui-ci.

Ci-après un autre portrait de merveilleuse, ici gravé, avec des rubans d’un rouge-sang, le côté dramatique accentué par le collier en forme de chaîne de prisonnier. Ce dernier exemple est d’autant plus intéressant que la jeune femme mélange des éléments un peu précieux, comme la plume d’autruche de son chapeau, appelé « Chapeau à la Minerve » pour faire antique, et d’autres éléments empruntés davantage au peuple, comme le simple foulard blanc ou le tablier. À cette époque, les cheveux courts des merveilleuses et des incroyables sont une mode faisant référence soit à l’Antiquité, soit aux cheveux coupés avant la guillotine. Dans l’introduction des Mémoires de Madame Roland, édition présentée et annotée par Paul de Roux (Paris : Mercure de France, 1966 et 1986), ce dernier relate l’exécution de la révolutionnaire du parti Girondin, Mme Roland, et de son compagnon d’infortune, M. La Marche : « Après qu’on lui [à La Marche] eu coupé les cheveux, elle [Mme Roland] le regarda attentivement et lui dit : "Cela te sied à merveille, tu as en vérité une tête antique." ».

Merveilleuses et merveilleux
Merveilleuses et merveilleux

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Arrêtons de meugler !

Bien parler la langue française, ce n’est pas seulement employer des phrases avec de belles tournures, de jolis mots, une grammaire et une conjugaison les plus irréprochables possible, c’est aussi bien prononcer, sans parler trop fort ou trop doucement, sans avoir de tics, avec une respiration qui ne s’entend pas, et sans ajouter dans les discours de nombreuses et semblables interjections.

De nos jours, un grand nombre de Français s’expriment en égrenant une multitude de « heu » dans leurs conversations, parfois une ou même plusieurs de ces interjections par phrase ! Je n’exagère pas du tout. Cela les fait ressembler à des bovins meuglant. Ces meuglements semblent annoncer des esprits particulièrement opaques. Pas étonnant que la plupart des Français aient réagi d’une manière aussi veule lors de la crise orchestrée autour du covid, et possèdent des dirigeants aussi mafieux, grossiers et abjects, saccageant tout. Une seconde raison à ces meuglements est sans doute le nivellement de notre culture, la perte de son intelligence poétique et de sa diversité, notamment des accents. Autrefois, une multitude d’accents s’entendaient en France. Tous n’étaient pas jolis, comme celui de ma ville de naissance qui accompagnait le parler gaga (stéphanois).

La façon de parler signifie. Évidemment, avant de changer la manière de s’exprimer, l’esprit de la personne doit s’éclairer. Sinon, même si elle arrête de meugler, elle prendra d’autres tics affichant à l’extérieur son être intérieur. Meugler est un signe de notre époque, où les Français sont élevés comme des veaux, parqués dans leurs désirs exacerbés de mouvement et leur esprit enclos dans leur ordiphone.

Parlez-moi français, sans anglicismes, écriture inclusime et novlangue

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Incroyables chansons

Un ami collectionneur, possédant de nombreuses œuvres d’art du XIXe siècle ayant pour sujet les merveilleuses et les incroyables (voir ici) et une importante collection de documents d’époque sur le Directoire, m’a fait passer ces quatre papiers d’époque de chansons sur les incroyables. Je les présente ici, ainsi que leur retranscription avec l’orthographe, la grammaire et la ponctuation utilisées.

Les deux premières sont des manuscrits de la même chanson dont il est question dans cet article, mais avec un texte entièrement visible, comme quoi elle devait être très populaire.

Merveilleuses et merveilleux
Merveilleuses et merveilleux

« Les incroyables

air : Femmes qui voulez éprouver

1er
Quand un merveilleux séducteur
en bégayant vous peint sa flamme
jurant sa Parole d’honneur
qu’il vous chérit du fond de l’âme
quand sa toilette, son maintien
semble dire : Je suis aimable
jeunes femmes, songez y bien
ce jeune homme est un incroyable

2
Mais quand pour voler chez Garchi*
écrasant la foule éperdue
sur les ailes de son wiski**,
je vois hortense demie nue
son air gai, ses deux jolis bras
cette gaze à peine visible
ses yeux sur tout disent tout bas
Madame n’est pas impossible. Bis

3
Jadis un fat au moins avait
L’air gai, l’oeil vif et plein d’audace.
quand une femme minaudait,
elle minaudait avec grace ;
mais aujourd’hui nos jeunes gens
aveugles, bossus & risibles
semblent être les impuissants
de tant de femmes très possibles. Bis

Fin »

Le reste est un couplet « d’une Épouse mécontente à son Époux » sur « le même air ».

