Les travestissements

Article écrit par Guénolée Milleret de La Vendeuse d’images. 

Nous le savons, les bals costumés ont connu un engouement considérable, au 19e siècle, notamment sous le Second Empire. Il est vrai qu’au milieu de ce siècle, le genre du grand opéra connaît un véritable triomphe. Le souci d’authenticité historique et stylistique porte à son paroxysme la somptuosité des costumes. N’oublions pas que le théâtre et l’opéra sont l’équivalent, à l’époque, de notre télévision. Ils véhiculent les modes et exacerbent ce fameux goût pour le travestissement. Les bals costumés sont appréciés aussi bien dans les milieux populaires que dans la haute société. Mais c’est bien sûr à la cour impériale, sous le Second Empire, qu’ils sont les plus somptueux.

Fermez les yeux.

Nous sommes le lundi 9 février 1866. Sa majesté l’Impératrice donne un bal costumé au Palais des Tuileries. La souveraine porte une robe inspirée du 18e siècle, conformément à la fascination qu’elle porte pour la reine Marie-Antoinette. Peut-être est-elle vêtue, d’ailleurs, de cette robe de taffetas jaune ornée de rubans bleus et de nœuds noirs, dans laquelle elle s’est faite portraiturée par Franz-Xaver Winterhalter, en 1854… Les cheveux poudrés de blanc, Eugénie « à la Marie-Antoinette » ordonne l’entrée des ruches bourdonnantes sous des flots de bouillonnés de mousseline blanche. Nos danseuses-abeilles butinent de droite et de gauche, l’une s’approchant d’un rare Pierrot, l’autre virevoltant vers un fier grand seigneur de l’époque de Louis XIV. Puis l’essaim se recompose dans un bruyant froissement de taffetas et de satin, pour exécuter un ballet aérien.

Dans les bals masqués de la haute société, Arlequins, Colombines et Pierrots se font rares. Les costumes à la mode sont ceux de la Suisse ou de la province de Normandie. On aperçoit là, une élégante Bernoise, toute corsetée de velours noir ourlé d’or, relevant avec grâce sa traîne de satin cerise pour se diriger vers son fier Andalous, vêtu en culotte et veste de velours gros bleu, ornées d'effilé grelots, arborant un fier chapeau de feutre noir à bord gouttière et pompons noirs.

Le ballet se poursuit, alors que trois rangs plus loin, dans l’assistance, semble se désintéresser du spectacle un noble gentilhomme du temps de Louis XIII, absorbé par la conversation d’une mystérieuse égyptienne vêtue d’une tunique en voile de religieuse blanc, découvrant un corselet de satin bleu pâle recouvert de bandelettes. Brusquement, la mystérieuse au parfum d’exotisme se retourne et dévoile une bottine blanche avec cothurnes en galon d'or... Son attention se dirige vers un costume breton composé d’une veste, d’un plastron et de guêtres en velours vert et d’un pantalon large en casimir couleur bois. Aurait-elle reconnu sous les traits du breton un lointain amant ?

Nos danseuses-abeilles se dispersent à nouveau. Méphistophélès, en pourpoint et culotte de satin noir, zébré de velours en bande et orné de crevés en foulard rouge, en profite pour s’extraire habilement de la conversation d’une Jardinière Trianon accompagnée d’une Grisette sous Louis XIV. Notre homme drape d’un grand geste inquiétant son manteau Crispin en drap rouge et se dirige vers une jeune Arlequine 1830, qui vient juste d’entrer en société. Elle masque le rouge de ses joues sous un large éventail. Elle porte une jupe en satin, à disposition de carreaux variés de couleurs, ornée au bas d'un cordon de plumes noires, un corsage drapé en satin maïs, aux manches courtes très bouffantes. A la vue de Méphistophélès s’approchant, elle est emprise d’un fort émoi, sa respiration s’accélère, son geste est nerveux. Saura-elle résister aux avances de ce brillant homme à la réputation de séducteur peu scrupuleux ?

Mais revenons à l’assistance : ici, une Miss Dianah en costume de chasseresse attend impatiemment d’honorer son carnet de bal. Là, sous les traits d’une paysanne d’Auvergne, une jeune femme a grand soin de faire valoir une croix de diamants qui la distingue. Plus loin, semble s’ennuyer une Merveilleuse esseulée, mal à l’aise dans une redingote de style Transition, à rayures blanches et maïs, sous un chapeau trop petit, peu seyant : elle aurait rêvé de ce somptueux costume de magicienne en gros grain bleu garni de bandes de velours rouges brodées d'arabesques, une écharpe en taffetas noir posée en sautoir sur la jupe…

Le ballet des abeilles s’achève. Eugénie « à la Marie-Antoinette » ouvre le bal au bras de ce comte hongrois fort distingué sous les traits de l’empereur. A leur suite, une fière danseuse russe coiffée d’une kokochnik s’élance à son tour, accompagnée de son cavalier en costume allemand du 15e siècle. C’est alors qu’entrent à leur tour, dans la danse, l’Alsacienne et son page, la laitière et son seigneur Louis XIII, une marinière et son breton, un toréador et sa soubrette Louis XV, une japonaise et son mexicain, Madame Polichinelle au bras d’un écossais, un circassien désespérément éperdu d’une persane… Le tourbillon des valses qui s’enchaînent offre le spectacle d’un monde rêvé qui, le temps d’une soirée, ferait fi des frontières géographiques et des contraintes du temps.

A l’écart du tourbillon des valses, dans l’encadrement d’une lourde tenture de velours vert mousse, la Fée des salons, vêtue d’une robe de mousseline immaculée et corsetée d’un rose délicat, observe ce ravissement. C’est son premier bal costumé, elle n’a jamais rien vu de plus beau. Petite déjà, elle se rendait accompagnée de sa mère à des bals pour enfants, les costumes y étaient tout aussi somptueux. Mais aujourd’hui, c’est son entrée dans le monde, elle est la Fée des salons.

Ne brisons pas le charme.

Photographie 1 : La planche du Follet de 1838 représentant la fameuse "Fée des Salons" ;
Photographie 2 : La planche du Musée des Familles de 1858 mettant en scène, entre autres, le costume de magicienne à gauche de la bergère Trianon en rose, et à l'extrême droite, le costume breton ;
Photographie 3 : La planche du Journal des Demoiselles de 1892 montrant l'Arlequine 1830 et à gauche, une danseuse russe.

Guénolée Milleret

La Vendeuse d’images

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Le carnaval de Paris.

Photographies 1 & 2 : Début du chapitre consacré au Chicard du tome 2 de Les Français peints par eux-mêmes (1841).

Photographie 3 : « Costume d'Arlequine. » Illustration de La Vie élégante : littérature, voyages, beaux-arts, modes, sport ... (tome second, 1883).

D'après Wikipédia, le carnaval parisien est à son apogée le plus grand du monde. Déjà durant l’Antiquité, carnavals et autres saturnales sont dans le calendrier. L’usage du masque est commun dans le théâtre et d’autres rituels en particulier liés à Dionysos ou Bacchus. Comme c'est le cas avec la Comédie, la Tragédie ou la Satyre, le carnaval a une fonction de catharsis. Au Moyen-âge, les mascarades et autres charivaris sont très fréquents, et se jouent jusque dans les églises. La fête des Innocents (ou Fête des Fous) en est un exemple. Le carnaval parisien est attesté dès le XVIe siècle. Il est dans la continuation des fêtes médiévales. Il dure plusieurs semaines en hiver. Tout le monde court au bal. C’est un moment très festif, libre et parfois libertin. Un passage de Des Mots à la mode … (1692), de François de Callières (1645-1717), décrit un courtisan racontant sa rencontre galante avec une femme lors du dernier carnaval dont il ne sait pas qu’elle est mariée à son interlocuteur. Restif de la Bretonne donne des exemples de bals masqués datant du XVIIIe siècle. Il suffit alors de suivre dans la rue des masques pour se retrouver au milieu de l’un d’eux à faire une contredanse. Cette ambiance rappelle les cortèges de jeunes gens durant l’Antiquité qui se font accompagnés la nuit de musiciens parfois masqués pour se rendre d’un lieu de fête à un autre ou pour retrouver quelque courtisane qui offre un banquet privé ; et qui ivres s’exhibent dans les rues où très tôt dans la fraîcheur du matin encore sans soleil les ‘honnêtes’ citoyens se rendent à leurs premières visites. Le Bal de l’Opéra, donné à l’occasion du carnaval dès le XVIIIe siècle à raison de deux par semaine durant cette saison, est un bal costumé de l’aristocratie très prisé, se tenant dans la rue Louvois, pas très loin du Palais-Royal. Les costumes occupent aussi les nombreuses guinguettes aux portes de Paris (aux barrières), à l’extérieur de la capitale. Le point culminant du carnaval est le mardi gras. C’est en 1822, à cette période, à la barrière de Belleville, au sortir des guinguettes, qu’un cortège est organisé spontanément sous l’impulsion du Cirque Moderne pour rentrer dans Paris : c'est la descente de la Courtille qui se reproduit plusieurs années consécutives. Durant le carnaval de Paris les classes s’estompent et tout le monde danse et se déguise. On choisit le bal qui convient le mieux parmi de nombreux. Le carnaval est une fête 'cathartique' où certains aspects rigides de l’élégance sont battus en brèche ou même oubliés. Au XIXe siècle, les personnages importants de ces festivités sont Chicard, Pierrot, Domino, Arlequin(e), Débardeur et bien d’autres.

Photographie 4 : Une illustration du chapitre consacré au Chicard du tome 2 de Les Français peints par eux-mêmes (1841).

Le chicard est le maître des lazzi, c'est-à-dire des plaisanteries de théâtre, des bouffonneries qui allient mouvements et gestes burlesques. On appelle parfois ‘lazzi’ un mauvais plaisantin. Chicarder signifie danser à la manière d’un chicard. Un chapitre du tome 2 de Les Français peints par eux-mêmes (1841) décrit ce personnage. En voici quelques extraits : « Chicard, lui, s’est coulé et infusé tout entier dans le moule-carnaval. Là où tant d’autres, des profanes, des plagiaires, n’avaient vu que matière à entrechats et à police correctionnelle, il voit, lui, foudre de danse, regard d’aigle, matière à ovation, royauté vivante à improviser et à conquérir. […] Ce n’est que pendant le carnaval qu’on peut observer le chicard ; le reste de l’année, il rentre plus ou moins dans la catégorie de viveur […] le bal où l’on ne danse pas, mais où l’on roule et tourbillonne ; là vous le verrez, ou plutôt vous ne le verrez pas ; mais vous le devinerez ; on vous en montrera dix, et ce ne sera pas lui ; enfin, au milieu d’un cercle de curieux, d’une avalanche de pierrots, de débardeurs, de corsaires, vous découvrirez une pantomime sublime, des poses merveilleuses, irréprochables au point de vue de la grâce, des moeurs et du garde municipal. Callot et Hoffmann, Hogarth et Breüghel, tous les fous réunis ensemble, des prunelles dévorantes, une force comique incalculable, Sathaniel en habit masqué, un costume ou une furie qui résume les physionomies dansantes de tous les peuples, le punch Anglais, le pulcinella napolitain, le gracioso espagnol […] il a créé sa contredanse-chicard […] ce serait une hérésie de chercher Chicard et ses compagnons dans des bals vulgaires […] le masqué que Chicard privilégie de sa présence est donc véritablement consacré, c’est une vogue assurée ; la foule sera là, foule artistique et costumée qui cache souvent un blason et plusieurs quartiers de noblesse sous la veste du malin ou le paletot du pêcheur. […] Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui ferait pâlir les nuits les plus vénitiennes, les orgies les plus seizième siècle. Imaginez des myriades de voix, de cris, de chants ; des épithètes qui volent comme des traits d’un bout de la salle à l’autre, des ovations, des trépignements, un pandémonium continu de figures tour à tour rouges, violettes, blanches, jaunes, tatouées ; et les quadrilles où l’on ne distingue qu’un seul costume, une flamme qui s’élance, tournoie et voltige ; une folie, un éclat de rire qui dure une nuit […] un tableau qu’il faut renoncer à peindre, car la parole ne reproduit ni le reflet volcanique du vin de Champagne, ni les rayons d’or et d’azur du punch enflammé […] Vous demandez dans quel lieu Chicard prend ses danseuses […] partout enfin où l’on choisit ses passions d’un mois, ses maîtresses d’un jour, ses plaisirs d’un moment. […] Ce n’est pas une danse, c’est encore une parodie ; parodie de l’amour, de la grâce, de l’ancienne politesse française, et, admirez jusqu’où peut aller chez nous l’ardeur de la dérision ! parodie de la volupté ; tout est réuni dans cette comédie licencieuse qu’on nomme le chahut. […] le danseur, ou plutôt l’acteur, appelle ses muscles à son secours ; il s’agite, il se disloque, il trépigne, tous ses mouvements ont un sens, toutes ses contorsions sont des emblèmes […] foule animée qui parle de tout et surtout d’amour ; les protestations et les railleries s’entrechoquent, un calembour coupe court à une déclaration, un serment se déguise sous un coq-à-l’âne. " – Donnez-moi votre adresse. – Je suis retenue jusqu’à la douzième. – Je vous prendrai à la sortie du bal. – Va pour le petit verre. »

Photographie 5 : « Chez Edouard & Butler - " Monseigneur, c'est tout à fait pour vous. " - " Ravissant !   Il ne me manquera que mon turban ! ... " » Lithographie originale en couleur, éditée en 1909 ou 1910. Extrait de l'album Monte Carlo. Dimensions : 500 x 330 mm (toute la feuille).

Les bals masqués sont un divertissement très prisé en France jusqu’à la seconde guerre mondiale. Il s’en donne dans les plus hautes sphères de la mondanité. Mais les bals de carnaval ne sont pas que l’affaire des adultes. Au XIXe siècle, et sans doute avant, on en organise (parfois de somptueux) pour les enfants.

Photographie 6 : « Domino. » Illustration de La Vie élégante ... (tome second, 1883). 

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La mode des amériques d'avant et après la guerre de 14-18 : le tango, les jazz-band, le swing, le fox-trott, les années folles ...

J'ai montré dans les articles des 28 et 31 octobre et des 4 et 7 novembre 2008 l'importance de la mode anglaise en France à partir du XVIIIe siècle. Mais au début du XXe siècle, ce sont les modes venues des amériques qui prennent le dessus. Le livre intitulé La Ronde de nuit (première photographie) offre quelques exemples des occupations très américaines de la jeunesse de l'avant et après guerre de 14-18. Il s'agit d'une compilation d'articles de Sem écrits pendant cette période et rassemblés par l'éditeur dans cette première édition originale de 1923. Le second article date d'avant la guerre : de 1912 « année mémorable qui vit le tango argentin, nouvellement débarqué à Paris, y risquer ses premiers pas compliqués. » Quelques lieux où on se passionne pour cette danse d'Amérique du sud y sont décrits. Le premier article (qui porte le titre du livre) date de 1920. Il évoque la mode d'Amérique du nord de l'après-guerre dans la capitale, durant les années folles : « Cet article est la description un peu poussée d'un dancing clandestin. Il a été écrit au lendemain de la guerre, après l'armistice. A cette époque, pour économiser la lumière électrique, disait l'ordonnace de police, tous les lieux de plaisir devaient être fermés à onze heures précises. Comme cela gênait les noctambules enragés on essaya de tourner la loi. Des tenanciers ingénieux organisèrent des dancings plus ou moins dissimulés, dénommés noblement « clubs », qu'ils éclairaient avec des lampes à pétrole et des bougies. » Une bande d'amis au sortir d'un dancing se rend dans un de ces lieux, une petite maison de banlieue abandonnée, dans laquelle se réunit toute la jeunesse chic de ce début des années folles pour y danser frénétiquement sur des rythmes noirs américains d'un jazz-band. L'avant dernier article est de 1921. Il s'articule autour de la danse : le fox-trott, le shimmy, les dancings, les restaurants à musique, les thés dansants, les danses en appartement au son d'un phono ... Le dernier papier, date de 1922. Il s'intitule « Brodway à Paris » : « Naguère, Montmartre avait le monopole des boîtes de nuit. Mais ce Montmartre frelaté (pas celui des artistes) s'est démocratisé à l'excès et les étrangers chics ont émigré vers des zones moins canailles. Leur essaim bourdonnant et doré s'est abattu un beau soir, on ne sait pourquoi, sur cette pauvre vieille rue Caumartin. C'est là que bat maintenant, avec le plus de frénésie, le rythme trépidant de la vie américano-parisienne. » L'auteur compare cette rue à « une sorte de Broadway en miniature » avec ses dancings comme le Teddy, le So different ... et surtout le Maurice's Club. De nombreux américains s'y retrouvent. On est ici près des fameux grands boulevards (Les Boulevards des Italiens, des Capucines et de Montmartre) puisque la rue de Caumartin débute au commencement du boulevard des Capucines.

Deuxième photographie : Page de la revue Fantasio (152) : « Un début dans le monde / en 1923 / L'invitation à la valse / dessin de Lorenzi. ». Fantasio est une revue satirique illustrée bimensuelle publiée à partir de 1907 jusqu'à la fin des années 1920. Dimensions : 29,8 x 20,6 cm.

