LES DIALOGUES DU GOÛT V : Alan Chatham de Bolivar

Alain Korutus-Chatham de Bolivar

C’est en lisant le livre de Massimiliano Mocchia di Coggiola intitulé Du Monocle et autres accessoires masculins disparus (Paris : Éditions Le Chat Rouge, 2022) que j’ai appris le décès d’Alan Chatham de Bolivar, un dandy parisien. Voici ce passage : « Un des derniers porteurs de canne était le très regretté Alain Korutus-Chatham de Bolivar : les Parisiens connaissaient bien sa silhouette sautillante et raffinée se baladant à Drouot, sa chemise porte-documents, ses jumelles, ses cravates Hermès… et sa canne à tête de dragon chinois du XIXᵉ siècle. Ce noble personnage portait-il la canne pour soutenir ses années, ou bien par véritable plaisir des beaux objets ? Je n’ai jamais pu le savoir, mais enfin, quelle importance ? »

Je peux répondre à l’auteur que c’était sans aucun doute pour une raison bien supérieure au plaisir des beaux objets ou à celle de soutenir ses années, comme le montre cette anecdote que je vais maintenant relater :

Alan Chatham de Bolivar, que je venais de rencontrer, m’invita au vernissage-presse de l’exposition du musée Carnavalet Au temps des Merveilleuses, qui a eu lieu en 2005. Je n’avais pas encore créé mon blog et commençais à peine à connaître l’existence des merveilleuses et des incroyables. C’est en y allant qu’il me dit que, s’il ne pouvait pas y accéder avec son parapluie (peut-être pleuvait-il ce jour-là), il ne rentrerait pas. Je lui demandais si c’était parce que c’était un objet de collection. Il me répondit que c’était un objet de collection, mais que ce n’était pas pour cette raison qu’il refusait d’entrer dans cette exposition sans. Cet accessoire de la petite oie, comme cela se disait (j’explique de quoi il s’agit notamment ici), était un élément essentiel de son dandysme. Heureusement, personne n’a fait obstacle à ce qu’il parcourt l’exposition avec cette canne pour la pluie !

J’ai rencontré pour la première fois Alan Chatham de Bolivar il y a de cela une vingtaine d’années, à l’Hôtel Drouot où il avait des amis. Je commençais à m’intéresser aux incroyables et aux merveilleuses, et nous nous sommes vus sporadiquement au détour de ventes d’objets d’art. Critique d’art, bibliophile et surtout gentilhomme, poète, esthète et dandy, il émanait de lui une profonde timidité et une sorte d’insondabilité précieuse. Si j’osais le comparer, je le ferais à un Indien issu d’une longue lignée princière venue de l’Atlantide, ayant le mystère d’un comte de Saint-Germain, la vigueur d’âme d’un maréchal de France et le cœur toujours dans l’Ancien Régime, à la fin de celui-ci, au temps du dandysme français. Son arbre généalogique pouvait se remonter au moins jusqu’à une famille aristocrate française du XIIe siècle, s’illustrant par la suite dans le monde entier, en particulier aux Amériques, Alan étant aussi un descendant de Simón Bolívar (1783 – 1830), très célèbre en son temps, et dont on donna le nom à un chapeau (voir cet article). Je crois qu’il était né aux colonies, ses parents étant propriétaires de grandes plantations. Lui-même était métis.

Je suis allé chez lui trois fois. La première fois, j’ai découvert un appartement confortable, situé dans un immeuble ancien aux portes de Paris, entièrement meublé dans un style du XIXᵉ siècle, avec des meubles et des objets d’art d’époque. Beaucoup des accessoires qu’il portait étaient aussi d’époque. Dans sa chambre, il y avait une table de toilette, avec tous les accessoires, ce qui est devenu très rare dans une chambre d’homme. La seconde fois, c’était pour partager un thé avec un de ses amis collectionneur de parfums. La troisième fois, c’était un peu tragique, car on l’obligeait à quitter son appartement, et toute l’âme qu’il lui avait donnée, le maire de la ville ayant décidé de faire détruire l’immeuble pour en reconstruire un neuf. Alors qu’il vivait dans un grand deux-pièces, il fut relogé dans un une pièce en face de la gare. Avec un de ses amis, je l’ai aidé à déménager. Il nous regardait faire, comme si ce déménagement n’était pas le sien et n’engageait pas sa vie. Dans son nouvel appartement, il sépara la pièce en deux, en créant un mur constitué uniquement de catalogues de ventes d’objets d’art, d’expositions et d’artistes. Il me donna plusieurs manuscrits uniques de ses poèmes jamais publiés, car il écrivait et publiait parfois. Par la suite, je l’ai peut-être revu une ou deux fois à Drouot, puis plus rien. Il ne répondait plus à mes messages. Je ne me suis pas inquiété, car cela arrive que des personnes ne communiquent plus avec moi sans que je sache pourquoi. Et ce n’est donc que par l’intermédiaire d’une lecture que j’ai appris qu’il était décédé, sans en savoir davantage.