* Les documents d’époque décrivent Garchi comme un glacier ou un café des boulevards. Il voit le jour en 1789, et se situe à l'angle de la rue de Richelieu et du boulevard Montmartre. Il est très à la mode pour ses glaces, la belle jeunesse qui le fréquente, sa beauté moderne et antiquisante et parce qu’il fait le lien entre le Palais-Royal, la rue Richelieu et les boulevards. D’abord prénommé Jardins de Frascati, il est racheté en 1792 et rebaptisé Café Frascati par un glacier napolitain du nom de Garchi. Ce café ferme en 1857. J’ai écrit des articles sur le café Frascati visibles ici, ici et d’autres informations sont présentées ici et ici.

** Attelage léger d’origine anglaise.

Le second manuscrit retranscrit la même chanson avec seulement une légère variation de l’orthographe, par exemple certains « i » sont changés en « y ».

Merveilleuses et merveilleux

Le troisième document est une chanson imprimée, avec partition, sans doute royaliste.

Merveilleuses et merveilleux

« Les JNCROYABLES

Air Du Secret.

Incroy-a-bles quel est ce mot qui est le Sens qu’on y applique Je le de-mande au premier Sot qui aime encor la ré-pu-bli-que croire aux ver-tus aux bonnes mœurs de nos O-ra-teurs pi-toy-a-bles croi-re qu’il veulent notre bonheur nous disons tous c’est incroy-a-ble nous di-sons tous c’est incroy-a-ble.

2
Braves amis ; Ecoutez moi
Laissons la tout ce bavardage
Aux lieu de tems ; un vaut je croi
Bien mieux que ce belle assemblage
Un seul peut combler tous nos vœux
Il viendra ; le fait est notable
Et lorsque nous serons heureux
Nous ne serons plus incroyables (bis »

Le quatrième document est une chanson imprimée d’influence girondine, contre les jacobins plus ‘extrémistes’, voire d’inspiration royaliste.

Merveilleuses et merveilleux

« La Justification
DES INCROYABLES.

Par le Cit[oy]en Joron.
Les Diamans

1
Jadis au tems des Jacobins,
Notre parure était suspecte ;
L’on nous traitait de Muscadins*,
L’on détestait nos Cadenettes**,
Autre parti veut éclater
Dans notre pays misérable,
L’on commence par nous traiter
De merveilleux et d’incroyables.

2
Incroyable voila le mot,
Que chacun répète sans cesse ;
Et de ce mot là, plus d’un Sot :
Prétend insulter la Jeunesse,
Moi, je prouve dans ma chanson
Qu’on peut sans être un agréable,
A chaque instant avec raison,
Bien dire aussi c’est incroyable.

3
Par exemple lorsque l’on voit
Nos Soldats manquer de chaussure ;
Tandis qu’un fournisseur adroit,
S’en fait payer la fourniture :
Quand certain faiseur de pamphlets,
Qui fût jadis un pauvre Diable,
Couché aujourd’hui dans un Palais,
Nous disons tout est incroyable.

4
Quand l’auteur de Cadet Roussel,
Est plus applaudis que Molière ;
Quand on veut au hardy Cromwel***,
Comparer le plât robespiere ;
Quand celui qui fit Charles-neuf****
Croit être un homme inimitable,
Quand on veut absoudre Babeuf*****,
Nous disons tout est incroyable.

5
Quand on songe qu’au Tribunale,
Où l’on entraînait l’innocence ;
C’était un crime capitale,
D’oser embrasser sa défense ;
Quand on songe que des Enfants,
Qu’un Sexe aussi faible qu’aimable ;
Tombait sous le fer des briguans,
Nous disons tout est incroyable.