Troisième photographie : Prospectus original (trouvé dans la cave du café Au Père tranquille dont l'emplacement est encore aujourd'hui en face des halles), d'époque 'Années folles' (1918-39), de 10,6 x 13,4 cm. « Paris la Nuit aux Halles – Au Père Tranquille – Cabinets Particuliers - Soupers » Au dos : « ''Au Père Tranquille'' / le célèbre Cabaret-Restaurant des Halles / 16, rue Pierre-Lescot, Paris-1er Tél.: Louvre 20-34 / Soupers - Dancing - Chants - Attractions / de minuit au matin/ Tous les Plaisirs et Amusements / dans le « Ventre de Paris » / La Fameuse Soupe à l'Oignon Gratinée à 6 francs / Le Champagne de Marque à partir de 50 francs / et tout un Souper à des Prix Modérés / - Bar : consommations 8 francs - » L'actuelle brasserie parisienne Au Père tranquille existe depuis la fin du XIXe siècle quand les halles (le ventre de Paris) sont encore présentes (elles sont remplacées par l'actuelle galerie marchande à partir des années 1970). Le prospectus date des années folles. A cette époque le lieu fait office de cabaret – restaurant avec soupers, dancing, chants et attractions. On remarque qu'il allie toutes les gammes (de la soupe à l'oignon à 6 fr au champagne à partir de 50 fr) et est donc largement ouvert tout en étant chic.

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Les occupations d'une petite maîtresse du XVIIIe siècle.

La Suite d'estampes pour servir à l'histoire des moeurs et du costume des Français dans le dix-huitième siècle (1775) offre une vision de l’occupation d’une journée d’une femme de son temps tout en présentant les modes des élégants et petits-maîtres (des deux sexes) de 1773 à 1774. L'emploi du temps consiste surtout à essayer de se distraire. Cela débute par le lever. La petite maîtresse se lève très tard, vers midi, après un sommeil aux rêves charmants : « Les songes d’une Femme jolie & sensible, ne peuvent être que des songes charmants. » Suit le bain. Elle y reçoit ses billets doux, y boit son chocolat. Elle s’habille avant la seconde toilette pendant laquelle elle se fait parer, coiffer … Un amant vient lui conter « Les nouvelles du jour les plus intéressantes, le récit des changements arrivés la veille dans l’empire des Amours. » Prête, elle peut s’adonner à la promenade du matin avec une « bonne Amie » avant de se retirer dans son boudoir : « les Modernes ont donné le nom de Boudoir à un Cabinet élégant, où les Belles sacrifient quelques moments à la retraite. » Seuls « l’Amant chéri » et « l’Amie de confiance » peuvent rentrer dans cet endroit « où tout respire la volupté ». Elle vaque ensuite à une occupation avec un petit maître qui vient la rejoindre : son prochain amant. Puis elle rend une visite inattendue à celui du moment qu’elle trouve en une plus charmante compagnie. Avant le spectacle, c’est le moment des confidences entre deux amies qui s'aperçoivent qu’elles sont trompées en même temps par le même homme. La représentation finie, c’est la promenade du soir avec une camarade. L’hiver, elle reste au chaud entourée d'amis, par exemple à parler de philosophie, sujet alors très à la mode ; ou bien elle se rend au bal s'il y en a un de prévu. « La journée écoulée en toilette, aux spectacles, dans les repas ; on se réunit, on forme cercle quand le lendemain s’annonce. » C'est vers minuit que l'on vient « passer la soirée » (comme cela se dit alors) chez la petite-maîtresse. On s'y adonne surtout à des parties de jeux. « L’après-souper est le moment le plus intéressant ; c’est celui où toutes les Femmes sont belles, où le rouge factice l’emporte sur les couleurs de la nature, où les diamants jouissent de tout leur éclat. » La journée se conclut par le coucher.

Photographies : Gravure du XVIIIe siècle. Les marges sont coupées et il est difficile de savoir si cette estampe est d'époque bien que cela soit fort possible. Papier vergé. Au dos est inscrit au crayon : L'aimable précepteur. Elle fait 26 x 21 cm. Elle pourrait être de vers 1770, de Louis Joseph Watteau dit Watteau de Lille (1731 – 1798), petit-neveu de Jean-Antoine Watteau. Le jeune précepteur, petit-maître timide et élégant, est une friandise à laquelle aiment goûter les petites-maîtresses du XVIIIe siècle.

Les occupations d'une petite maîtresse sont nombreuses et pas limitatives. L'apprentissage et le perfectionnement de ses connaissances en littérature, musique, danse ... dans les arts et les sciences en général lui font côtoyer des esprits plus ou moins charmants avec lesquels elle se divertit parfois, plus ou moins tendrement. Dans sa comédie : L'Été des Coquettes, représentée pour la première fois le 12 juillet 1690, Dancourt (1661-1725) met en scène quelques prétendants d'une petite maîtresse qui s'ennuie car la plupart des hommes qui lui sont agréables sont partis à la guerre. Dans un passage, elle s'amuse avec une autre coquette de son 'maître à chanter' monsieur des Soupirs qui soupire pour elle. Voici un passage : « SCÈNE VI. LISETTE. Voilà votre petit maître à chanter, madame. ANGÉLIQUE. Je ne prendrai point de leçon aujourd'hui. LISETTE. Ah ! madame, ne lui faites pas perdre son étalage. Il est paré, poudré, beau comme un Adonis; il a du blanc, du rouge et des mouches. CIDALISE. Ah ! ma bonne, en faveur du rouge et des mouches, il ne faut pas le renvoyer. Il nous réjouira. LISETTE. Ce serait un petit homme à s'aller pendre. ANGÉLIQUE. Mais je ne suis point en humeur de chanter, Lisette. LISETTE. Qu'importe? il vous fredonnera quelques airs nouveaux. CIDALISE. Je serai ravie de l'entendre. ANGÉLIQUE. Les coeurs tendres sont pour la musique : qu'il entre. CIDALISE. Clitandre te tient au coeur : quelque mine que tu fasses, tu es fâchée contre moi. ANGÉLIQUE. Eh! fi, fi, tu te moques; moi, fâchée pour la perte d'un soupirant! j'en ai tous les jours une vingtaine de renvoi dans mon antichambre. Approchez, monsieur des Soupirs, approchez. SCÈNE VII. CIDALISE. Ah! ma bonne, quel excès de magnificence! je croyais que la danse seule pouvait suffire à de si grands airs. ANGÉLIQUE. La danse a tenu quelque temps le haut du pavé ; mais monsieur des Soupirs fait prendre le pas devant à la musique. LISETTE. Ah! cela n'est-il pas juste? c'est la musique qui fait aller la danse, mais la danse ne fait point chanter la musique. CIDALISE. C'est une vérité, incontestable. LISETTE. Assurément; et par toutes sortes de raisons, les chevaliers de C sol ut doivent l'emporter sur les marquis de la capriole. DES SOUPIRS. Je me suis donné un carrosse depuis quelques jours, madame. ANGÉLIQUE. Un carrosse, monsieur des Soupirs! voilà une matière belle pour la médisance. Combien de femmes vont être soupçonnées d'avoir part à cet équipage! DES SOUPIRS. Vous ne sauriez croire, madame, tous les contes qui s'en font déjà, et les plaisanteries qu'on m'en dit à moi-même. CIDALISE. Elles n'ont rien de désavantageux pour vous, et vous êtes toujours le héros de tous les contes qu'on peut faire. DES SOUPIRS. Madame! LISETTE. Mais vous ne parlez point à monsieur de son teint. Où le prend-il, madame? On peut dire qu'aussi bien que les mouches, il est assurément de la bonne faiseuse. ANGÉLIQUE. Tais-toi donc, folle. LISETTE. Monsieur des Soupirs est bon prince, madame: il entend raillerie autant qu'homme du monde. CIDALISE. Mais voyez donc, madame, qu'il est bien fait, et qu'il a bon air! DES SOUPIRS. Madame! CIDALISE. Qu'il soutient spirituellement tous les compliments qu'on lui fait! DES SOUPIRS. Madame! ANGÉLIQUE. Comment, ma chère? c'est son moindre talent que la musique. DES SOUPIRS. Madame ! CIDALISE. Qu'il y a de délicatesse dans tout ce qu'il dit! LISETTE, à part. Voilà un pauvre petit diable en bonne main. DES SOUPIRS. À vous parler naturellement, madame, je n'ai jamais regardé la musique que comme un amusement. ANGÉLIQUE. N'a-t-il pas raison? DES SOUPIRS. J'étais né pour toute autre chose; mais je ne me repens point du parti que j'ai pris, puisqu'il me donne quelquefois les moyens d'être auprès de madame. CIDALISE. Ah! voilà du plus tendre et du plus délicat. ANGÉLIQUE. Malgré la guerre et la saison, je ne manque pas de fleurettes; comme tu vois. DES SOUPIRS chante. Le printemps de Paris chassera les plumets, / Les ardeurs de l'été feront tarir la Seine; / Mais sans adorateurs jamais / Nulle saison ne surprendra Climène. ANGÉLIQUE. Ah! que cela est joliment tourné! CIDALISE. C'est un impromptu, je crois. DES SOUPIRS. Oui, madame. ANGÉLIQUE. Climène, c'est moi, apparemment? DES SOUPIRS. Oui, madame. CIDALISE. Je ne croyais pas que monsieur des Soupirs fit des vers. LISETTE. Cela vous étonne? Fou, musicien et poète, qui dit l'un dit l'autre : c'est la même chose. CIDALISE. Poète et musicien! Il pourrait faire tout seul un opéra. ANGÉLIQUE. Ne pensez pas railler; il réussirait mieux qu'un autre. CIDALISE. Je ne raille point. ANGÉLIQUE. 'Allons, monsieur des Soupirs, chantez-nous quelque air nouveau, je vous prie, de votre composition. DES SOUPIRS. Voulez-vous prendre votre téorbe, madame? ANGÉLIQUE. Je ne saurais. DES SOUPIRS. Vous ne chanterez pas, madame? ANGÉLIQUE. Non; je vous prie de m'en dispenser. LISETTE. La voix de madame a la migraine. Chantez. DES SOUPIRS chante. Que je hais la clarté du jour! / Que cette nuit m'a paru belle! / Favorable à mon tendre amour, / Elle m'a fait revoir ma bergère fidèle; / Et le soleil, par son retour, / M'a forcé de m'éloigner d'elle. LISETTE. Ma foi, vous fûtes pourtant bien mouillé, et le soleil ou un fagot ne vous auraient point incommodé. DES SOUPIRS. Cet endroit n'exprime-t-il pas bien le chagrin qu'on a de quitter ce qu'on aime? Et le soleil, etc. ANGÉLIQUE. Cela est parfait. DES SOUPIRS. Les paroles, que vous en semble? CIDALISE. Elles sont d'une grande beauté. ANGÉLIQUE. Et tout-à-fait dans la nature. DES SOUPIRS. Elles sont vraies, du moins, et je sais la chose d'original. CIDALISE. Je l'entends; il en est l'auteur et le sujet. DES SOUPIRS. Madame... ANGÉLIQUE. Avec quelle modestie il s'en défend! Au moins, monsieur des Soupirs, je veux que vous me donniez cet air. DES SOUPIRS. Quand il vous plaira, madame. CIDALISE. J'en retiens un ; mais je veux savoir l'aventure. ANGÉLIQUE. Entrez dans mon cabinet, et faites-en deux copies en attendant qu'on nous serve. Vous dînerez avec nous. DES SOUPIRS. Madame ! ANGÉLIQUE. Conduisez-le dans mon cabinet, Lisette ; il y trouvera tout ce qu'il lui faut. LISETTE. Allons, venez, petit fripon. Cela est plus heureux qu'un honnête homme. SCÈNE VIII. CIDALISE. Tu n'es pas bonne, au moins. ANGÉLIQUE. Te crois-tu meilleure que moi ? CIDALISE. Je n'ai fait que te seconder. ANGÉLIQUE. Tu vois les plaisirs innocents que je me donne pendant l'absence du beau monde? CIDALISE. Ils sont innocents, il est vrai : mais penses-tu qu'on les regarde du bon côté. Ces petits messieurs sont fanfarons ; ils ont trop peu d'esprit pour s'apercevoir qu'on les raille, et trop bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'on les aime. Ils se font un honneur de le publier, et ne trouvent que trop de personnes qui, par bêtise ou par malice, sont faciles à persuader. ANGÉLIQUE. Ah! que la morale a bonne grâce dans ta bouche, et que tu fais bien des réflexions! Nous verrons, l'hiver qui vient, de tes maximes sur les écrans. CIDALISE. Fort bien, et l'on fera peut-être un tableau d'almanach de tes aventures. ANGÉLIQUE. J'en serais ravie; cela me ferait connaître à mille gens qui ne savent pas que je suis au monde. SCÈNE IX. LISETTE. Monsieur des Soupirs est content comme un petit roi, madame. Il est entré mystérieusement dans votre cabinet comme si je l'eusse fait cacher, et je gagerais qu'il prend ceci pour une aventure dans les formes. CIDALISE. Tu vois que mes réflexions sont assez justes. »

Voilà donc pour illustrer la gravure qui dévoile une petite maîtresse beaucoup plus entreprenante avec son précepteur que ne l'est celle de la pièce qui s'en amuse.

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Le zazou et l'existentialiste.

Photographie : Couverture du Marie-Claire de février 1940 (n°155) avec une photographie de femme dans un style très zazou. Elle est élégante ; son chapeau a des couleurs fraîches, et elle est maquillée d'une façon caractéristique : rouge profond sur les lèvres, visage pâle rehaussé d'un léger pourpre sur les joues, yeux soulignés.

Le zazou fait partie de la lignée des petits-maîtres. Le terme viendrait d’une onomatopée. Ses habits rappellent ceux du gommeux dont certaines images le montrent avec une veste longue et quadrillée (voir article du 5 décembre intitulé : Le Gommeux). Le zazou, dont l’origine remonte juste un peu avant la seconde guerre mondiale (qui a 20 ans pendant cette guerre), est par contre en décalage avec la génération précédente (qui a 20 ans pendant la première guerre mondiale). Le type même de cette dernière porte un chapeau de paille de canotier à la Maurice chevalier (1888-1972), les cheveux courts, un costume serré trois pièces élégant, boutonné assez haut et plutôt sombre (bleu marine …), des guêtres blanches sur des chaussures noires, une canne … Le zazou a les cheveux longs et huilés, porte une longue « veste quadrillée » (à grands carreaux) ample qui lui tombe sur les cuisses avec de nombreuses poches à revers et souvent plusieurs martingales ce qui est assez provoquant à une époque où le tissu est rationné et en complet décalage avec le costume fasciste, une chemise à col haut qui prend le cou tenu par une épingle, une cravate étroite faite de toile ou de grosse laine, un costume croisé à quatre boutons et à grande encolure, serré au niveau du bassin. Le gilet peut être de couleur, le plus souvent dans un ton en harmonie avec le costume. Le pantalon est étroit et froncé. Le parapluie remplace la canne mais reste fermé. Les carreaux qui sont à la mode au moins depuis le XIXe siècle dans la jeunesse parent non seulement les vestes mais aussi les jupes, les parapluies et jusqu’aux voitures de certains zazous. La chanson Ils sont zazou que je retranscris un peu plus loin dépeint cet accoutrement. Évidemment toutes les fantaisies sont possibles mais c’est le type récurrent. Les femmes zazous ont de longs cheveux souvent blonds, bouclés ou tressés. Elles sont fardées avec un rouge à lèvre voyant et portent des lunettes noires. La veste est carrée au niveau des épaulettes. La jupe est courte et plissée. Leurs bas sont rayés ou même à résille et les chaussures avec des semelles de bois colorées et épaisses. Depuis l’arrivée du jazz en France, et l’époque swing de l’entre-deux-guerres, le jeune français à la mode s’extasie devant les nouveaux airs venus d’Amérique (du nord et d’Amérique latine). Le débarquement des alliés ne fait qu’accentuer cela. Le rock’n’roll prend petit à petit la relève. Pendant l’occupation, la vie du zazou parisien n’est pas de tout repos. Surtout à partir de 1942 où semble-t-il on assiste aux premières rafles et rossées de ces élégants dans les rues. Cependant ce mouvement perdure. Pour faire passer les chansons américaines, on les réécrit en Français … et ça marche ! On ne fauche plus le persil ; mais on continue à « faire » la place une telle, les Champs-Élysées (à la terrasse du Pam Pam) ... enfin tous les lieux parisiens de grande promenade. On se réunit pour danser et écouter de la musique parfois dans des caves ; mais le plus souvent dans des surprise-parties, dont le style ne change pas beaucoup de celui du film La Boom de Claude Pinoteau (1980), quand on a à faire à des adolescents de 14-17 ans. Il n’est pas nécessaire de projeter des idées libertaires, révolutionnaires, politiques ou autres sur des jeunes qui sont simplement de leur âge, parfois dans un contexte difficile. Voici les paroles de Je suis Swing (78T de 1939) de Johnny Hess : « La musique nègre et le jazz hot / Sont déjà de vieilles machines / Maintenant pour être dans la note / Il faut être swing / Le swing n'est pas une mélodie / Le swing n'est pas une maladie / Mais aussitôt qu'il vous a plu / Il vous prend et n'vous lâch'plus / Oh! je suis swing / Oh! je suis swing / Zazou, zazou, je m'amuse comme un fou. » Maintenant le texte de Ils sont zazous de Johnny Hess et Maurice Martelier (1942), interprété par Charles Trenet : « Les ch'veux tout frisottés / Le col haut de dix huit pieds / Ah! ils sont zazous / Le doigt comm'ça en l'air / L'veston qui traîne par terr' / Ah! ils sont zazous / Ils ont des pantalons d'une coupe inouïe / Qui arrive un peu au d'sous des g'noux / Et qu'il pleuve ou qu'il vente ils ont un parapluie / Des gross's lunett's noires et puis surtout / Ils on l'air dégouté / Tout ces petits agités / Ah! ils sont zazous ». En 1943, Raymond Vincy écrit Y a des zazous : « Un faux col qui monte jusqu'aux amygdales / Avec un veston qui descend jusqu'aux genoux / Les cheveux coupés jusqu'a l'épine dorsale / Voilà l'Zazou, voilà l'Zazou […] Wa da la di dou da di dou la wa wa ! … » Pour les zazous, jouer l'esprit de contradiction est primordial.