J’ai pris furtivement la photographie de lui ci-dessus au café Le Père tranquille, à Paris, lieu où j’aime aller depuis que je suis dans la capitale. Pour le coup, je lui ai fait du chantage : le livre Les Petits-maîtres de la mode contre sa photographie. Mais c’est difficile de photographier un papillon qui fuit tout le temps !

Le Père tranquille conserve une grande partie de son décor d’époque. Il a été construit à la fin du XIXᵉ siècle quand les Halles étaient encore le ventre de Paris et nourrissaient toute la Capitale. Il faisait office de cabaret-restaurant avec soupers, dancing, chants et attractions. Il proposait toutes les gammes de prix et s’y mélangeait une faune bigarrée à la fois des plus populaires et des plus chics, brassage qui faisait le charme des Halles où tout le monde se réunissait autour de produits de qualité provenant des alentours de Paris, certains pour y travailler et d’autres venant y finir leur soirée de noctambules invétérés.

J’ai contacté Massimiliano Mocchia di Coggiola afin de lui demander s’il possédait des photographies d’Alain Chatham de Bolivar et des détails sur lui et son décès, afin de compléter cet article. Voici ce qu’il m’a répondu :

« Alain nous a quittés, il y a bien longtemps. Je ne saurais même plus dire combien d’années… en 2018 peut-être ? J’ai été à ses funérailles avec ma femme et quelques amis. Il fut enterré dans un cimetière de banlieue, mais je me rappelle que sa sœur devait le transférer dans un autre. J'ai, hélas, perdu contact avec sa famille. Il est décédé d’un arrêt cardiaque dans son lit. Ses neveux voulaient le joindre depuis quelques jours, sans succès, ils ont dû appeler les pompiers qui sont arrivés à pénétrer chez lui par la fenêtre.

Je n’ai pas de photos d’Alain, car il ne voulait jamais se faire prendre en portrait…

Il était formidable, une très bonne personne, d’un humour très fin et d’une vaste culture, et j’ai eu de belles années d’amitié avec lui. Outre que pour Drouot, il travaillait aussi pour un riche collectionneur de photos anciennes, il était son "œil" sur les ventes aux enchères.

Il n’était pas satisfait de sa vie, et cela se voyait de temps en temps.

J’ai été une fois dans sa petite « maison » que vous décrivez, celle avec le mur de livres. Il me montrait comment il empesait ses chemises, et les tonnes de beaux vêtements qu’il possédait. Il dépensait tout son argent en costumes (Ralph Lauren, du vintage anglais, du sur-mesure…), en chaussures (Church’s principalement, mais pour femme, car il avait des petits pieds) et en livres. Il me montrait l’argenterie de famille et les porcelaines, disant de combien c’était regrettable de devoir vivre dans un modeste appartement ayant à disposition de la vaisselle pour 40 convives !

Il était coquet, et il aurait probablement voulu avoir plus qu’une amitié avec moi… Enfin, ça fait longtemps.

Il avait aussi une manière bien à lui de présenter sa famille, sa mère… J’ai pu deviner qu’une partie de ses histoires n’étaient pas fausses, mais… colorées, pour ainsi dire, par notre ami - lequel aimait en somme présenter les choses sous la plus belle des lumières, quitte à repeindre le tableau, là où il fallait. On a tous des aspirations, ou des fantasmes qui vont parfois, prendre plus de place qu’une réalité qu'on trouve insatisfaisante. Alain nous charmait avec ses histoires : c’était un peu comme une mythologie grecque, l’important n’est pas de savoir si cela est vrai ou pas, mais si cela est bien raconté ou pas. Et si c’est bien raconté, alors ça devient vrai, n’est-ce pas ? »

Ci-dessous : Photographie polaroïd de Mathilde Marc, dont le site est visible ici, avec Massimiliano Mocchia di Coggiola et Alan Chatham de Bolivar lors d'un pique-nique art déco annuel de 2017.

Alain Korutus-Chatham de Bolivar
Merveilleuses & merveilleux