6
Celui qui nous donna ce nom,
Mérite très fort qu’on l’estime ;
Il a oublié le renom,
Qu’il avait acquis par ces crimes.
C’est un destructeur, un boureau,
Un gros Jacobins détestable ;
Nous taperions sur son manteau,
Avec un plaisir incroyable. »

* Sur les muscadins voir cet article, celui-ci et celui-là.

** Tresses d’origine militaire.

*** Sans doute Oliver Cromwell (1599 – 1658) figure du Commonwealth anglais, forme de république instaurée en Angleterre de 1649 à 1653 et de 1659 à 1660.

**** Charles IX, ou la Saint-Barthélemy est une tragédie à succès de Marie-Joseph Chénier (1764 – 1811) jouée en 1789 avec le fameux comédien incroyable Talma (1763 – 1826).

***** Révolutionnaire français (1760 – 1797). Il crée la « Conjuration des Égaux » contre le Directoire. Il est guillotiné. Ses idées inspirent un courant de pensée, le « babouvisme », qui préfigure le communisme et l'anarchisme.

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Εὐηθεία… en guise de conclusion…

Platon, La République (in OEuvres complètes, tome I, « traduction et notes établies par Léon Robin avec la collaboration de M.-J. Moreau », Bibliothèque de La Pléiade, Paris : Éditions Gallimard, 1950), livre III, à partir de la fin de 400 d. C’est Socrate qui parle :

« Conclusion : l’excellence du langage, celle de l’harmonie, l’élégance de la forme, la perfection du rythme, tout cela sert d’accompagnement à la candeur [εὐηθεία : terme formé de εὖ, - bon - et de ἦθος, ễthos - caractère, mœurs - avec le suffixe nominal sur une base adjectivale -ία, -ia] ; non point à cette réelle imbécillité que, par gentillesse, nous qualifions de candeur, mais à cette pensée réfléchie qui, en toute vérité, équipe le moral pour ses fins de la bonne et belle manière. […] Or ce sont bien là, sans doute, des caractères dont déborde la peinture, avec toute la technique qui s’y rapporte ; mais dont débordent aussi tissage, broderie, architecture, avec, en outre, tout ce qui est fabrication d’objets mobiliers en général ; dont déborde enfin la nature des corps et, d’une façon générale, la nature de tout ce qui croît. En tout cela, en effet, il y a place pour l’élégance ou l’inélégance de la forme. L’inélégance de la forme, ajoutons-le, l’absence de rythme, le défaut d’harmonie, tout cela est frère de la mauvaise condition de nos propos, de la mauvaise condition de notre moral ; et les états contraires, des conditions opposées, celles d’un moral sage et bon : à la fois leurs frères et leurs images. […] ne faut-il pas nous mettre en quête de ces professionnels que leurs heureuses inclinations feront capables de suivre la piste qui est à la fois celle de la nature, de la beauté morale et de l’élégance de la forme ? »

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On habille bien les anges !

D’après Pierre Desproges (1939 – 1988), pour reconnaître un imbécile parmi dix personnes, il suffit de regarder sa façon de se vêtir : l’imbécile est celui qui s’habille comme les neuf autres !

L’habillement a toujours été un signe d’appartenance réelle ou souhaitée. Durant l’Antiquité et une partie du Moyen-Âge, le drapé long montre que l’on est un homme libre qui ne travaille pas. Les vêtements plus courts sont ceux de professions, d’esclaves, de militaires… d’étrangers… Les qualités du tissu, de la teinture, des détails signifient aussi. À partir du XIVe siècle, certains autres éléments prennent beaucoup d’importance : la nouveauté, l’innovation, la qualité de la taille, etc.

Lorsque l’on contemple les sculptures des églises françaises d’avant le XXe siècle, on admire de magnifiques personnages bibliques le plus souvent en costume à l’antique, c’est-à dire en tunique et manteau drapé, portant des robes, comme on le dit au Moyen-Âge, période où l’on s’habille ainsi pendant sa plus grande partie (jusqu’au XIIIe siècle). La tunique et le manteau drapé sont à la fois très simples et très nobles.