Photographie : Carte possible (14 x 9 cm) de vers 1945 représentant un zazou se baignant avec deux jeunes femmes zazous le prévenant : « - Quelle folle imprudence, Mr Zazou ! » Les baigneuses, bien qu'en maillot de bain, ont le visage très maquillé ce qui est caractéristique de cette mode, et le baigneur porte des lunettes noires, la veste à carreaux et de grosses chaussures. Le caricaturiste se moque de la frilosité et du caractère peureux du zazou. Les petits-maîtres sont souvent considérés comme craintifs voir lâches. En vérité c'est tout le contraire. Ils ont un sens de l'honneur très développé et malgré leur apparence frêle sont souvent très courageux. C'est le cas des incroyables durant la Révolution et des zazous pendant la seconde guerre mondiale ou même des petits crevés. Leur aspect délicat et leur côté insouciant leur permettent de continuer à afficher leur liberté même dans les moments les plus terribles de notre histoire.
Photographie : Couverture de Ces gens de Sartre ville de Liliane Gaschet (Paris, Self, 1953, collection : Café de Flore). Roman reportage sur Saint-Germain-des-Prés et la faune du Café de Flore. Cette couverture est un petit résumé de la mode existentialiste : Sartre, le Café de Flore, la Garçonne, l'intellectualisme nonchalant, les carreaux.

Au sortir de la guerre tout va beaucoup mieux. Les jeunes continuent à se réunir dans les cafés et les caves. C'est l'époque des existentialistes. Si l’Existentialisme est une philosophie dont Jean-Paul Sartre est le fer-de-lance, c’est aussi une véritable nouvelle vague établie dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris. Là se concentrent les lieux à la mode avec certains cafés, caves (ou clubs) où on danse sur du jazz, théâtres, hôtels, restaurants et librairies. Le Lipp, le Flore et les Deux Magots sont sans doute les plus connus de ces cafés qui tous se trouvent tout près de la place St-Germain-des-Prés. Parmi les caves, citons celles du Tabou, ou du Vieux-Colombier. Boris Vian (1920-1959) publie en 1951 un Manuel de Saint-Germain-des-Prés où il donne moult détails de la vie palpitante de ce quartier. Avec l’Existentialisme, comme c’est le cas avec les mouvements littéraires et artistiques parisiens précédents, se déploie un dandysme intellectuel appuyé par un sentiment de liberté d’après guerre qui continue avec la Nouvelle vague dès la fin des années 50 et trouve son paroxysme en mai 1968 avec le mouvement étudiant de gauche contestataire. Le look ‘minet’ est très présent chez les hommes alors que les filles s’habillent (et parfois se coiffent) à la garçonne. Boris Vian donne une description de ces jeunes gens : « SIGNALEMENT DE L’EXISTENTIALISTE De sexe masculin : - Chevelure en broussaille, retombant en boucles sur le front. (Voir le célèbre portrait d’Arthur Rimbaud, patron des existentialistes). – Chemise ouverte jusqu’au nombril, hiver comme été. – Chaussettes de couleur vive, à raies horizontales multicolores. – L’existentialiste, n’ayant pas de chevet, ne se sépare jamais du livre de Sullivan : " J’irai cracher sur vos tombes ". De sexe féminin : - Chevelure tombant droit jusqu’à la poitrine. – Dans les poches de son pantalon, quelques souris blanches apprivoisées. – L’usage du fard est rigoureusement interdit. EMPLOI DU TEMPS DE L’EXISTENTIALISTE Type pauvre Au printemps et en été : de 11 h. à 1 h. : bain de soleil au " Flore ". A 1h. : déjeuner, le plus souvent à crédit, dans l’un des bistrots du quartier. L’un de ces bistrots, rue Jacob, est familièrement appelé : " Les Assassins ". De 3 h. à 6h. : café, au " Flore ". De 6 h. à 6h. " : travail dans l’une des chambres où l’un des rares existentialistes a pu, jusqu’à présent, se maintenir. De 6h. " à 8 h. : " Flore ". De 8 h. à minuit : " Bar Vert ". De minuit à 10 h. du matin : " Tabou ". Le dimanche, le " Flore " est remplacé par les " Deux Magots ". Le samedi, le " Tabou " par le " Bal Nègre ". » On danse sur du be-bop. L’existentialiste est un mélange de ce qui le précède (les avant-gardes du quartier Montparnasse d’avant la guerre et les zazous de l’occupation) et d’une réelle nouveauté. Les intellectuels, les poètes y ont une place importante, comme le tout-venant. Quant à Saint-Germain-des-Prés, si les intellectuels le remettent à la mode dès les années 30, il est à remarquer que Bertall dans La Comédie de notre temps, écrit en 1874 que ce quartier (le faubourg Saint-Germain) est chic.

Au XXe siècle (jusqu’aux années 70), on rencontre une forme de ‘gandisme’ politique de gauche comme de droite. Ces gandins là sont intellectuels et militants. Cependant il est important de signaler que le gandin ne suit pas de clivages politiques établis. Le crédo qui le définit comme tel est une véritable élégance, modernité, innovation, beauté, énergie… Enfin, il est nécessaire de dire que les petits-maîtres français n’expriment pas toujours leur beauté par de l’ultra-chic. Parfois, la recherche de leur toilette est dans le négligé. Souvent, ils expriment la modernité, l’inventivité, la coupure avec la mode qui les précède. Il en est ainsi avec le grunge qui venu des Etats-Unis se retrouve dans les années 90 en France avec son no-style adolescent. Il est à remarquer que depuis le no-future punk et la new-wave mécanique, le no-style est vraiment l’apanage de la fin du XXe siècle et du tout début du XXIe. Nous reparlerons de cela avec le branché, phénomène lui aussi très parisien.

Photographie : Les Temps Modernes. Revue de Jean-Paul Sartre.

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Le miroir de la toilette : réflexions.

Photographie 1 et 2 : Miroir en bois sculpté et doré d'époque Louis XVI présenté sur le site de la galerie Wanecq. Il est composé « d’une moulure d’encastrement ornée de fines perles et de feuilles d’eau accompagnée de chutes en drapés de feuilles de laurier. Le riche fronton découpé et ajouré est une allégorie de la paix et de l’amour. Il est orné d’instruments de musique, d’une partition, d’une torche, d’un arc et d’un carquois, l’ensemble de la composition couronné de rameaux d’olivier et de fleurs. Au centre du fronton posées sur un tambourin deux colombes s’échangent un brin d’olivier. » Hauteur de 203 cm et largeur de113 cm.

Photographie 3 : Miroir chevalet, tel celui que l'on pose sur la table de toilette, d'époque Louis XIV. Il a un « encadrement mouluré, marqueté d’écaille brune et de laiton. La partie supérieure cintrée. Ornementation de bronzes, à l’amortissement un mascaron. Au revers, marqueterie Boulle sur fond d’écaille brune, décor rayonnant d’une tête de personnage dans des encadrements de lambrequins, palmettes, rinceaux et entrelacs. A la base, deux lions affrontés. D’après des modèles de Bérain. » Objet d'art de la galerie Wanecq à Paris. 

La langue française a de jolis mots, comme celui de ‘réfléchir’. Il indique en même temps le reflet et la pensée. Cette dernière n’est-elle pas la réflexion de ce que le miroir et notre entourage nous renvoient ?

Si certains ne sont pas d’accord, personne ne mettra en doute que cette homonymie est emprunte d’une réelle poésie. Et puisque je trouve la pensée et les mots délectables, même s'ils n'expriment que des termes (la fin étant aussi le commencement : naître avant terme ...) : des limites utiles pour communiquer et vivre harmonieusement ensemble, je continue ... Notre environnement crée des images dans notre esprit qui lui-même agit sur ce qu'il appréhende et se reflète en lui. Il en résulte un habitus (une hexis en grec) : une intégration et connaissance profonde participante de l'entourage. C'est un jeu de miroirs qui scintillent en nous. Ils brillent dans la délectation du présent qui se savoure par tous les sens qui sont la manifestation concrète de cette danse brillante. Celle-ci s'exprime notamment dans l'hexis corporelle et le jeu avec les codes. Le tout est tel un diamant brut pouvant se tailler en autant de facettes (qui reflètent tels de petits miroirs) que l'on souhaite, se subdivisant à l'infini dans notre appréhension polie du monde dans tous les sens du terme : polissage de la gemme et politesse ; apportant lustre et éclat. Nous sommes tous constitués à partir de cette même matière précieuse, donc égaux. La base est toujours belle et bonne (bien que pouvant être soit rustre, soit salie, soit cachée). La différenciation ne se fait que dans la culture que nous intégrons, son savoir : le polissage qui n'est que l'ouverture du champ des possibles. Le diamant ne reflète pas grand chose avant d'être poli ; le miroir n'est pas su exister avant d'être présenté au regard ... ; ainsi des vérités oubliées ou encore inconnues restent en attente des conditions et des yeux qui se posent sur elles. Mais le terme de réflexion n'est pas assez fin. Il ne s'agit pas de pensée mais d'une intuition. Ce savoir qui n'est pas une histoire de classes ou de connaissances, mais de sensibilité, est une des bases du bon goût. Il voit les choses avec distinction, ne les confond pas, ne mélange pas ce qui n'est pas fait pour l'être. Ce n'est pas non plus quelque chose qui s'enseigne : cela se montre par l'exemple et puis est particulier à chacun car nous avons tous des points de confort différents, la mode étant là pour harmoniser cette richesse incommensurable. Un des aspects de l'élégance française, c'est la juste mesure entre la simplicité de ton et la sophistication, la connaissance de ces extrêmes qui n'en sont pas, le discernement : agir à bon escient ... une pratique de gourmet de la vie.

C'est avec une image de l'Antiquité que je conclus cet article, une iconographie pleine de magie qui semble représenter une jeune femme romaine à sa toilette. Le site de la Réunion des Musées Nationaux reproduit ce détail de la fresque de la Villa dite des Mystères, de Pompéi, peinte vers 70-60 av. J.-C., avec Cupidon (Amour, Eros) qui paraît tendre un miroir à une femme assise qui se coiffe. Cliquez ici pour voir la photographie.

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Les faux élégants.

Comme l'indique le titre, cet article définit certains faux élégants. Il est très long car je ne souhaite pas écrire plusieurs papiers sur ce sujet. Mais comme mes recherches sur les petits-maîtres de l'élégance française m'ont apporté des informations sur eux, je pense qu'il peut être intéressant pour le lecteur de les avoir. On y trouve définis les termes de libertin(e), décadent, évaporé(e), efféminé, vieux-beau ou ex-beau, décati, décavé, masher, pschutteux, rastaquouère, snob, pédant, Marie-Chantal, barbouillée, bourgeois, endimanché, coq. Dans un autre article, je parlerai de tout ce qu'on appelle au XIXe siècle le demi monde, et des prétendants au monde : mondain, demi-mondain(e), dame aux camélias, homme aux camélias, dame du lac, accrocheuse, lorette, essuyeuse de plâtres, Arthur, greluchon, cascadeuse, maquillée, casinette, boule-rouge, petite dame, petit monsieur, fille de marbre, pré-catelanière, casinette, pèche a quinze sous, traviata, gigolette, gigolo. Les faux élégants sont nombreux même parmi les petits-maîtres et les raffinés ... en fait surtout parmi eux ... Au temps des incroyables et des merveilleuses d’après la Révolution, un grand nombre d’opportunistes se font passer pour eux afin de bien se faire voir (c'est le temps des arrivistes et de la jeunesse dite dorée) ou dans le but d'attirer les clients pour les prostituése ou les proies riches chez les demi-mondaines. De fait, pour beaucoup, les petits maîtres sont des prétentieux et les petites-maîtresses plus ou moins des grues. Par la suite, les faux élégants sont légions. À cette époque (au XIXe siècle) plusieurs noms font référence à des vieux beaux, des snobs, et autres amènes fictifs comme les pschutteux, rastaquouères ou mashers. À cela s'ajoute la foule des petites dames et demi-messieurs, lorettes et compagnie. Ce sont des plus ou moins grandes demi-mondaines et des viveurs, assez jeunes car subsistant de leurs atouts. Ils sont en grande partie le fruit de l'exode rural ; sont coquets, fréquentent ou essaient de frayer dans le grand monde. Mais comme je l'ai dit, ce sera le sujet d'un autre article. Tout ce spectacle n’est pas très ragoutant mais explique en grande partie la situation actuelle en ce début de XXIe siècle et l’évanouissement de l’élégance dans des vapeurs plus éthérées ; tellement ‘hautes’ qu’on ne la distingue même plus !

LIBERTIN(E). DÉCADENT. ÉVAPORÉ(E). EFFÉMINÉ. Pour commencer, j’inclus ici les libertins et libertines car, pour la plupart, ils détournent l'esprit galant raffiné, enjoué et libre afin de masquer et accomplir leurs perversions qui n'ont rien de raffinées, galantes ou amusantes et qui enferment l'esprit et le corps plus qu'ils ne le libèrent. Le libertin est avant tout associé au début du XVIIe siècle et au règne de Louis XIV (1643-1715). On le retrouve après cette période. Tristan L’Hermite (1601-1655) et Charles Sorel (après 1582-1674) qui écrit Les Lois de la galanterie (1644) sont de véritables libertins qui s’affichent comme tels. Dans son livre La mode, ou Caractère de la religion, de la vie, de la conversation, de la solitude, des compliments, des habits et du style du temps (1642), François Grenaille (1616-1680) définit le libertin comme croyant qu’il n’y a rien au-delà des sens. Certains petits-maîtres sont eux-mêmes libertins. Dans ce mot il y a liberté : une indépendance vis-à-vis des règles qui ne s’exerce pas seulement dans le domaine du sexe, mais aussi de la pensée, l’expression et bien d’autres terrains. Dans Les Nuits de Paris (1788-1794), Restif de la Bretonne (1734-1806) utilise souvent ce mot. On dit aussi ‘libertine’ ou ‘fille ‘ bien que ce dernier désigne avant tout une prostituée. Le libertin est vraiment l’acteur de la vie nocturne parisienne du XVIIIe siècle. Il est de toutes les parties fines, et dans tous les lieux où il peut accumuler ses conquêtes : dans les manifestations populaires, les académies (salles de jeux), les billards, les cabarets, les théâtres où se jouent des pièces libertines, certains soupers, bals … enfin dans toutes les distractions qu’offre ce siècle où cet homme (ou cette femme) peut trouver ce qu’il désire. Le décadent est une autre forme de faux élégant. Il y en a différentes sortes dont certaines s’approchent de l’élégance comme ceux qui ne se soucient pas du qu’en-dira-t-on et font à leur convenance en suivant leur liberté. Contrairement à d’autres décadents, cette sorte cultive le bon-goût tout en s’adonnant aux plaisirs fins que d’aucuns considèrent comme mauvais. Elle n’impose rien à quiconque et ne veut recevoir d’ordres de personne. Elle ne s’adonne à aucune bassesse mais paraît décadente dans le miroir du rustre. On utilise parfois le terme d’évaporés pour qualifier certains jeunes gens n’ayant pas les pieds sur terre, pas très ‘futfut’ (futés). « Les évaporées, qui dansent par tout sans violon, qui chantent tout sans dessein, qui parlent de tout sans garantie, et qui répondent à tout sans malice, à ce qu'elles disent. » écrit l’abbé d’Aubignac (1604-1676) dans Histoire du temps ou relation du royaume de coquetterie extraite du dernier voyage des Hollandais aux Indes du levant (1654). Le terme s’emploie au masculin ou au féminin au XVIIe siècle jusque dans la première moitié du XIXe pour des étourdis. C’est surtout au XVIIe qu’il définit aussi un (ou une toujours) extravagant. Enfin il y a l’efféminé. Dans Les Nuits de Paris (1788-1794), Restif de la Bretonne (1734-1806) donne l’exemple d’efféminés « dix fois plus femmes que les femmes ». Il les appelle aussi ‘antiphysiques’. Dans Les Plaisirs des dames (1641), François Grenaille (1616-1680) écrit en parlant des damoiseaux qu’ils sont beaucoup plus efféminés que les femmes.

