Un texte ancien, important pour comprendre ce qu’est la philosophie de l’honnête-homme à travers les siècles, est Les Devoirs [De officiis : Ier siècle av. J.-C.) de Cicéron (106 – 43 av. J.-C.). L'auteur y développe les notions d’officium, d’honestum et de decorum, mais aussi de temperantia, modestia et de mesure (modus, de la mesure en toutes choses : rerum modus cernitur) importantes pour l’élégance. J’explique cela, je crois clairement, dans mon livre Poétique de l’élégance. J’écris cet article pour présenter une vidéo que j’ai découverte récemment et qui parle de ce texte, ainsi que des commentaires sur ce texte d'un autre philosophe contemporain.
Dans Descartes et la question de la civilité : la philosophie de l'honnête homme (Paris : H. Champion, thèse soutenue le vendredi 26 septembre 2014 à Neuchâtel), l'auteur, Frédéric Lelong, écrit : « Nous n’attendons pas seulement d’un autre homme qu’il fasse son devoir, nous voulons qu’il prenne plaisir et se comporte non pas comme un triste “serviteur” de la loi, mais comme un homme libre qui accomplit de bonnes actions comme un autre fait une belle promenade, “pour le plaisir”, et non pas comme un dur labeur torturant. Le fait est que la plupart des pensées morales qui ne prennent pas en considération les normes de l’urbanité aboutissent à proposer un modèle d’homme invivable et ennuyeux, dès lors que l’on regarde cet homme “en troisième personne”. C’est d’ailleurs ce que Kant a explicitement reconnu. Nous avons aussi le devoir d’être “agréable”, car c’est de cet agrément que dépend le bonheur de cette vie. Le terme “aimable” est à cet égard significatif. Le Chevalier de Méré soutient que sans l’honnêteté et la civilité, l’amour entre les hommes est impossible et le commandement chrétien d’aimer son prochain n’est pas réalisable. »
« “Si la convenance est quelque part, elle est dans l’égalité que l’on conserve avec soi-même dans la vie entière et dans chaque action, et l’on ne pourrait la conserver si l’on imitait le caractère d’autrui”. De même qu’un poète doit se soucier de la “convenance” lorsqu’il prête à un personnage de fiction certaines “actions” et “paroles”, nous devons nous soucier d’agir en accord avec la “dignité” du rôle qui nous a été accordé par la nature, à la fois sur un plan universel (la dignité de l’homme en général par rapport aux autres créatures) et à un niveau individuel (il faut connaître son propre caractère sinon, on risque de sombrer dans l’affectation en imitant autrui) […] Nous avons aussi pour Cicéron le devoir de respecter notre individualité et notre singularité quand elle n’est pas, bien entendu, en contradiction avec la dignité de notre rôle universel d’homme. / La convenance est donc une partie fondamentale de l’éthique, fondée sur la connaissance de soi-même, et elle n’a rien à voir originellement avec une simple répression plus ou moins hypocrite de notre spontanéité naturelle. […] ce qu’il “est” du point de vue de son “rôle” implique une mise à distance qui accompagne la distinction entre l’acteur et le personnage. »