Photographies prises au mois de juillet 2023 de statues extérieures, du XIXe siècle, de l'église Saint-Laurent de Paris, se situant au bout de l'ancien cardo maximus romain. Cette église a été fondée à la fin du Ve siècle et remaniée depuis, notamment aux XIIe, XVe et XIXe siècles.

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Objets et meubles liés à la toilette durant l’Ancien Régime.

Ci-dessus : Visages très mouchetés de Dames de France. Photographie provenant du dossier de presse de l’exposition du Musée du Domaine royal de Marly-le-Roi intitulée : Séduction et pouvoir : L’art de s’apprêter à la cour.

Il reste jusqu’au 17 août 2023 pour aller voir l’exposition du Musée du Domaine royal de Marly-le-Roi intitulée : Séduction et pouvoir : L’art de s’apprêter à la cour. Je trouve le titre assez étrange, et la question de la séduction et du pouvoir mériterait une analyse beaucoup plus approfondie que ne le fait cette exhibition ; mais celle-ci présente de jolis objets de toilette, en particulier du XVIIIe siècle, et des documents dont certains étaient déjà proposés dans une précédente exposition (voir ici). J’aime bien ce genre d’évènement, assez intime, sans grande prétention mais avec quelques objets de qualité (télécharger le dossier de presse ici) dont beaucoup appartenant à une même collectionneuse.

Ceux qui veulent se lancer dans la collection d’objets de toilette du XVIIIe siècle doivent aller voir cette exposition, et des musées comme celui du parfum (Fragonard) à Paris (voir ici). De nombreux objets sont régulièrement mis en vente sur le marché de l’art, inabordables pour moi… même si j’en possède quelques-uns. L’exposition présente des boîtes de poudre à perruques (dont une jolie avec un peinture d’une dame à sa toilette se faisant coiffer par un coiffeur juché sur une échelle), des nécessaires de toilette et des étuis nécessaires, quelques pots à onguent, des boîtes à mouches, des flacons de parfum, des pomanders (aussi écrit pommanders) et autres vinaigrettes… de même que des éléments de parure comme des dentelles, des bijoux, des broderies de soie, des boutons, des montres, des éventails, des boucles de chaussure, des chaussures… ainsi que des documents iconographiques, comme une série de dessins d’époque de robes à paniers. Ces dernières révèlent la féerie des habits féminins de cette époque, merveilleux aussi présent dans les costumes d'homme du XVIIe siècle et d'une manière général chez les petits-maîtres dont, du reste, on appelle certains merveilleux, merveilleuses, incroyables, inconcevables… Bien sûr cette exposition est très loin d’être exhaustive : pas de tables de toilette, très peu d’objets du XVIIe siècle…

Il y a quelques années de cela, je souhaitais collectionner des objets et meubles de toilette, et avais établi une liste de ceux-ci. La voici :