VIEUX-BEAU OU EX-BEAU. DÉCATI. Le faux élégant ne se reconnaît pas obligatoirement avec facilité quand il est jeune, tout auréolé de sa fraîcheur ; mais il vieillit alors mal. Le jeune beau devient le vieux-beau (Photographie d'une illustration légendée « Le vieux beau » de La Vie élégante datant de 1883). On dit aussi au XIXe siècle ‘ex-beau’. J'ai écrit tout un article sur 'Les vieux beaux' le 14 avril 2008. Les anciens beaux sont parfois appelés des décatis. Albert Millaud (1844-1892) en décrit un dans un chapitre entier (photographies de la première page de celui-ci et d'illustrations) de Physiologies Parisiennes datant de 1886, au cours de tout un chapitre lui étant consacré et dont voici un passage : « Le décati n’est pas un homme qui a vieilli. Vieillir est tout un art. Le décati voudrait être et avoir été. Il a été charmant, délicieux, irrésistible, il veut être encore irrésistible, délicieux, charmant, et n’est que décati. Le décati a eu son heure de gloire dans les dix dernières années de l’Empire ; des petits crévés c’était le roi, comme le roitelet l’est parmi les oiseaux-mouches. Il était plus petit, plus exigu, plus frêle, plus femme que les autres. Il a fait la joie des petits salons de Compiègne et a rencontré d’inoubliables succès dans les boudoirs des beautés de l’époque. S’il avait eu quelque envergure, il se serait transformé et l’âge, en le marquant, ne l’aurait pas détruit. Si, jeune homme, il avait été beau, il serait resté beau, il n’a été qu’extrêmement joli, il n’est plus qu’extrêmement décati. […] Il portait une fine moustache blonde, des cheveux de femme en petits bandeaux bien frisés ; des cils soyeux ombrageaient son regard. […] Il avait un petit déhanchement qui faisait pâmer les jeunes filles et dont raffolaient les beautés mûres. […] Il a gardé son goût pour les costumes trop jeunes, les carreaux voyants, les coupes enfantines, les cols démesurément ouverts […] ».

DÉCAVÉ. MASHER. PSCHUTTEUX. RASTAQUOUÈRE. SNOB. PEDANT. MARIE-CHANTAL. Décavés et mashers sont des hommes de faux chic. On trouve ces appellations dans Modernités de Jean Lorrain (1885) : « Corrects et mis à peindre, en costume gris fer, / Tubés, rasés de près et la peau satinée / Deux par deux, stick en main, toute la matinée, / On les voit faire au Bois les cent pas du masher. / L’un doit à son coiffeur sa moustache d’or clair, / L’autre à son corsetier sa taille boudinée, Le troisième à Guerlain sa peau veloutinée / Et chacun au mépris l’objet dont il est fier. / Vieux beaux, pourvus trop tard de conseils de familles, / Prétentieux chercheurs de beaux-pères rêvés, / De la Concorde au Bois, ce sont les décavés. / Les décavés, dit-on, au fond ce sont des filles, / Filles sous leur fraîcheur de mâles trop lavés, / Comme les filles, las de n’être pas levés. » La définition commune du décavé est très différente. Elle le dépeint comme une personne s’étant ruinée au jeu ou s’étant faite plumer par une femme de mauvaise compagnie. Le pschutteux (photographie) prétend être un élégant sans en être un. Ce mot est usité au XIXe siècle. On lit dans Trop de chic de Gyp (1900) que « le « pschutteux » est à l’homme « chic » ce que la chicorée est au café … ça y ressemble quand on n’y a pas goûté … ». On dit aussi : « les gens pschutt », « un homme pschutt » pour dire de faux chic, prétentieux. Sous le mot de rastaquouère, on désigne au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, un type de personnage généralement sud américain, affichant un luxe ostentatoire et de mauvais goût, prétendument riche mais souvent un simple escroc (photographie de la première page de Le Journal du 15 juin 1898 représentant un rastaquouère avec comme légende : « Y brille rien, le rasta ! - Oui, mais pourvu qu'il éclaire ! »). Ils ont souvent un fort accent sud-américain. Là aussi, Albert Millaud (1844-1892) occupe tout un chapitre à ce caractère dans Physiologies Parisiennes datant de 1886 (photographie d'une illustration pleine page de ce livre intitulée « Le Rastaquouère à Paris ») : « Encore un Américain, mais du midi. C'est le Marseillais du Nouveau Monde. Il est exubérant, voyant, clinquant, bruyant. Bien que le mot rastaquouère soit appliqué à Paris à tous les exotiques, le vrai, le seul rastaquouère est Brésilien, Chilien, Bolivien, Argentin et Vénézuélien. On trouve en lui de l'Indien, du Caraïbe, du Mohican, de l'Espagnol, du Portugais. Sa figure a le ton du vieux bois, ses cheveux noirs sont luisants et parfumés, sa toilette est criarde et trop riche. Il est constellé de bijoux. Il porte tant de diamants, que ceux-ci finissent par n'avoir plus de valeur. Ils deviennent des bouchons de carafe. Le rastaquouère les exhibe partout, à sa cravate, à sa chemise, à son bras, à tous ses doigts, à sa boutonnière, à son gilet. Du plus loin que vous apercevez le rastaquouère, sa présence vous est signalée par un éclat insupportable et des parfums idem. Diamant et musc. De plus près, il vous absorbe dans un flot de grimaces et un flux de paroles vertigineuses, prononcées avec une sonorité de casserole. Le rastaquouère est généreux et fastueux. Il a une grosse gaieté et il aime le tapage. Le plaisir est son but, sa vie, son rêve. Il y laisse toute sa vigueur et toutes ses plumes. C'est, en définitive, un bon garçon que l'on exploite plus qu'il n'exploite les autres. Le rastaquouère, à force de faste et de magnificence, finit presque toujours dans la peau d'un décavé. ». Cependant, petit à petit l'Amérique devient à la mode, et au début du XXe siècle, de très nombreuses tendances viennent de là, des amériques du sud comme et du nord. Pendant le XIXe siècle, c'est la mode anglaise qui reste prépondérante en France et amène une quantité de nouvelles formes de vrais ou faux dandys. Le terme de snob employé dès le XIXe siècle est emprunté à l’Anglais et suit le goût de ce siècle pour la mode venant d’outre-Manche. C’est une sorte de pédant, lui aussi le résultat d’un aspect de certains petits-maîtres français qui croient que l’élégance ne consiste qu’à en imposer ; et qu’être pédant est la condition sine qua none pour se distinguer de la masse, qui elle non plus, n’est pas toujours très agréable avec le petit-maître (voir les muscadins à la Révolution ...). Un style snob célèbre est Marie-Chantal : un personnage de fiction inventé par Jacques Chazot (1928-1993). Dans Les Carnets de Marie-Chantal de 1956 (photographies de la page de couverture et d'une illustration : « Qu'on ne me dérange pas ! Je hâle. ») Sa description est tout à fait croustillante. C’est l’hebdomadaire Elle qui publie pour la première fois les histoires de cette snob et rend célèbre son auteur le danseur Jacques Chazot qui est aussi à l’origine du film tourné par Claude Chabrol : Marie-Chantal contre docteur Kha (1965). Dans les années soixante, on appelle alors comme cela toute jeune française snob, d’une « férocité » et d’une « inconscience » caractéristique. Mais franchement, j'ai vu vraiment beaucoup plus de férocité et d'inconscience dans le monde contemporain de la fin du XXe siècle et du début du XXIe ou dans certains moments de l'histoire que dans ce livre.

BOURGEOIS. Parmi les faux élégants il y a le bourgeois qui cherche à devenir aristocrate ou à l'imiter. Sa définition change avec le temps. Dans la bouche de la noblesse, et donc surtout avant la Révolution, il a une connotation vulgaire. Par la suite, le ‘bas peuple’ emploie ce terme pour désigner le haut du pavé, ‘le gratin’, la haute bourgeoisie aussi bien que la petite. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, de nombreuses comédies mettent en scène des bourgeois qui cherchent à s’anoblir en épousant une comtesse ou un chevalier comme dans la comédie Le Chevalier à la mode (1687) de Dancourt (1661-1725), auteur qui compose sur les faux élégants, ainsi que sur la mode, les coquettes ... Dans Les Bourgeoises à la mode (1692) il montre que la mode étant un des divertissements favoris des nobles, les bourgeois ambitieux essaient de la suivre, en imitant leurs habits, manières, langage… Dans Les Bourgeoises de qualité (1700) il met en scène des bourgeoises ayant des velléités aristocratiques. Elles veulent épouser un noble ou acheter un titre, sont coquettes dans leurs accoutrements et leurs manières, jouent de l'argent (mais perdent), donnent à souper (« nous aurons les violons, de la musique, un petit concert, le bal, et une espèce d'opéra même ... »), essaient de mettre en scène la passion (« j'avais même dessein qu'il m'enlevât [...] Nous nous serions mariés en cachette, incognito, sous seing-privé, pour éviter les manières bourgeoises. » Les Mots à la mode (photographie) est une « petite comédie » d'Edme Boursault (1638-1701), représentée pour la première fois en 1694, où, comme l’écrit l’auteur dans son ‘Epître’, sont dévoilées « dans leur jour toutes les extravagances de la Mode, & toute l’impertinence des faux Nobles ». Il s’inspire d’un ouvrage publié, en 1692, s'intitulant Des Mots à la mode et des nouvelles façons de parler. Avec des observations sur diverses manières d’agir & de s’exprimer. Et un Discours en vers sur les mêmes matières, par François de Callières (1645-1717) qui le fait suivre en 1693 : Du bon et du mauvais usage dans les manières de s'exprimer, des façons de parler bourgeoises et en quoi elles sont différentes de celles de la Cour. Dans cette comédie, des femmes voulant se départir de leurs « vestiges bourgeois » cherchent à paraître des dames de qualité en usant de mots nouveaux. Un des maris découvre les notes de son épouse et en les lisant se croit ‘cocufié’. Il s’agit des dépenses des derniers habits, coiffures et parures de sa femme qui portent des noms prêtant à confusion. C’est un témoignage intéressant sur la mode à cette époque, du paraître, des extravagances et surtout des situations cocasses dont elle peut être à l’origine. On s’y moque de fournisseurs comme « Monsieur Coquerico, Marchand de Savonnettes » ou « d’un bon Marchand à grande porte cochère, où l’étoffe par aune est d’un écu plus chère ». Voici un extrait : « NANNETTE. Ce qui dans cet Écrit vous paraît des injures sont des noms que l’on donne aux nouvelles parures. Une Robe de Chambre étalée amplement, par certain air d’Enfant qu’elle donne au visage, est nommée Innocente, & c’est du bel usage. Ce Manteau de ma sœur si bien épanoui, en est un. Monsieur JOSSE. Cela est une Innocente ? BABET. Oui. Sont-ce là des Sujets pour vous mettre en colère ? NANNETTE. Voilà la Culebute, & là le Mousquetaire. BABET. Un beau Nœud de brillants dont le Sein est saisi, s’appelle un Boute-en-train, ou bien un Tâtez-y. Et les habiles Gens en Étymologie, trouvent que ces deux mots ont beaucoup d’énergie. NANNETTE. Une longue Cornette, ainsi qu’on nous en voit, d’une Dentelle fine, & d’environ un doigt, est une Jardinière : Et ces Manches galantes laissant voir de beaux bras ont le nom d’Engageantes. BABET. Ce qu’on nomme aujourd’hui Guêpes et Papillons, ce sont les Diamants du bout de nos Poinçons ; qui remuant toujours, & jetant mille flammes, paraissent voltiger dans les cheveux des Dames. NANNETTE. L’homme le plus grossier & l’esprit le plus lourd sait qu’un Laisse-tout-faire est un Tablier fort court : J’en porte un par hasard qui sans aucune glose, exprime de soi-même ingénument la chose. BABET. La coiffure en arrière, & que l’on fait exprès pour laisser de l’oreille entrevoir les attraits, sentant la jeune folle, & la Tête éventée, est ce que par le Monde on appelle Effrontée. NANNETTE. Enfin, la Gourgandine est un riche Corset entrouvert par devant à l’aide d’un Lacet : Et comme il rend la taille & moins belle & moins fine, on a crû lui devoir le nom de Gourgandine. Vous avez pris l’alarme avec trop de chaleur. » La pièce la plus célèbre sur ce sujet est sans aucun doute Le Bourgeois gentilhomme (1670) de Molière (1622-1673). Le bourgeois M. Jourdain, veut adopter les façons d’un noble grâce à son argent. Il commande un nouvel habit, apprend les manières des gens de qualité, les armes, la danse, la musique et la philosophie, autant de choses qui lui paraissent indispensables à sa nouvelle condition de gentilhomme … Il s’ensuit une comédie-ballet truculente. Dans une autre pièce de Molière : George Dandin ou le Mari confondu (1668), c’est un riche paysan qui en échange de sa fortune acquiert un titre de noblesse : « Monsieur de la Dandinière » … Ce ne sont que quelques exemples de textes d’époque sur ce sujet parmi d’autres où le bourgeois est sévèrement égratigné comme dans ce passage de Des Mots à la mode et des nouvelles façons de parler. Avec des observations sur diverses manières d’agir & de s’exprimer (1692) de François de Callières (1645-1717) : « L’Opéra & la Comédie, répondit la Dame, sont devenus des divertissements bourgeois, & on ne les voit presque plus à la Cour. Cela est vrai, reprit la Marquise, & je me suis souvent étonnée comment on abandonne à la bourgeoisie des plaisirs qui ne devraient être destinés que pour les personnes de notre qualité. Je m’étonne encore, ajouta-t-elle, comment on permet aux bourgeoises de s’habiller comme nous ; […] mais elles n’ont jamais les bons airs des femmes de la Cour, quelque soin qu’elles prennent de les copier ; cela ne se sait point mettre, ce sont des airs gauches, de petites manières, & surtout des discours bourgeois, qui les font toujours connaître pour ce qu’elles sont. »

ENDIMANCHÉ. COQ. Et puis il y a toute la série des endimanchés. Depuis sans doute que la messe du dimanche existe, l’endimanché se présente dans sa plus belle tenue pour fêter le jour du repos dominical. L’expression désigne aussi tous les gens qui se mettent sur leur trente-et-un pour sortir dans les endroits de Paris les plus chics comme les Boulevards ou les Champs-Élysées au XIXe siècle alors qu’ils n’ont pas l’habitude d’être aussi bien habillés dans leur quotidien. Cette utilisation est très ancienne puisqu’on trouve déjà sa définition dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Endimancher, s'endimancher. v. n. p. Mettre ses habits de Dimanche. Terme de raillerie qui se dit d'un Bourgeois, qui a mis ses beaux habits. Il s'est endimanché. ». Cette même édition du Dictionnaire donne la définition du coq : « On appelle figurément, Coq, Celui qui est le principal en quelque endroit, qui s'y fait le plus paraître, soit par son crédit, ou par ses richesses. Il est le coq. Il fait le coq dans cette assemblée, parmi ces gens-là. Il est le coq de son village. C'est un coq de Paroisse. » Le Trésor de la langue française de 1606 publie une définition semblable. La photographie présente un « coq du village » sur une petite chromolithographie publicitaire, de la fin du XIXe siècle. La dernière image de cet article est une autre petite chromolithographie avec un même genre de coq se promenant sur les boulevards à la mode : devant l'Opéra entre le boulevard des Capucines et celui des Italiens. Sa compagne a une cane dans son panier, sans doute pour indiquer qu'il s'agit de provinciaux et aussi pour établir un parallèle humoristique avec les cocottes parisiennes.

Pour finir ce très long article, voici un passage amusant de La Pretieuse ou le Mystère de la Ruelle (1656-8) de l'abbé Michel de Pure (1634-1680) où une Précieuse décrit (dans son langage que j'ai laissé tel quel en changeant cependant l'orthographe) la façon de se comporter d'un provincial qui cherche à être courtois : « Le ciel, reprit Melanire, me disgracia dernièrement jusqu'au point de me faire tomber en partage dans une Conversation sérieuse un grand Provincial du pays des Montagnes. Ses premières civilités et ses premiers compliments furent faits avec les mains et les pieds, et par des baise-mains et des révérences. Le respect et la civilité tenaient son corps composé, ou plutôt comme fiché sur un piédestal, dont le mouvement n'allait que par ressort. Encore l'invention en était mal exécutée, car il n'agissait qu'à contre-temps, et il y avait une si étroite alliance entre ses propos et ses respects, que quand même il aurait dit des injures, et fait des serments de colère, il n'aurait pas laissé de les accompagner de mille baisemains, et d'autant de révérences. Pour moi je suais à force de les lui rendre, encore que j'en laissasse couler la moitié, dont je ne voulais faire ni mise [dépense] ni recette. A la fin cette machine se fatigua, et commua la peine de ses pas en celle de ses paroles. Il me dit bien civilement, Mademoiselle, croyant d'honorer mes appas par cette civile méprise, et croyant que j'étais personne à me plaire à ces vieilles ruses de la complaisance de nos pères, il me réitéra plusieurs fois cet agréable terme, et tâcha de me faire comprendre la force de ce mot, et la finesse de son motif. Je fus, à dire vrai, assez malicieuse pour le comprendre, et néanmoins pour l'affecter de l'ignorer ; alors ce pauvre Noble à la rose voulut faire justice à ces motifs ignorés et malheureux, et qui étaient autant obligeants qu'inconnus. Pour les mettre au jour et les récompenser du prix de leur secret mérite, il me dit encore une fois, Mademoiselle, puis ayant écouler quelque temps, et repris haleine, il me fit deux révérences, trois baise-mains, ajusta son collet et sa perruque, retroussa même ses bottes, et puis acheva son compliment : Votre condition, dit-il, vous fait Madame, et votre jeunesse me force à vous traiter de Mademoiselle ; je ne suis pas moins obligé, poursuivit-il de croire mes yeux que mes oreilles. Et je puis bien déférer autant à ce que je vois, qu'à ce que j'ai pu entendre. Le poids de ses mots, ses longues pauses, et la paresse de sa langue qui faisait si peu de chemin en tant de temps, me donnaient un chagrin qui me perçait l'âme ; et connaissant bien qu'il n'irait pas loin sur la galanterie sans faire quelque mauvais pas, et sans faire quelque périlleux effort, je voulus le mettre en beau chemin et prendre soin de la carrière. Je le mis sur les nouvelles de son pays et sa Province. Aussitôt il reprit ses sens, et comme revenu de sa pâmoison au nom de sa patrie et des lieux de sa naissance, il se mit à me conter tout ce qui s'était fait depuis de longues années dans son village, dans son voisinage, par le Gouverneur ... »

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Bureau, Cabinet, Secrétaire, Bonheur-du-jour.

Ceux qui aiment écrire et travailler dans de bonnes conditions savent combien le mobilier de bureau est important. Au XVIIIe siècle, plusieurs meubles servent à ces usages.

LE BUREAU. Il peut être plat, à caissons, de pente, dos-d'âne, à gradin, à cylindre, Mazarin ... et de différents styles. L'origine du mot « bureau » provient, comme pour la « table de toilette », d'une étoffe. Dans ce cas, il s'agit d'un tissu de bure ou d'une autre matière protectrice que l'on place sur une table afin de travailler. Par extension le meuble même s'est appelé 'bureau'. Comme la toilette sert au Moyen-âge à envelopper des objets délicats dont ceux pour la toilette afin de les ranger puis de les exposer tout en les protégeant du support, la bure a le même usage mais pour des objets de travail beaucoup moins fragiles (cahiers, règles ...) pouvant être salissants comme les plumes et autres encriers. Aujourd'hui encore on nomme 'bureau' un drap de laine brune. Au XIIe siècle, on désigne par burel ou buriaus une étoffe grossière et sans doute déjà (de façon sûre au XIVe siècle) un tapis sur lequel on fait des comptes et la table qui sert à cette fonction, puis le lieu où on se retire pour cela (c'est attesté au XVe siècle).

LE CABINET. Comme pour 'bureau', le terme de 'cabinet' indique au moins depuis le XVIIe siècle (des sources affirment qu'il apparaît à la Renaissance) tout à la fois un meuble et une pièce. Dans la définition du mot 'cabinet' de la première édition du Dictionnaire de L'Académie française (1694) on lit : « CABINET. s. m. Lieu de retraite pour travailler, ou converser en particulier, ou pour y serrer des papiers, des livres, ou quelque autre chose, selon la profession ou l'humeur de la personne qui y habite. Grand cabinet. petit cabinet. cabinet à cheminée. le cabinet du Roi. le cabinet de la Reine. Huissier du cabinet. un cabinet de peintures, de tableaux, d'armes, de curiosités, de raretés, d'antiques. pièce de cabinet. [...] Il veut dire encore, Une espèce de buffet à plusieurs layettes ou tiroirs. Cabinet d'Allemagne. cabinet d'ébène, d'écaille de tortue &c. pied de cabinet. »

LE SECRETAIRE. Il semblerait que déjà au XVIIe siècle le terme de 'secrétaire' désigne un meuble. De façon certaine il est écrit dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1798 : « On appelle aussi Secrétaire, un Bureau où l'on écrit et où l'on renferme des papiers. J'ai laissé ce papier dans mon secrétaire. »

LE BONHEUR-DU-JOUR. Le bonheur-du-jour est un meuble moins ancien, inventé au XVIIIe siècle, destiné à l'écriture et plus spécifiquement aux dames. Plus petit il est aussi beaucoup plus léger et facile à déplacer. Il peut remplir des fonctions variées selon son emplacement : petit secrétaire, table de chevet, coiffeuse, meuble d'exposition ...

Je ne fais ici qu'approcher rapidement le sujet. Le site de la Galerie Wanecq propose un choix de qualité de mobilier de bureau d'époque XVIIIe dont les photographies présentent quelques exemples.

Photographie 1 : Bureau plat a gradin d'époque Louis XVI « à caissons en acajou, ouvrant par cinq tiroirs en façade. Il est surmonté d'un gradin amovible à rideaux découvrant deux rangées de casiers. Le plateau à tirettes latérales est gainé de maroquin brun foncé. Mouluré sur ses quatre faces, ses montants ornés de larges cannelures, il repose sur des pieds gaines à pans coupés terminés par des sabots en bronze doré. »

Photographie 2 : Bureau de pente d'époque Louis XV, estampillé Jacques-Philippe Carel, avec une marqueterie de branchages fleuris dans des encadrements d’amarante sur fond de satiné. « Il ouvre par un abattant découvrant six tiroirs, deux tablettes et un plateau coulissant à secret. La ceinture comporte quatre tiroirs dont un à caisson renfermant un coffre. Il repose sur des pieds cambrés. Sabots et entrées de serrure en bronze doré. Estampille de Carel sous la ceinture. »

Photographie 3 : Secrétaire d'époque Transition Louis XV – Louis XVI, estampillé Léonard Boudin. Il est « plaqué de bois de rose marqueté sur trois faces [...] de branchages fleuris et feuillagés, en bois de violette dans des encadrements de buis sur fond d’amarante. Il ouvre par un tiroir dans sa partie supérieure et un abattant découvrant quatre tiroirs, trois casiers. Deux vantaux dans sa partie basse. Montants à pans coupés, petits pieds cambrés. Ornementation de bronze doré telles que des chutes sur le haut des montants, des rosaces, des entrées de serrures à nœud de ruban et des sabots. Plateau de marbre en brèche d’Alep ».

Photographie 4 : Bonheur du jour d'époque Louis XVI « en placage de bois de rose et amarante à décor marqueté de motifs géométriques encadrés de filets de buis et d’ébène. Le plateau à pans coupés comporte un tiroir en ceinture et supporte un gradin ouvrant à deux portes surmontées d’un tiroir, marqueté d’entrelacs. Piétement en gaine réuni par une tablette d’entrejambe. Ornementation de bronzes dorés ... ». « Digne héritier du bureau de pente ou « dos d’âne » d’époque Régence et Louis XV, le bonheur du jour est un meuble précieux exécuté avec les plus grands soins. Petit meuble à écrire, servant parfois pour la toilette, il est généralement plaqué d’essences rares, comme les bois de rose, amarante, citronnier… et marqueté de motifs géométriques.»

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Le canezou

Article écrit par Guénolée Milleret de La Vendeuse d’images. 

Que peut bien évoquer ce mot étrange, introuvable dans le dictionnaire ? Il existe bien des mots ou expressions imagées, dans le vocabulaire des modes du 18e et 19e siècles, qui, à la faveur de quelque indice, permettent de soupçonner leur interprétation dans le costume. Or, ce que nous inspire le « canezou » demeure bien obscur… Comment ce mot un brin « barbare », avouons-le, pourrait-il définir un charmant vêtement, tout droit sorti des trousseaux de nos aïeules ? Le « canezou » mérite bien un curieux détour.

Le « canezou » apparaît dès 1800. Il s’agit d’une pièce de lingerie, un léger corsage, sans manches, souvent en mousseline ou tissu très léger, que l’on porte par dessus la robe ou le corsage et qui s’arrête à la taille. Nous convenons volontiers de l’étrangeté du mot, le vêtement qu’il définit ne l’est pas moins : la lingerie, depuis la Renaissance, se porte sous le corset. Son rôle est de protéger la peau de la raideur des cors ; sa particularité est qu’on la nettoie, contrairement au reste de la garde-robe. Or, ce « canezou » qui n’en demeure pas moins une pièce de lingerie, n’est pas porté dessous mais par dessus le corsage. Un mot étrange pour un vêtement méconnu…

La Vendeuse d’images, détient dans ses collections, de nombreux exemples de ce vêtement et notamment une représentation de 1805 (Journal des Dames et des Modes, planche n° 657, 1ère photographie) : « canezou » porté sur une robe du matin. On trouve des exemples antérieurs dès 1800 dans ce même Journal des Dames et des Modes.

Bien que le « canezou » soit défini comme une pièce de lingerie, on en trouvera des déclinaisons, sous le Premier Empire, dans des tissus moins légers, tels que le velours ou le taffetas. A partir de la Restauration, le « canezou » renoue essentiellement avec les mousselines, les batistes, les tulles, ou autres blondes et organdis. Il peut être très sobre ou très ornementé, ainsi que le montre l’illustration représentant un canezou de tulle brodé en laine et bordé de dentelle (Journal des Dames et des Modes de 1829, planche n° 2689, 2ème photographie).

En parallèle, il évolue vers un vêtement plus couvrant, parfois avec des manches, toujours brodé, plissé, bouillonné ou garni de fines dentelles. Il peut aussi être montant sur le décolleté et faire office de guimpe. Dès 1850, il dépasse la taille et arbore parfois de larges basques. On le confondrait presque avec une « basquine », imaginons-la garnie de lourdes broderies de chenille, conformément au style « tapissier » : on s’éloigne à grands pas de l’univers de la lingerie…

Il n’en demeure toujours pas moins délicat et léger, dans un tulle de soie aérien, sur une toilette de bal en plein Second Empire (Musée des Familles, Décembre 1857, planche n° 3, 3ème photographie). On remarque d’ailleurs qu’il orne aussi bien la robe d’après-midi que la toilette de réception, ou la robe de bal. Il est donc omniprésent dans la garde-robe, pourtant discret en se fondant dans la tenue : on trouve, en effet, des représentations de robe « formant canezou ». Et il ne s’arrête pas là, notre « canezou », puisqu’on le déclinera même en « fichu-canezou » ou « pélerine-canezou »…

Le « canezou » aura vu se succéder toutes les modes, en s’adaptant, pour se fondre avec les multiples silhouettes qui se succèderont tout au long du 19e siècle. Qu’on abandonne la robe néoclassique pour retrouver le corset ? Il demeure. Qu’on sacre « reine » la crinoline pour l’abandonner au profit de la tournure ? Il perdure. Qu’on donne à la femme des allures de liane sous la Belle Époque ? Il résiste. Il ne disparaît qu’à l’aube du 20e siècle, alors que la mode amorce ses profondes mutations.

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Les pots de pharmacie.

Les vases anciens des apothicaires sont des objets particulièrement intéressants. Ils sont fabriqués pour conserver les préparations médicinales qui guérissent et entretiennent la vie mais aussi pour être montrés dans les officines. Ils contiennent des extraits de la nature et du savoir des hommes. Ils témoignent de la connaissance de la terre, des êtes humains et d'une pratique altruiste. Les potions qu'ils gardent ont pour but de rétablir l'harmonie en l'homme et de celui-ci avec son environnement ; et de l'établir dans la joie. Ce sont des objets précieux. Ceux faits en faïence d'autant plus qu'ils sont constitués d'argile : ainsi le contenant et son contenu résultent de la connaissance de la terre et de son utilisation à des fins harmonieuses.

Pot de montre, albarello, chevrette, pot-canon, pilulier, bouteille, pot à onguent ... sont quelques genres de ces pots de pharmacie. Les onguents, les cérats (onguents qui unissent huile et cire), les baumes, les remèdes à base de miel, les poudres, les sirops, les électuaires (médicaments d’usage interne à consistance de pâte molle d’aspect hétérogène, résultant du mélange de poudres fines avec du sirop, du miel ou des résines liquides ...) et les opiats (compositions molles, semblables aux électuaires, dans lesquelles entre l’opium), sont mis à l’abri dans les pots canons ou autres albarelli. Les chevrettes renferment les sirops ou des préparations liquides comme les eaux distillées, liqueurs, vins cuits … pouvant être aussi gardées dans des bouteilles. D’autres pots plus ou moins grands et cylindriques contiennent diverses matières, onguents, pommades … Les jarres et les cruches conservent les réserves d’eaux distillées, des huiles douces et sirops souvent utilisés. Il y a aussi les vases couverts. Dans les pots à thériaque se trouve la panacée appelée thériaque. Ces pots font partie des grands vases dits de « monstre » ou de « montre », car leurs formes et décorations sont particulièrement soignées et leurs tailles imposantes. Ils sont donc faits pour être montrés. Dans les apothicaireries, les objets en céramique sont installés dans des étagères en bois de chêne, de noyer ou de frêne. La partie inférieure de ces ensembles de meubles est appelée le droguier et sert au stockage des produits les plus volumineux et d'usage fréquent. La partie supérieure est le poudrier. Aux ustensiles s’ajoutent les tasses à malade ou les crachoirs. Les mortiers, parfois en céramique et pouvant être de très grande taille, sont un élément important des apothicaireries où on croise d’autres objets comme les coquemars (pots munis d’une anse placés près du feu afin de maintenir un liquide au chaud), les godets de mesure … Toutes ces formes ont peu changé depuis la Renaissance jusqu’au XIX e siècle. Au Moyen-âge, les récipients qui renferment ces drogues sont appelés 'layes' ou encore 'silènes'. Ils sont fréquemment décorés de figures allégoriques, de fleurs ou d'animaux fantastiques. Ce sont surtout des boîtes en bois sur lesquelles sont souvent peintes des figures frivoles ou joyeuses. On continue à en utiliser bien après le Moyen-âge. Il semble qu'elles soient en sapin, en chêne ou en châtaignier, mais ce n'est pas sûr. Rabelais écrit à leur sujet :

« Les silènes étaient jadis des petites boîtes, peintes à l'extérieur de figures joyeuses et frivoles, tels des harpies, satyres, oisons harnachés, lièvres cornus, canes bâtées [dispositif que l'on attache sur le dos de certains animaux pour leur faire porter une charge], boucs volant, cerfs limonniers [attelés], et autres peintures semblables faites à plaisir pour exciter le monde à rire. Tel fut Silène, maître du bon Bacchus. Mais au-dedans, on réservait les fines drogues, comme le baume, l'ambre gris, l'amome, le musc, la civette, les minéraux et autres choses précieuses. »

« Silènes estoyent iadis petites boytes, painctes au-dessus de figures ioyeuses et frivoles, comme de harpyes, satyres, oysons bridez, lieuvres cornuz, canes bastées, boucqs volans, cerfz limouniers, et aultres telles painctures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire; tel feut Silène, maistre du bon Bacchus; mais au-dedans, l'on réservait les fines drogues, comme baulme, ambre gris, amomon, muscq, zinette, pierreries et aultres choses précieuses . »

Ici, l'auteur explique l'origine des motifs qui sont encore pendant les siècles qui suivent le Moyen-âge peints sur les pots d'apothicaire. Il dévoile tout un concept esthétique médiéval qui utilise à foison les grotesques. Ceux-ci ont une fonction de catharsis (en grec κάθαρσις ce qui signifie purification), retenant la laideur dans la grossièreté de leurs traits ou l'imagination débridée, pour guider vers l'essentiel : ce qui est bon. L'exemple de Silène est caractéristique. Précepteur du demi-dieu grec du vin appelé Dionysos (Bacchus en latin), il est toujours représenté laid et saoul ou dormant, dans des situations d'inconscience ou d'amusement alors qu'il est au contraire reconnu pour sa sagesse. Il est le chef des satyres qui le soutiennent quand il est ivre et qui suivent Dionysos. Certains rites dédiés à ce dernier sont à l'origine du théâtre (Comédie, Tragédie, Satyre), dont Aristote explique la fonction de catharsis dans ce qu'on appelle sa Poétique. Les cathédrales gothiques entourées de gargouilles en leur extérieur ont une esthétique similaire. De nombreux objets médiévaux sont agrémentés de grotesques, sans doute dans ce même but amusant et purificateur.

Photographies

Coll. C.Perlès : « Chevrette en faïence de Montpellier, décor polychrome dit "a quartieri" de palmes feuillagées sur des fonds bleus et ocres alternés. Haut. 27cm. Début XVII° siècle. »

Coll. C.Perlès : « Paire de piluliers en faïence de Nevers décorés en camaïeu bleu de branchages fleuris dans le goût oriental. Haut. 13,5cm. Circa 1700. »

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Le carnet de bal.