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Collectionneur d’estampes

L’estampe ancienne de qualité est une œuvre d’art à part entière et un témoignage du temps passé : de l’histoire, de l’histoire de l’art, etc. On distingue deux grands types : celles faisant partie d’un ouvrage et celles publiées pour elles-mêmes. Au milieu on peut ajouter les séries d’estampes, parfois reliées entre elles ou incorporées à un cahier pouvant contenir quelques pages de descriptions. Celles publiées pour elles-mêmes étaient collectionnées ou bien placées sur les murs comme décorations, souvent encadrées, ou bien encore utilisées, comme pour les cartographies. Il est toujours très dommageable de détacher ou découper une estampe d’une parution, et même de découper l’estampe même. Je dis cela, car j’ai constaté que dans l’exposition, intitulée Graver la lumière, l’estampe en cent chefs-d’œuvre et se déroulant en ce moment au musée Marmottan Monet, la plupart des gravures anciennes ont été découpées au ras de l’image. Cela enlève beaucoup de leur valeur. Cela a été fait pour des estampes réputées, comme celles d’Albrecht Dürer (1471 – 1528) et beaucoup d’autres. Alors pourquoi ? Celles-ci étaient-elles abîmées ? Je ne pense pas, car de toutes les façons elles ont toutes été ‘lavées’ et sont en bon état. Petit digression : Personnellement je ne lave jamais mes estampes, me contente de les entreposer dans du papier ‘barrière’ et dans des cartons aussi à ph neutre, etc. Celles qui sont vraiment attaquées, je les calfeutre pendant quelques semaines dans un carton étanche dans lequel j’ajoute du papier contenant quelques gouttes (pas de contact direct avec l’estampe bien sûr) d’huile essentielle de thym et de l’alcool. L’autre chose très importante est de conserver dans la pièce où on les entrepose une température (entre 18° et 20°) et une humidité (entre 45 % et 55 %) constantes. Alors pourquoi avoir découpé ces images ? Pour les encadrer ? Cela non plus n’est certainement pas la raison, car les passe-partout servent justement à encadrer et mettre en valeur les estampes sans les amputer. Je pense que si elles ont été découpées à ras et contrecollées sur du papier ou du carton récent, c’est pour cacher les tampons de provenance des collections dont elles ont fait antérieurement partie. Ce n’est qu’une hypothèse, mais je n’en vois pas d’autre pour le moment hormis la pure stupidité. Quoi qu’il en soit, j’écris cet article pour demander aux collectionneurs de ne pas découper les estampes anciennes. Il s’agit de documents artistiques et historiques même si beaucoup sont accessibles de nos jours à des petits budgets. Pour ma part, j’ai réalisé ma collection quasiment sans argent… en chassant les affaires, et surtout en m’intéressant à des domaines et artistes oubliés. Les conserver et en prendre soin, est un travail plus difficile que de se les procurer, et de plus de longue haleine. L’autre difficulté est de trouver le moyen de les divulguer (personnellement je le fais par internet, même si j’aimerais encore davantage les exposer) et de les transmettre. Je n’ai pas encore réussi à résoudre ce dernier point, n’ayant trouvé personne ayant la tête (l’intelligence), le coeur (l’amour) et les ‘tripes’ (la persévérance) pour cela. Une dernière chose, si vous souhaitez vous servir de vos gravures comme décoration et si vous avez la finance pour cela, faites-les encadrer dans un cadre de l’époque de la gravure… ou au moins l’imitant, et surtout n’exposez jamais une gravure au soleil ou même sous une lumière électrique trop forte, la lumière étant un des quatre facteurs de détérioration, avant même la température et l’humidité, mais après bien sûr une catastrophe (déchirure, feu, dégât des eaux, etc.). Je le répète, conserver et transmettre, cela est plus difficile que d’acquérir.

Photographies ci-dessus : Ces deux petites gravures sont les premières que j’ai achetées… pour 5 €. Elles proviennent d’un livre du XVIIIe siècle. Parfois les gravures ont été sorties d’un ouvrage très tôt, même à l’époque, ou ont été éditées non seulement dans les livres mais aussi à part par l’éditeur. Ici il semble bien que ces gravures pleine-page ont été détachées de leur livre d’origine par une personne peu scrupuleuse... à moins que le reste du livre ait été très endommagé et irrécupérable.

Photographies ci-dessous : Cette autre gravure du XVIIIe siècle est la première que j’ai présentée dans ce blog, et une de mes premières acquisitions. Gravure provenant de Suecia Antiqua et Hodierna (1690 – 1710) d’Erik Joonsson Dahlberg (1625 – 1703). À l’époque, je cherchais à vendre, ce que j’ai abandonné de faire pour ne plus que collectionner.

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On sème, on s’aime… ou l’écologie culturelle !

Écologie culturelle

Les termes et expressions signifiant de ‘nouveaux’ concepts (je mets entre guillemets, car dans notre cas, il ne s’agit pas vraiment de nouveautés mais de redécouvertes) sont souvent difficiles à assimiler, un peu comme les nouvelles modes. On les trouve ridicules. C’est le cas pour le mot « décroissance » et l’expression « écologie culturelle ». Pour les deux, ma première réaction a été du rejet… mais en y regardant de plus près…

J’ai déjà parlé de la « décroissance » ici. Au-delà du mot même raisonne une politique essentielle et inéluctable… une nécessité de revenir sur des bases saines. Bien évidemment, ce ne sont pas les mots qui comptent mais les gens qui les formulent et leur donnent du sens.