Le carnet de bal est un accessoire de poche indispensable de l'élégante des XVIIIe et XIXe siècles. Elle y inscrit sur un support en ivoire ou autre l'ordre des cavaliers qui lui ont demandé de leur faire l'honneur d'une danse, ceci sans doute afin d'éviter les méprises. Le site de la galerie Le Curieux propose plusieurs de ces carnets dont un en ivoire monté en or datant de vers 1780. L'inscription "Souvenir d'Amitié" orne de part et d'autre le couvercle. Sur un côté du corps de l'étui, une fine miniature représente une jeune femme en buste, un ruban de roses dans les cheveux. Au revers, la sentence "Voilà mon bien" surplombe un coeur, le tout embrassé d'un collier de fleurs et perles argentées. L'intérieur comprend des tablettes en ivoire et un crayon. Le second objet du même antiquaire est un petit (5,2 cm x 3,5 cm ) carnet de bal (de gousset) et son crayon. Le tout est protégé par deux plaquettes de nacre. Celle du plat est gravée de motifs floraux et repercée d'étoiles. A l'intérieur, deux pages sont destinées aux contredanses, deux autres à la valse, et une dernière au galop : trois danses à la mode vers 1860, date vers laquelle cet objet se situe. Dans un prochain article je parlerai de la danse et notamment de la contredanse et de la valse.

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Le Mystère des Contes de Fées : Les Fées à la Mode !

Photographie : C’est la deuxième fois que je publie dans ce blog cette gravure. C’est qu’elle est admirable. En dehors du texte qu’elle illustre, elle trouve une résonance encore plus grande. Deux générations y sont représentées : un enfant nu, beau et petit, et une grand-mère habillée, grande et laide. L’enfant dépeint dans sa fragilité est assis et accompagné de lion(ne)s signes de pouvoir et de force. Le décor est champêtre et même troglodyte. Cette estampe est tirée d’un des volumes du merveilleux ensemble du XVIIIe siècle : Le Cabinet des Fées, qui rassemble une « collection choisie » d’écrits de ce genre.

Les contes de fées éclosent dans la littérature française d'une manière mystérieuse … avec Charles Perrault (1628-1703) et Marie-Catherine Le Jumel de Barneville baronne d'Aulnoy (1650-1705). Plusieurs auteurs s'essaient à ce style. Leurs ouvrages trouvent une résonance sans cesse croissante mais jamais égalée. Ce genre littéraire s'inspire sans doute d'une transmission orale dont on trouve des traces dans les écrits de l'Antiquité, les traditions d'Orient et d'Extrême Orient, certains textes de la Renaissance italienne, et la littérature médiévale chevaleresque et courtoise profondément encrée dans l’imaginaire de la terre de France. A une époque où le Roi Louis XIV (1638-1715) ordonne la destruction des grands châteaux forts, et tient sous sa main toute la noblesse et ses régions aux immenses richesses, une fée, sans doute chassée de son royaume de féérie, vient animer la main de Charles Perrault et lui dicter un temps jadis, le : « Il était une fois » … Cette écriture, dont de nombreux auteurs vont s’inspirer par la suite, est quelque chose d’autre que de la littérature. Il n’est pas étonnant que ce soit Charles Perrault qui la mette au goût du jour, lui qui croit à une certaine immuabilité de la beauté et de la sagesse (voir son poème retranscrit dans Wikipedia), qui s’est toujours comporté de façon libre, se débarrassant des contraintes collégiales pour apprendre par lui-même, s’émancipant des classiques antiques pour affirmer la primauté du temps présent, tout en participant à la création de nouvelles académies et en incorporant certaines. Les contes de fées s’affranchissent de toutes les règles classiques comme celle de la vraisemblance. Ils s’adressent à tous ; même à ceux qui ne savent pas lire ou qui ne sont pas en âge de le faire … C’est dans le cœur des enfants qu’elle se reflète le mieux ; avec toute la brillance, l’éclat qui la caractérise. Elle élève ses fabuleux châteaux aussi bien dans le merveilleux enfantin que sur le sol, le patrimoine d’une réalité et d’un imaginaire communs.

Cet imaginaire est immense. En découvrant les éditions originales, la plupart des personnes sont étonnées des petits formats des premiers livres de contes ou de ceux publiés par la suite au XVIIIe siècle. Beaucoup s’attendent à de grands ouvrages in-folio, ressemblant à des grimoires, illustrés de gravures fantastiques. Il n’en est rien ; c’est même le contraire. La mode des grands livres de contes date des XIXe et XXe siècles avec certains ouvrages illustrés comme ceux de l’Imprimerie d’Épinal. Le premier conte de Charles Perrault est intitulé La Marquise de Salusses ou la Patience de Griselidis. Il est publié en 1691 par l’imprimeur J.-B. Coignard dans un petit format (in-12). Il semblerait qu’il soit l'imitation d'une nouvelle de Boccace et de Pétrarque (tous deux des écrivains de la Renaissance italienne du XIVe siècle) comme cela est paraît-il écrit dès la page de titre ou en introduction (je n’ai pas encore retrouvé de trace visuelle de ce livre). En novembre 1693, le conte Les Souhaits ridicules est édité dans la petite revue des Modernes : le Mercure galant. En 1694, ces deux contes sont rassemblés avec Peau d’Âne dans un in-12 du premier éditeur. Il s’agit de la deuxième édition de Peau d’Âne, la première étant semble-t-il introuvable (?!). Deux années plus tard, le Mercure galant (mois de février) publie La Belle au bois dormant. En 1697 sort chez Claude Barbin Histoires ou Contes du temps passé avec des moralités dans un in-12 illustré (privilège du 28 octobre 1696) contenant : La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, La Barbe bleue, Le Maître chat ou le Chat botté, Les Fées, Cendrillon ou la petite pantoufle de verre, Riquet à la houppe, Le Petit Poucet. Toutes ces éditions sont dans des formats ‘de poche’. Et pourtant, elles nous ouvrent à des univers immenses, transcendant les âges (les générations et les temps). Si c’est Charles Perrault qui lance véritablement ce nouveau genre, la baronne Marie-Catherine d'Aulnoy publie pour la première fois ce style de conte de fée dans son roman Histoire d’Hypolite, Comte de Duglas, édité par Louis Sevestre en 1690 en in-12. Les autres contes qu’elle écrit ensuite sont aussi des éditions de cette taille : Les Contes de Fées (1696/7), les Contes Nouveaux ou les Fées à la Mode (1698). A cette même période, de nombreux autres auteurs publient (presque exclusivement dans ce format) des contes de fées, parmi lesquels de très nombreuses femmes : Henriette-Julie de Castelnau comtesse de Murat (1670-1716), Marie-Jeanne L'Héritier de Villandon (1664 -1734 : Précieuse, nièce de Charles Perrault, amie de Madeleine de Scudéry qui lui lègue son salon, de la comtesse d'Aulnoy et d’Henriette-Julie de Murat.), Catherine Durand (1670-1736), Mademoiselle Charlotte-Rose de Caumont de La Force (1654-1724) …

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Longchamp(s)

Photographie : "Modes de Paris." Planche 466 du "Petit Courrier des Dames. Boulevard des Italiens N°2 près le passage de l'Opéra. Costume de Long-Champs. Habit de cheval de forme carrée garni de boutons façonnés. Gilet de Piqué à revers, Culotte de Daim, Bottes Anglaises en Castor gris de Gérard." La ligne du dessous a été coupée sans doute originellement. Gravure en couleur, détachée d’une revue d’époque. Cette image originale est triplement intéressante car nous y retrouvons des références au boulevard des Italiens, à la mode anglaise et Longchamps. Les trois modes de promenades y sont dessinés : à pied, à cheval et en voiture. De nombreux autres éléments sur la mode d'alors y sont présents. Le Petit Courrier des Dames est publié de 1822 à 1868. C’est en juillet 1821 qu’est créé par Donatine Thierry le Nouveau Journal des Dames ou Petit courrier des Modes, des théâtres, de la littérature et des arts, publié par « une société de femmes de lettres et d’artistes ». Son titre change l’année suivante pour devenir le Petit Courrier des dames ou Nouveau journal des Modes. Il a une périodicité bidécadaire et contient 8 pages de textes et 7 gravures. Le format est en moyenne de 12,5 x 20 cm. Il continue jusqu’en 1868, après avoir publié plus de 3600 planches. Les modèles y sont présentés de face et de dos. Le Journal des Dames fait de même à la fin de 1825.

On lit dans Les Merveilles du nouveau Paris datant de 1867 "L’allée de Longchamps est célèbre par la promenade qui s’y fait le mercredi et le jeudi de la semaine sainte, et qui a pour but d’étaler les modes nouvelles du printemps …" Longchamp fait partie du bois de Boulogne. Il s’agit préalablement d’une abbaye de religieuses fondée au XIIIe siècle par Isabelle de France, une soeur de Saint-Louis. Plusieurs princesses françaises prennent des voeux dans ce monastère et les rois viennent y séjourner. Les moeurs n’y sont pas austères et certaines soeurs y font monstre d’élégance et de galanterie. L’abbaye devient donc une maison de retraite religieuse pour femmes fortunées qui peuvent y recevoir des visites. On y donne de grands concerts où on se rend en foule. Interdits, la promenade de Longchamp perdure. On s’y montre et se tient au courant des dernières tendances tout en pouvant y voir le high-life s’exhiber. C’est le cas durant les offices de la Semaine Sainte auxquels la haute société vient assister en grand appareil en déployant les modes nouvelles dans la plus grande parade de l’année où le peuple se plaît à mirer les nouvelles toilettes, les voitures somptueuses et les gens les plus en vue (prince(sse)s …). Déjà très populaire au XVIIe siècle, ‘la promenade de Longchamps’ est interdite à la Révolution. Elle reprend durant le Consulat mais n’allant plus jusqu’au monastère détruit par les révolutionnaires. Les professionnels de la mode préparent pour la promenade les tenues qui donneront le ton à la mode à venir. Il s’agit d’un véritable défilé du bon ton où s'insinue petit à petit la publicité. Dans ses Mémoires, Paul Charles François Adrien Henri Dieudonné Thiébault (1769-1846) décrit des promenades de Longchamp avant et après la Révolution en y dépeignant le faste de certains équipages et l’engouement du peuple de Paris pour ce divertissement. En voici un passage : "Au milieu d’une innombrable quantité de voitures remarquables, brillaient chaque année une cinquantaine d’équipages éblouissants, dans le nombre desquels une dizaine paraissaient plutôt les chars des déesses que ceux de simples mortels. Le monde semblait entrer en liesse durant ces trois journées […] Si l’on admirait les calèches des princes et de la Reine, les équipages de quelques grands personnages français et étrangers, il n’en reste pas moins vrai que tout cela le cédait à l’extravagante recherche de quelques Phrynés. Je me rappelle à ce sujet, mais sans plus rien savoir des détails, si ce n’est que les jantes des roues étaient en flèches, une calèche bleu de ciel, sur laquelle et à travers de légers nuages voltigeaient des Amours ; calèche montée par deux femmes éblouissantes de parure et de beauté, et traînée par quatre chevaux isabelle, queue et crinières blanches, tout harnachés en argent ciselé ou en broderies d’argent, les rênes y comprises. En fait d’élégance, je n’ai jamais rien vu de comparable à cet équipage, qui fixait tous les regards, arrachait à chaque pas des bouffées d’applaudissements. Je le vis passer de mes fenêtres, au moment où, débouchant de la rue Royale, il continuait sa marche triomphale vers les Champs-Elysées, et je guettais son retour pour lui payer un dernier tribut d’admiration." Au XIXe siècle, la promenade se fait sur l’allée de Longchamp (allée des Acacias) du bois de Boulogne (décrit dans Les Merveilles du nouveau Paris comme "l’orgueil et le lieu de prédilection de tout véritable Parisien"). Le défilé passe par les Champs-Elysées, puis l’avenue du bois de Boulogne (l’actuelle Avenue Foch) avant d’arriver dans le bois. Mais cette promenade perd petit à petit au XIXe de son faste comme le montre ce passage d'Ohé ! La Grande Vie !!! de Gyp (nom de plume de Sibylle Aimée Marie Antoinette Gabrielle Riquetti de Mirabeau, par son mariage comtesse de Martel : 1849-1932), intitulé ‘FEU LONGCHAMP’, datant de 1891, qui marque avec élégance et ironie l’ambiance de la promenade de Longchamp de 1888. L’intérêt de ce passage se situe aussi dans la description de certains types d’élégants comme la cocodette, le cocodès, la petite femme moderne ou le gommeux ; et la description de cette passion française pour la mode et le style. "Dans l’allée des Acacias à cinq heures. / UN GOMMEUX, épaules et vêtements étroits ; col très haut ; bottines à pointes aiguës et relevées ; parapluie roulé dans son étui ; pantalon retroussé ; chapeau à bords plats ; marche en fauchant, les bras écartés du corps avec affectation. / […] UN COCODES DE L’EMPIRE, épaules et vêtements larges ; cravate bleue à pois blancs ; redingote très bien faite ; pas de pardessus ; bottines à bouts arrondis ; guêtres blanches ; chapeau à bords gondolés. / UNE PETITE FEMME MODERNE, l’air vigoureux ; cheveux courts frisés au petit fer ; jupe de drap vert bouteille ; jaquette mastic ; col droit ; rose à la boutonnière ; chapeau de feutre gris sans aucun ornement ; souliers vernis à bouts pointus et talons absolument plats ; marche à grands pas. / UNE COCODETTE DE L’EMPIRE, encore jolie ; toilette de pékin gris perle ; capote de dentelle noire couronnée de violettes ; bottines de chevreau à talons Louis XV ; marche à petits pas en se berçant légèrement. / […] Sont descendus de voiture et se promènent en causant dans l’allée des piétons. / LE GRINCHEUX, montrant le maigre défilé de voitures. – Quel joli Longchamp !!! quelle élégance !... Ah !... je m’en souviendrai, du Longchamp de 1888 !... / LE GOMMEUX. – C’est infect !... (Il fait une grimace de dégoût.) / LA DAME QUI ETAIT JOLIE EN 1841, relevant précipitamment sa robe. – Où donc !... fi !... (Elle regarde à terre et marche avec précaution.) / LE GRINCHEUX. – Non, non !... ce n’est pas ce que vous croyez !... cette exclamation moderne signifie tout bonnement que ce Longchamp n’est pas réussi !... LA COCODETTE. – Vous rappelez-vous en 1867 ?... quel défilé !... la princesse de Metternich dans sa calèche jaune !... et l’impératrice !... si jolie sous son ombrelle vert pomme !... c’était toujours à Longchamp qu’elle l’arborait, sa fameuse ombrelle vert pomme !... / LE GRINCHEUX. – Comment voulez-vous que je me rappelle ça !... / LE MONSIEUR AIMABLE. – Vous étiez encore au collège ?... / LA PETITE FEMME MODERNE, protestant. Au collège ?... Ah !... voyons ! (Elle rit ; tête du grincheux.) / LA DAME QUI ETAIT JOLIE EN 1841. – C’est le Longchamp de 1842 qu’il fallait voir !... Palmyre lançait cette année-là les robes à la captive !... la taille très basse… marquée de soie négligemment nouée… […] / LE COCODES – Ici… le défilé sera toujours affreux !... autrefois on allait au lac… c’était gai, riant !... à la bonne heure !... tandis que, dans cette bête d’allée !... / LE GOMMEUX. – C’t’infect !!! / LA DAME QUI ETAIT JOLIE EN 1841, suivant toujours son idée. - … Avec la robe à la captive, on portait le bibi blanc ou rose de Chine… surmonté d’un pouf de plumes… dessous, une guirlande de roses du Bengale… les élégantes ajoutaient une ferronnière en diamants… on portait aussi le turban à la juive, orné d’un oiseau de paradis… / LE GRINCHEUX. – Ca devait être d’un goût exquis !... / LE MONSIEUR QUI A SIEGE A LA CHAMBRE DES PAIRS. – N’est-ce pas, monsieur ?... c’était autrement gracieux que les modes d’aujourd’hui ?... voyez les portraits qui reproduisent les femmes de cette époque… […] LA DAME QUI ETAIT JOLIE EN 1841. - … Ce fut cette année là que le duc d’Orléans parut à Longchamp en Jaunting-car… LE GRINCHEUX. – Hein ? LA DAME QUI ETAIT JOLIE EN 1841. – En Jaunting-car… c’était une voiture… / LE GOMMEUX, interrompant. – Infecte !... / LA COCODETTE. – Les toilettes de cette année sont inélégantes !... du drap… du drap… et toujours du drap… / LA PETITE FEMME MODERNE. – Dame ! il n’y a guère que ça de pratique !... / LE COCODES. – Pratique ! voilà bien les femmes d’aujourd’hui !... mais il ne faut pas qu’une femme soit "pratique" ! c’est sa perte !... c’est sa fin !... c’est affreux, une femme pratique !... affreux !... / LA PETITE FEMME MODERNE, riant. – Merci !... LE COCODES. – Parlez-moi des femmes qui avaient des notes de quatre-vingt mille francs chez leur lingère !... voilà des femmes !... des vraies !... mais il n’y en a plus comme ça !... ou, quand il y en a, les maris divorcent !... ils n’en veulent plus, des notes de quatre-vingt mille francs !... […] / LA PETITE FEMME MODERNE, au grincheux. – Qu’est-ce que vous regardez donc si attentivement ?... / LE GRINCHEUX. – Quatre-vingt-seize.. quatre-vingt-dix-sept… je compte quelque chose !... Quatre-vingt-dix-huit… quatre-vingt-dix-neuf… / LA PETITE FEMME MODERNE. – Vous comptez … quoi ?... / LE GRINCHEUX. – cent … Et allons donc !... j’ai les cent !... en sept minutes et demie … / LA COCODETTE. – Les cent quoi ?... / LE GRINCHEUX. – Boa !... c’était les boas que je comptais !...Oui !... on en est littéralement inondé !... cette mode jolie au début, commence à devenir … / LE GOMMEUX - … fecte !!! / LE COCODES. – La mode est aux choses qui engoncent !... autrefois … / LA PETITE FEMME MODERNE, riant. – sous l’Empire !... c’était bien mieux ! / LE COCODES. – Eh bien, oui, là !... Sous l’Empire, les femmes avaient un cou !... à présent elles n’en ont plus !... ou du moins elles nous le cachent … boas, cols officier, cols carcan … / L’HOMME AIMABLE. – Si elles nous cachent leur cou, elles nous montrent tant d’autres jolies choses !... / LA COCODETTE. – Il n’y a pas une seule jolie voiture !... des fiacres, des voitures de cercles, des Victorias mal attelées … / LE COCODES. – Et pas un cavalier présentable !... vous souvenez-vous du persil d’autrefois ?... quand nous étions tous alignés près du mélèze pour regarder tourner les voitures au bout du lac ?... / LA COCODETTE. – Ah !... oui !... je m’en souviens ! […] / LA PETITE FEMME MODERNE. – C’est passé de mode, voilà tout !... aujourd’hui on ne fait plus ça !... on fait autre chose !... / LE COCODES. – Quoi ?... / LA PETITE FEMME MODERNE. – Eh bien, je ne sais pas, moi !... on fait de la musique !... on va aux petits cinq heures !... aux expositions !... on va voir les manifestations … / LA DAME QUI ETAIT JOLIE EN 1841. – Nous aussi, nous portions le boa !... cela accompagnait à ravir le Vitchoura et le manchon chancelière … / LE GRINCHEUX. – Et quand vous portiez tout ça … est-ce que vous pouviez encore remuer ?... / LA DAME QUI ETAIT JOLIE EN 1841. – Nous ne marchions jamais !... une femme comme il faut ne sortait pas à pied… ainsi, moi… je n’ai appris à marcher qu’après la révolution de Février !... / LE GRINCHEUX, à part. – Pauv’vieille !... elle a commencé trop tard, c’est pour ça qu’elle marche si mal !..." L’Hippodrome de Longchamp ouvert en 1857 attire toujours une certaine élégance qui n’a évidemment rien à voir avec les fastes d’antan. Dans Les Merveilles du nouveau Paris (1867) on lit : "les courses de Longchamps sont toutes modernes et datent de l’importation en France de la mode anglaise de faire courir les chevaux."

A la parade de Longchamp, la distraction est dans la promenade, la galanterie (les oeillades...), le sport, l'élégance, les rencontres et le défilé.

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Le Gommeux

De rapides descriptions du gommeux sont proposées dans l’article du 10 mars 2008 intitulé Définitions de gens à la mode en France : Beaux, Copurchics, Fashionables, Gandins, Gants jaunes, Gommeux, Jeune France, Lionnes, Lions, Petits crevés, Pommadins, Raffinés … ainsi que dans celui  du 30 mai 2008 : Gandineries. Je vais maintenant les compléter.

Le gommeux est un élégant du XIXe siècle. Il est habituellement représenté coiffé avec la raie sur le milieu ou avec un haut-de-forme aux bords plats, souvent avec les cheveux blonds du blondin quelquefois un peu ondulés sur le dessus. Son visage ressemble à celui d’un poupon ou d’une femme. Il est maquillé, avec une petite moustache et le col très haut. Il porte des vêtements assez serrés aux épaules étroites et un pantalon retroussé ou à pattes d’éléphant. Son costume est sombre ou à carreaux. Il se chausse de bottines effilées parfois relevées (réminiscences de modes médiévales comme nous le verrons une prochaine fois) ou de petits souliers pointus à la manière des muscadins. Il tient un parapluie qu’il n'ouvre pas, une fine canne, une badine, un stick (canne mince et flexible à l’usage des cavaliers) ou une canne-mascotte au bec recourbé.

Voici la retranscription entière du chapitre intitulé ‘Le Gommeux’ du livre de Bertall (1820-1882) : La Comédie de notre temps (vol. 1, 1874, pp. 111-115). L’intérêt de ce passage réside non seulement dans le fait qu’il parle du gommeux mais aussi qu’il y est fait mention de nombreux autres genres de français copurchics. Dans un autre article, j'essaierai de faire un premier résumé de cette lignée dont j'ai décelé des ancêtres au Moyen-âge ; et en cherchant un peu plus, je suis sûr d'en trouver encore de plus lointains. Dès son avènement, les contemporains du gommeux le considèrent comme le représentant de cette longue suite :
« À chaque époque de l'histoire française, un nom plus ou moins fantaisiste a servi à désigner ceux que l'élégance, la prétention, ou le succès, ou le chic, suivant l’expression moderne, mettaient particulièrement en évidence. Les mignons, au temps de Henri II et Henri III. Les beaux fils, au temps de la Fronde. Les menins, au temps de Louis XIV. Les roués, au temps de la Régence. Les merveilleux, sous Louis XV. Les incroyables, au temps du Directoire. Les fashionables, à l’époque des alliés. Les dandys, sous la Restauration. Les lions et les gants jaunes, sous Louis-Philippe. Sous le dernier règne, nous avons vu surgir des dénominations plus bizarres encore. Alors que les petites dames commençaient à circuler régulièrement au Bois et recevaient la dénomination de biches, les jeunes beaux qui les suivaient ou poursuivaient, et ceux qui se façonnaient d’après leurs allures, ont reçu le nom de daims. De daims est venu peu après celui d e gandins. Puis les petites dames sont devenues des cocottes. Et les jolis petits messieurs, des cocodès. Les allures grêles et mourantes que se plaisaient à prendre les cocodès, ont donné à Nestor Roqueplan, ce Parisien émérite, l’idée de les intituler petits crévés. Le mot a prévalu. – Les cocottes sont devenues dès lors des crevettes. De même, que l’on s’honorait d’être appelé jadis ou incroyable, ou lion, ou fashionable, ou dandy, ou cocodès, on s’est honoré d’être nommé petit crevé. La guerre ayant démontré que les petits crevés se battaient aussi bien et savaient mourir sur le champ de bataille aussi bravement que les autres, le mot qui semblait contenir une accusation de faiblesse ou d’impuissance est tombé en désuétude. Aujourd’hui, les jeunes gens qui jouent la comédie du chic se nomment des gommeux. C’était Léon Gozlan qui avait donné droit de cité au lion, Nestor Roqueplan au petit crevé. C’est le journal la Vie parisienne qui a eu la puissance d’inaugurer le gommeux. Les jeunes gens élégants font partie de la gomme, les gens très-chic sont de la haute-gomme. On a cherché à se rendre compte du motif qui a conduit à cette dénomination épatante, comme on dit parmi ces messieurs. Comme s’il était nécessaire d’avoir un motif réel pour quelque chose en France ! Certains historiens prétendent que le terme a pris naissance dans un des clubs et débordé de là sur les autres et de là dans la Vie parisienne, d’une habitude réglementaire, qui consiste à passer certains noms à la gomme sur les listes des joueurs, parmi les membres du club, lorsqu’il a des observations à faire sur leur moralité. Au jeu ou ailleurs, ceux dont le nom n’a jamais été effleuré par la gomme sont des gommeux. Une origine plus simple et plus naturelle a été découverte, et nous la livrons à l’érudition des linguistes futurs. Lorsqu’un homme perd sa position, sa fortune, ou sa place, ou son rang, on dit qu’il est dégommé. S’il est dégommé par suite de cette catastrophe, il faut en conclure, ce n’est pas douteux, qu’il était gommé précédemment. Le gommé ou gommeux est l’antithèse du dégommé. Celui donc qui est bien en vue, qui brille, qui est envié pour sa toilette, sa position, son genre et son chic, est un gommeux. Si cette version ne satisfait pas complètement l’ami lecteur, et il serait difficile, nous avouons ne pas en avoir d’autre à notre disposition. Et l’on prétend qu’il est facile d’écrire l’histoire ! Quelle que soit son origine, le gommeux, en ce moment, est en possession incontestable de l’héritage laissé par la dynastie des incroyables, des cocodès et des petits crevés. Qui sait combien de temps durera son règne, et à quel héritier bizarre et fantaisiste il passera la main ! ».
Le personnage du gommeux se retrouve dans la littérature de la fin du XIXe siècle comme dans les livres de Gyp. Les journaux aiment à le parodier. Dans La Caricature (n°102) du 10 décembre 1881, il est présenté comme l’héritier de toute une lignée d’élégants commençant avec les incroyables. Sa journée est décrite (détail sur la dernière photographie) : " Le matin, dès l’aube, vers 11 heures, recevoir son tailleur qui est aussi son homme d’affaire, se lever, rendre visite à son coiffeur et faire sa provision d’esprit pour la journée dans les journaux du matin. Midi. – Déjeuner au cercle. – Petite promenade hygiénique au Bois. – Visite à Noëmi, à Lurette et à Tulipia. 2 heures. – Promenade dans les expositions d’art (il faut bien suivre la mode). – Achat de quelques bibelots pour Noëmi, Lurette et Tulipia. 4 heures. – Retrouver  les camarades chez Tortoni pour connaître les petits scandales du jour. 5 heures. – 2e visite au coiffeur pour renouveler sa provision d’esprit dans les journaux du soir, feuilleter le dernier roman en vogue pour pouvoir sciemment le déclarer infect. 8 heures. – Aller voir la pièce en vogue : au Français avec maman, aux Bouffes avec Noëmi, au Palais-Royal avec papa, à l’Opéra en famille. 11 heures. – Conduire en soirée la tante à héritage. A minuit. – Aller chercher Tulipia à la sortie de son théâtre, souper au cabaret, courir se montrer à la soirée de Mme X… et de Mme Z… finir la nuit au cercle à perdre quelques cents louis. – 6 heures du matin, coucher, repos bien gagné. "
Photographie 1 : « Le gommeux ». Illustration pleine page de La Comédie de notre temps : La civilité - Les habitudes - Les moeurs - Les coutumes - Les manières et les manies de notre époque de Bertall (1874).

Photographie 2 : « Politique et diplomatie (haute gomme) » ; « Coupe de cheveux et barbe du gommeux (petite gomme). » ; « Le bout d'ambre du gommeux. Le porte-cigarettes du boursier. » Illustrations provenant de La Comédie de notre temps ... de Bertall (1874).

Photographie 3 : Première page du chapitre intitulé « Le gommeux » de La Comédie de notre temps ... de Bertall (1874).

Photographie 4 : Petite chromolithographie publicitaire, de la fin du XIXe siècle représentant un gommeux « aujourd'hui » et son équivalent « en 1559 ».

Photographie 5 : Petite chromolithographie publicitaire, de la fin du XIXe siècle intitulée « Le Gommeux. » Il est à remarquer son habit à carreaux qui est dans la seconde moitié du XIXe siècle et la première du XXe une des marques de la jeunesse stylée comme au temps des zazous (pendant la seconde guerre mondiale) qui affichent des carreaux partout.

Photographie 6 : Petite chromolithographie publicitaire de la fin du XIXe siècle,représentant un gommeux faisant la cour à une grisette.

Photographie 7 : Photographie du XIXe siècle avec ce qui semble être un gommeux.

Photographie 8 : Journal La Caricature du 10 décembre 1881 (n°102) intitulé "La Genèse du Gommeux."

Photographie 9 : Détail de la double page intérieure du journal La Caricature du 10 décembre 1881.

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La Mode et l'Hygiène : les bains publics, la propreté, le linge blanc, les appartements de bains de Louis XIV, baigneurs et étuvistes, les baignoires, les hygiénistes ...

Photographie : « Très rare boule à savon en porcelaine blanche de Saint-Cloud, décorée d'écailles en léger relief. Monture argent, Paris 1732-38. Diam. 8,2cm. Circa 1730. » « coll. C.Perlès ».

L’histoire de la mode française est aussi celle de l’hygiène. On se lave beaucoup au Moyen-âge dans des bains publics notamment. Il y en a de nombreux à Paris jusqu’au XVIe siècle. Par la suite, l’église critique de façon véhémente ceux-ci ; mais ils continuent d'exister. Au XVIIe, il n’est pas de bon ton de dire que l’on prend des bains, ce qui a souvent une connotation amoureuse et sexuelle : les étuves publiques nombreuses jusqu’à ce siècle étant considérées par l’église de cette époque comme des lieux de débauche car il semblerait que les femmes y soient admises et que ces ablutions qui se donnent le matin comme en fin de journée durent parfois toute la nuit. Au siècle des précieuses, on se lave pourtant et pas seulement à l’eau, mais aussi avec de nombreuses autres lotions. Même louis XIV que l’on dit ne prendre officiellement que très peu de bains, possède au rez-de-chaussée du corps central du château de Versailles un somptueux appartement de bains avec plusieurs pièces contenant baignoires et petites piscines où il rejoint sa cohorte de courtisanes. Mais ceci se fait en toute discrétion. À cette époque, les élégants font deux toilettes : la première, celle de propreté où on se nettoie avec de l’eau et du savon ou avec des vinaigres parfumés ou autres lotions, et la seconde toilette, plus mondaine, où on finit de se parer et reçoit. A elles deux, elles peuvent durer plusieurs heures chaque jour. La place importante de l’hygiène dans la vie d’un élégant s'exprime aussi dans les nombreux services de toilette et les étuis portables dans lesquels sont placés de petits objets à parfums et autres. La propreté est un aspect important de la mode. Celle du linge et le temps qu’on passe à sa toilette sont les signes d’une personne élégante. Mais pas seulement car le terme de propreté a une définition bien plus large. Jusqu’à la Révolution, la mode, l'intelligence (l'esprit) et l’élégance en général sont des arts de la propreté.

Antoine de Courtin (1622-1685) écrit dans son Nouveau traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens (1671) que « La Propreté fait une grande partie de la bienséance, & sert autant que toute autre chose, à faire connaître la vertu & l’esprit d’une personne ». Par propreté il entend tout ce qui concerne l’habillement (être bien mis, harmonieusement, être à la mode), la netteté de celui-ci et du linge blanc ainsi que du visage et des extrémités. Quand on dit au XVIIe siècle que le linge blanc doit être net, cela suppose que le corps le soit aussi (avez-vous déjà essayé de garder du linge de corps immaculé ne serait-ce qu’une heure en étant sale ?). Une personne propre est donc bien habillée, avec netteté et goût. Il ne s’agit pas seulement d’avoir un corps et des habits nettoyés, mais aussi d’être vêtu et paré avec subtilité, d’être poli, gracieux et d’avoir un esprit fin rempli de toutes les qualités (ou du plus possible). Tout ceci est du domaine de la propreté. C'est ainsi que le mot 'décrasser' peut signifier 'rendre poli' et que celui de 'crasse' est souvent associé à des manières grossières. Il est important de saisir cette notion de propreté afin d’envisager l’élégance française et de comprendre son influence. C’est un tout, une harmonie générale !

Et puis il y a les maisons de bains. Le métier de perruquier comprend celui de baigneur, étuviste et barbier jusqu’au XVIIIe siècle et peut-être un peu après. Les appartements de bains que d'aucuns possèdent sont souvent des lieux très élégants, avec un service nombreux et raffiné. On s’y baigne dans différentes sortes de préparations dont certaines parfumées : on se lave à l’eau dans des baignoires, prend des douches, des bains chauds, de vapeur, froids, agrémentés de lotions ... François-Alexandre-Pierre de Garsault (1693-1778) explique tout ce que comprend le métier de perruquier dans son Art du perruquier (1767). On y apprend qu’il s’adresse aux femmes comme aux hommes ; qu’il inclut en particulier l’art de fabriquer des perruques mais aussi de « faire les cheveux et friser », poudrer, faire la barbe. Certains se spécialisent dans les bains. On distingue les bains de propreté et ceux de santé. Les deux comprennent des passages entre l’étuve et le bain. Le bain de propreté consiste en diverses frictions, immersions, lotions et pâtes, bains et eaux de senteur. « On ne prend guère ces Bains qu’un ou deux jours de suite, & de temps à autre. […] Ce qu’on appelle Bain de Santé, se prend comme le précédent, avec de l’eau tiède, mais plusieurs jours de suite, & ordinairement comme remède par ordre du Médecin : c’est pourquoi on fait abstraction de toutes les frictions & immersions délicieuses qui accompagnent le Bain de propreté. » Ce bain de santé comprend diverses sortes d'immersions en fonction de la pathologie : bains chauds, froids, artificiels (avec des herbes médicinales, aromatiques, des minéraux …), locaux, secs (de sablon, de marc de raisin). Les bains sont donc raffinés et courants. Les gens les plus riches ont leur propre appartement de bains mais ne dédaignent pas les bains publics où ils trouvent de la sérénité, du calme et de l’incognito. Certaines maisons de bains publics sont très prisées à cette époque car particulièrement chics, avec un nombreux personnel très attentif.