Le mot « écologie » est assez récent. Il aurait été créé en 1866 par le scientifique libre-penseur allemand Ernst Haeckel (1834 – 1919). De nos jours, ce terme est très galvaudé, des pollueurs cherchant à le discréditer ou à l’utiliser, cette manière de faire étant aussi une pollution. Du coup, il me semble logique d’avoir eu un premier réflexe de réticence à voir associer les termes « écologie » et « culture ». C’est dans le dernier numéro de Nexus (n°146 de juillet-août 2023) que j’ai découvert l’écologie culturelle, concept qui semble avoir été inventé par Patrick Scheyder et présenté par lui dans un entretien (pp. 38 – 45) tout à fait intéressant. Cet auteur montre qu’en France la nature est aux fondements même de notre culture, et que l’on a toujours été préoccupé d’environnement. Elle a notamment été défendue par des écrivains comme La Fontaine, Jean-Jacques Rousseau, George Sand, Victor-Hugo, etc. Il ne s’agit là que de quelques noms évoqués par cet artiste. Je me suis depuis longtemps particulièrement intéressé au sujet, collectionnant des gravures et livres d’avant le XIXe siècle sur le sujet des pastorales, et je présente quelques-uns de ces documents (des gravures du XVIIIe siècle d'artistes ayant évolué à Paris) dans la première partie de mon livre intitulé Écologie du sentiment, Promenades sur une année aux rythmes naturels des forêts d’Île-de-France (auto-édition, 2022). Depuis la plus haute Antiquité, et même depuis la Préhistoire,  les arts et les sciences sont associés à la nature, ceux-ci étant vus comme une imitation de celle-ci, et non pas comme un supplétif voire un remplaçant comme c’est le cas souvent aujourd’hui. La nature était le ‘maître’ de l’être humain et non pas le contraire… si l’on peut parler de cette façon.

Donc, toute la première partie de mon livre présente un point de vue de graveurs du XVIIIe siècle sur la Nature, évoquant un univers pastoral dernier reliquat d’un Âge d’Or où l’homme vivait en totale harmonie avec la nature. Patrick Scheyder fait référence à la culture française et moi plus précisément à une partie de celle de l’Île-de-France, parce qu’il s’agit des cultures de la terre que nous foulons et dont nous souhaitons conserver et transmettre la richesse. Il n’y a aucun chauvinisme en cela, mais simplement un amour pour ce qui est là, autour de nous, à nos pieds. Pourquoi aller voir plus loin ? Pourquoi aller chercher des trésors ailleurs alors que nous en sommes environnés ici et maintenant ? Si cela pouvait se comprendre autrefois où l'on était avide de découvertes, à notre époque bouger est devenu une maladie, car fait n’importe comment, en suivant des rythmes fous, égoïstes, l'esprit obnubilé par des écrans qui nous renvoient des reflets manipulés de nous-mêmes. La nature qui nous entoure est comme un corps dans lequel on est et dont on doit prendre soin pour prendre soin de soi. Si nous allons ailleurs, nous nous habillons d’un autre corps et laissons l’autre ! Croire que l’on peut être à la fois dans le premier et le second est une erreur, et passer de corps en corps, comme le font les mondialistes, nous rend malades, en même temps que nous rendons malades ces corps que nous habitons et consommons. Ainsi est-il préférable d’être dans un seul corps le plus possible, de le connaître, de l’aimer et d’en prendre soin.

La culture française est donc en lien étroit avec la nature. La plupart des poètes l’ont louée, et cela à tous les siècles, beaucoup d’écrivains, peintres et autres artistes. Il s’agit d’un sujet qui imprègne notre culture.

Il est à noter que différents mouvements contemporains vont dans le même sens que l'écologie culturelle, comme en architecture le biorégionalisme (voir la bibliographie de mon livre gratuit intitulé Façadismes & architectures RER disponible ici). Si des universitaires, scientifiques et autres intellectuels ont parlé et parlent toujours d’environnement, il est nécessaire de dire que la grande majorité de ceux qui aiment cette terre qu’ils foulent, sa culture, sa nature… sont des anonymes, et cela depuis toujours. De toutes les façons, cet amour ne peut se dire par des mots. Personnellement, j’ai passé mon enfance dans un village du Massif Central où mon esprit s’est ouvert à des beautés que l’on ne peut décrire mais que l’on peut découvrir partout où il y a de la nature, et même partout où l’on est, nous qui sommes des êtres de nature, même s’il est plus difficile de trouver et de conserver l’inspiration là où domine l’ignorance ou la méchanceté.

Photographie de la reliure et de pages du livre Écologie du sentiment, Promenades sur une année aux rythmes naturels des forêts d’Île-de-France (auto-édition, La Mesure de l'Excellence, 2022).

Ecologie culturelle
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La pierre

Pierres secrètes : Mythologie préceltique en Forêt de Fontainebleau

La pierre conserve la mémoire des êtres humains depuis des dizaines de milliers d’années… si ce n’est davantage. L’Île-de-France possède une quantité impressionnante de roches et de pierres gravées, d’autant plus prodigieuse qu’il y a aucun doute que la très grande majorité a disparu sous le poids de l’urbanisation effrénée et diverses carrières de pierres plus ou moins récentes parsemant cette région, tout cela ayant détruit beaucoup de sites et autres témoignages préhistoriques, d’autant plus que ces derniers sont très discrets. J’en ai découverts en me promenant en forêt, puis grâce au travail de l’association Gersar.

Pour moi, ces témoignages sont d’autant plus intéressants qu’ils rejoignent mes principaux centres d'intérêts. Tout d’abord, ils sont en étroit rapport avec la nature, et c’est au milieu d’elle que la plupart subsistent aujourd’hui. Ensuite, ils sont emprunts de spiritualité, ainsi que d’un autre regard sur le monde, plus profond que celui contemporain accaparé par les écrans. Ils sont plus à l’écoute de la vie et de tout ce qui nous entoure : le ciel, la terre, le sous-sol, les éléments, les animaux, les plantes, etc. Ils comblent aussi la passion que j’ai pour la recherche, les témoignages du passé, nos ancêtres et les objets d’art en général. Enfin, ils apportent du merveilleux, du rêve. En un mot : ils donnent de l’« espoir ».

La pierre fait le lien entre le ciel et le monde souterrain, surtout quand elle est dressée. Elle fait office de miroir, reflétant les mondes célestes et les univers souterrains, l’extérieur et l’intérieur. Elle permet de voir les révolutions des astres et leur incidence sur nous, ainsi que l’intérieur de notre corps, de nos organes et l’état dans lequel ils sont. C’est du moins ce que j’ai appris dans un rêve que j’ai fait récemment. Du reste, lorsque l’on désirait se guérir d’une maladie, on gravait certains pierres que l’on plaçait dans des lieux sacrés, comme une source…

Les gravures sur roches et pierres que l’on rencontre en Île-de-France sont toujours très schématiques et la plupart du temps formées de traits et de cupules (petits creux en forme de cercle). Les motifs sont basiques et récurrents, comme ceux des alphabets.  D’après moi, nous sommes dans de l’écriture, et il est aisé de faire des comparaisons avec ce que nous considérons comme les premières écritures. Nous sommes là aux fondements même des arts : de l’écriture, de la poésie, des arts graphiques…

L’exposition Pierres secrètes : Mythologie préceltique en Forêt de Fontainebleau, qui a lieu jusqu'au 30 décembre prochain au musée de la Préhistoire d'Île-de-France à Nemours, insiste sur les aspects figuratifs de ces gravures, mais lorsque l’on contemple celles-ci in-situ, on est surtout impressionné par leur nombre et ce qui ressemble à du récit, je le répète : ce qui est selon moi une véritable écriture. J’évoque déjà cela dans un chapitre de mon livre intitulé : Écologie du sentiment, Promenades sur une année aux rythmes naturels des forêts d’Île-de-France.

Comme images figuratives se retrouvant régulièrement et visibles dans cette exposition, on trouve des dieux comme Cernunnos (le dieu à cornes de cerf), une déesse, des animaux et certains objets rituels, ainsi que des figures humaines, dont celle du laboureur avec sa charrue et son couple bovin.

Connaître ce patrimoine et sa valeur est important, ne serait-ce que pour le conserver car, je le répète, il est peu impressionnant extérieurement mais d’une grande richesse intérieure.

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Merveilleuses & merveilleux