Photographie : « Perruquier Baigneur Etuviste, Appartement de Bains. » Gravure du XVIIIe siècle, provenant de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et D'Alembert. Il s'agit d'un plan d’appartements de bains avec des coupes transversales. On y distingue 2 baignoires, 2 éviers avec robinets, une chambre avec 2 lits, des toilettes et des petites pièces. Voici la description de la planche que l’on trouve dans l'Encyclopédie : « PLANCHE IX. Appartement de bains particuliers. Fig. 1. 2. & 3. Plan des bains; la fig. 1. est la coupe sur la ligne A B du plan, & la 2. la coupe sur la ligne C D du même plan. E, escalier. F, antichambre. G, petite lingerie. H, chambre en niches. I I, les lits en niches. K K, &c. garde-robe. L, chambre des bains. M M, baignoires en niches. N, réservoir d'eau froide. O O, passages au - dessus des - quels sont d'autres réservoirs. P, étuve. Q Q, fourneaux. R R, chaudières. S S, cheminées des fourneaux. T T, portes des fourneaux. »

Au XVIIIe siècle, plusieurs gravures nous dévoilent une dame prenant un bain à son domicile. Le sous-entendu érotique est très présent dans ces images. Elles prouvent aussi que cet usage est courant dans les lieux d'habitation souvent grâce aux porteurs d'eau qui ont une importance toute particulière dans des grandes villes comme Paris jusqu'à l'avènement de l'eau courante. Ils apportent le liquide à domicile. Ils sont très nombreux. Au XIX e siècle la baignoire se démocratise véritablement et meuble les intérieurs parisiens modernes. Edmond Texier écrit en 1853 dans son Tableau de Paris que seules les parisiennes savent faire une toilette complète avec « le bain, les parfums, les flots d’écume répandus par des savons onctueux, la pâte d’amandes, les essences, rien n’est épargné. » Au milieu de ce siècle l’hygiénisme prône en Europe certaines valeurs de propreté et d’hygiène de vie. On s'intéresse à la mode et essaie de la rendre hygiénique, comme dans le traité de Jean-Antoine Goullin, datant de 1846, intitulé La Mode sous le point de vue hygiénique, médical et historique ou Conseils aux Dames et à la jeunesse, dans lequel l’auteur donne de très nombreux conseils : habits ni trop étroits ni trop légers, coiffures pas trop serrées non plus … et même des recettes de soins et d’embellissement du corps. Il recommande la gymnastique. Il déconseille fortement l’usage du corset qui pourtant continue à être à la mode jusqu’au début du XXe siècle. Il explique pourquoi : évanouissements … Alphonse-Louis-Vincent Leroy (1742-1816) est un médecin du XVIIIe siècle qui écrit aussi sur ce sujet dans son Recherches sur les habillements des femmes et des enfants ou Examen de la manière dont il faut vêtir l'un et l'autre sexe (1772). La découverte des microbes par Pasteur (1822-1895) en 1865 révolutionne complètement la médecine et cette notion d’hygiène. Il en résulte de nouvelles modes vestimentaires et pratiques comme le sport … Les découvertes de Pasteur et leurs implications hygiéniques sont un tournant non seulement dans la médecine mais aussi dans les pratiques quotidiennes et la mode. Les vêtements sont moins serrés ... En France on appelle que rarement les adeptes de ces nouvelles coutumes des hygiénistes, mais de nouveaux qualificatifs apparaissent comme gentilhomme du sport. Voici un passage de Trop de chic de Gyp (1900) qui décrit ces pratiques à la mode « Les jeunes boudinés vivent différemment … sous prétexte qu’il faut faire de l’exercice et de l’hygiène, ils débutent au réveil par un tub qui souvent les laisse grelottants … après les haltères, promenade à cheval à fond de train … déjeuner très léger, afin de ne pas engraisser … c’est impossible avec la nouvelle forme de la poitrine « pschutteuse… » [je donnerai la définition de ce mot dans un autre article : cela signifie faux élégant] cigares très forts, partie de paume, pour se faire du muscle… marche forcée en fauchant vigoureusement, ce qui double la fatigue … escrime et douche anéantissante … nombres de tasses de thé au five o’clock… dîner léger, toujours pour ne pas engraisser… nuit au jeu, au bal ou n’importe où !... on rentre livide !... Qu’est-ce que ça fait ?... c’est de l’hygiène !... ». A la fin du XIXe siècle et au début du XXe les expositions d’hygiène se multiplient comme au Palais de l’Hygiène.

L'hygiène est un thème qui pose la question de notre environnement physique et mental, de l'harmonie et de l'évolution du genre humain. La propreté nous engage dans notre entier : nos actions, nos rapports avec les autres et ce qui nous entoure, la politesse, notre âme ... C'est un tout qui apporte plaisir et tranquillité, un des fondamentaux de l'intelligence, une des bases de la construction de notre avenir.

Photographie : « Palais d'Hygiène (Esplanade des Invalides) ». Cet édifice est construit à Paris pour l'exposition universelle de 1878, et est reproduit sur cette petite chromolithographie publicitaire du 4ème quart du XIXe siècle.

Photographie : Une petite-maîtresse du XIXe siècle au bain. Détail d'une page de Tableau de Paris d'Edmond Texier (1853) . On peut lire au dessous et à côté : « Les bains à domicile sont une dérivation des établissements de bains chauds. L'élément principal, c'est-à-dire l'eau, est transportée, ainsi que les baignoires, chez les petites maîtresses, qui ne sauraient se livrer dans un lieu public à tous les raffinements de leur toilette, et chez les bourgeois riches, qui ne veulent pas s'imposer de dérangement. Il est difficile de pénétrer dans ces intérieurs et ces réduits où se cachent les mystères de la vie intime du Parisien. »

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Les Boulevards des Italiens, des Capucines et de Montmartre.

Photographie : "Chevelure en porc-épic. Schall à Mouches. Rubans en Cothurnes. Dessiné d’après nature sur le Boulevard des Capucines". Gravure de 1798, planche 25 provenant du Journal des Dames et des Modes fondé à Paris en 1797.

Les Boulevards sont le "Nouveau Cours" (voir article sur 'Le Cours'). Tracés au XVIIe siècle sur l’emplacement des anciens remparts de Paris, ils sont dans cette ‘tradition’ élégante, et occupent une place de choix dans la mode des XVIIIe et XIXe siècles. Ils sont à cette époque un lieu de promenade où on parade, fait des rencontres, prend des cafés, se restaure, se divertit, vit le jour comme la nuit … Les plus à la mode sont ceux du côté de la Madeleine : boulevards des Capucines, des Italiens et de Montmartre. Là se joue la vie parisienne ; surtout aux Italiens où sont les meilleurs cafés ouverts après minuit, les théâtres et autres délassements de choix ; et où au sortir de la Révolution une grande partie des émigrés auparavant réfugiés à l’étranger s’y installent à leur retour à Paris.

Au XVIIIe siècle cette promenade est déjà réputée. On lit dans le Dictionnaire universel de la France de 1771 que les boulevards sont une « des promenades les plus fréquentées de la capitale, parce qu'elle est ouverte à tout le monde. L'avantage que l'on a de s'y promener en équipage, & les embellissements qui y ont été faits par MM. les Prévôt des marchands & échevins [magistrats s'occupant des affaires communales], & par les particuliers propriétaires des maisons voisines ; les cafés brillants que l'on y a construits, les rafraichissements que l'on y vend, les chaises que l'on y loue, les jeux qui s'y rassemblent, la musique que l'on y entend dans les cafés, le concours d'un nombre infini de voitures qui peignent admirablement la magnificence & le goût de cette grande ville ; tout enfin contribue à faire de cette promenade une espèce de foire perpétuelle & l'une des plus brillantes que l'on puisse imaginer. » Les théâtres y abondent surtout après le boulevard des Italiens, et la foule est attirée par tout ce scintillement, comme l’écrit Louis-Sébastien Mercier dans un chapitre de son Tableau de Paris (1781) intitulé ‘Tréteaux des boulevards’.

Photographie : « Démarche du Parisien boulevardier. » Illustration La Comédie de notre temps (1874-1876) de Bertall (1820-1882).

Voici des passages du chapitre consacré aux boulevards de Les Merveilles du nouveau Paris de Décembre-Alonnier datant de 1867 : "Ces magnifiques voies, offrant des chaussées spacieuses, bordées de chaque côté par de beaux trottoirs bitumés et plantés d’arbres, sont les principales artères de la vie parisienne qui s’y agite au milieu d’un mouvement indescriptible ; toutes les classes, tous les degrés de la société y ont leur place et s’y coudoient sans se mélanger. La jeunesse dorée et les femmes qu’Alexandre Dumas fils a si spirituellement nommées les dames du demi-monde, se donnent rendez-vous devant les brillants cafés, les restaurants célèbres et les somptueux magasins étalant aux yeux éblouis toutes les merveilles de l’univers. […] C’est en 1670 que la partie du boulevard comprise entre la Bastille et la porte Saint-Honoré fut exécutée ; peu de temps après on prolongea cette promenade jusqu’à la porte Saint-Honoré. Mais, à cette époque, il était loin d’avoir l’animation qui en fait aujourd’hui la plus belle voie de l’Europe ; du côté de la ville, c’étaient des jardins qui bordaient les maisons ; de l’autre côté s’étendait la rase campagne où l’on voyait disséminées de-ci de-là quelques rares maisons de cultivateurs et de maraîchers. Ce ne fut qu’après la Révolution, que ces terrains, dégagés des droits de main-morte et autres, permirent à la ville de prendre l’accroissement que son industrie rendait nécessaire, et bientôt les boulevards furent encadrés entre deux rangées de maisons : leur longueur totale est de quatre kilomètres et demi. […] Le boulevard Montmartre semble réaliser déjà les merveilles d’un conte des Mille et une Nuits : les vitrines des magasins étalent au regard émerveillé de riches cachemires et dentelles, des bronzes précieux, des objets d’art de tout genre. Les cafés rivalisent en beauté avec ceux du boulevard des Italiens ; parmi eux il en est trois qui jouent un rôle important dans le monde des lettres ; nous voulons parler du café des Variétés, de Suède et de Madrid ; ce dernier est chaque jour, de trois à cinq heures, le rendez-vous des chroniqueurs et des correspondants des journaux de province. Ce moment de la journée est connu dans cette partie de Paris sous le nom d’heure de l’absinthe. Ces trois cafés servent de points de réunion aux gens de lettres, journalistes, auteurs dramatiques ou romanciers. C’est là que s’élaborent les nouvelles politiques qui rassurent ou font trembler l’Europe, les concours littéraires et les faits divers : tout le journalisme gravite autour de ce centre. L’ancien boulevard de Gand, connu par notre génération sous le nom de boulevard des Italiens, est le lieu de rendez-vous du bon ton et de la suprême élégance, qui pourtant ne sont pas toujours de bon goût : c’est là que les lions et les lionnes du jour viennent étaler leur luxe. Les étrangers curieux se glissent à travers la foule des oisifs élégants, et vont apprendre comment on déjeune à Tortoni, et comment l’on soupe à la Maison-Dorée ; les trois Opéras sont dans le voisinage. La Bourse est également à peu de distance ; aussi le boulevard des Italiens sert-il à MM. Les coulissiers de lieu de réunion. […] Sur l’emplacement occupé aujourd’hui par la Maison Dorée, sur le boulevard des Italiens, s’élevait autrefois le café Hardy, le premier qui ait donné des déjeuners à la fourchette fort prisés pendant plus de cinquante ans par les amis du bien vivre. […] Le boulevard des Capucines est beaucoup moins animé ; les promeneurs y sont plus rares ; cependant les magasins y sont peut-être plus luxueux qu’au boulevard des Italiens. C’est là que s’élève le gigantesque hôtel élevé par M. Péreire, le Grand-Hôtel, qui tient à la disposition des voyageurs sept cents chambres et soixante-dix salons, et dont le merveilleux service n’a de rival peut-être que celui de l’hôtel du Louvre, élevé par le même financier".

Voici un passage de Les Viveurs de Paris (1857) qui décrit l’atmosphère nocturne du boulevard des Italiens au milieu du XIXe siècle : "Or, la nuit en question et à l’heure que nous avons indiquée, le boulevard des Italiens semblait plus vivant et plus animé qu’il ne l’est souvent en plein jour. Un certain nombre de voitures, calèches découvertes pour la plupart, sillonnaient rapidement la chaussée, ramenant des Champs-Élysées les promeneuses qui, après la sortie du spectacle, avaient été bien aises de respirer pendant une heure l’air pur et rafraîchi de la nuit. Des groupes de jeunes gens en gants paille et en bottes vernies se promenaient en fumant des panatellas, des régalias et des Londress, en face du café de Paris ou du perron de Tortoni. De jeunes et jolies femmes, les unes aussi fraîches que les gros bouquets de roses qu’elles tenaient à la main, - les autres empruntant leur éclat factice à la poudre de riz et au rouge végétal, - passaient au bras de leurs cavaliers et répondaient par des sourires chargés de promesses aux paroles tendres ou lestes murmurées tout bas à leur oreille. Il y avait foule, nous le répétons, mais cette foule n’était pas bruyante. On pouvait percevoir les moindres bruits. On entendait le petit frémissement des robes de soie froissées en marchant. On distinguait au loin le cri monotone des vendeurs de journaux officiels qui proposaient à chaque passant la Patrie ou le Moniteur du soir. Des ombres joyeuses se profilaient derrière les rideaux abaissés des cabinets de la Maison Dorée, du café Anglais ou du café Foy ..."

Les endroits ouverts la nuit décrits ici sont surtout des cafés. L’histoire des cafés parisiens remonte au XVIIe siècle. C’est à la toute fin du XVIIIe siècle (au temps des merveilleuses et des incroyables) qu’ils s’embellissent et deviennent des endroits chics avec des décors à l’antique, de grandes glaces, des luminaires, du marbre … C’est aussi à cette époque que certains ‘prennent’ sur le boulevard, s’ouvrent en terrasses ou dans des jardins, ce qui permet aux femmes d’en profiter, la respectabilité voulant qu’elles n’y entrent pas. Les choses changent petit à petit au XIXe, la population parisienne se multipliant … et avec elle les cafés. Pendant tout ce siècle, le boulevard des Italiens reste le haut lieu des gandins et autres dandys parisiens.

Certains prétendent que le terme de ‘gandin’ serait une référence au boulevard de Gand, nom donné, sous la Seconde Restauration, à un des côtés du boulevard des Italiens en souvenir de l'exil à Gand du roi Louis XVIII pendant les Cent-Jours. Mais les témoignages et documents d’époque sur les gandins sont difficiles à trouver.

Au XIXe siècle, les Champs-Élysées jouent une place de plus en plus importante dans la vie festive parisienne. Et il est très agréable d’y sortir pour s’amuser, danser … C’est aussi pas très loin des boulevards et du bois de Boulogne. La plus grande partie de la vie élégante et festive parisienne du XIXe siècle se retrouve à flâner joyeusement et élégamment du bois de Boulogne au boulevard Montmartre en passant par les Champs Élysées, l’actuelle place de la Concorde, la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, des Capucines et des Italiens. Mais ce long cours qui part de Longchamp et se prolonge jusqu’au boulevard Montmartre continue jusqu’à la Bastille. On trouve encore sur cette partie des théâtres, en particulier autour de la porte Saint-Martin. Du fait des nombreux méfaits mis en scène sur les planches, le boulevard du Temple est surnommé le boulevard du Crime.

Photographies : Trois cartes postales d'époque, respectivement de 1802, 1806 et 1803 présentant une photographie des boulevards des Capucines, des Italiens et de Montmartre, avant que le boulevard Haussmann rejoigne celui des Italiens en 1926.

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Coffres, coffret et boîtes de toilette.

Les coffres sont des meubles de rangement très utilisés jusqu'au XVIIIe siècle et en particulier au Moyen-âge car on se déplace beaucoup et cela dans toute l'Europe. Ils font partie de ces objets facilement transportables tels les tapisseries murales ou les sièges pliants. On dépose dans certains les habits, les plus délicats étant préalablement enveloppés dans une fine et délicate toile (la toilette). Les coffrets sont de moindre taille. Certains ressemblent à de petits coffres-forts comme celui de la première photographie. Ce modèle fait 16 x 9 x 11,5 cm. Il appartient à la galerie Debackker. Réalisé en France vers 1400, il est en bois et cuir rouge avec des traces de dorures. Les montures sont en cuivre. La galerie Wanecq expose un coffret en marqueterie d'époque Louis XIV (deuxième photographie) : « Coffret rectangulaire à couvercle en doucine, en marqueterie d’écaille rouge et de laiton gravé. Décor de rinceaux feuillagés, de bouquets et d’un riche bestiaire d’oiseaux, singes et escargots dans le goût des dessins de Jean Bérain (1640-1711) « dessinateur de la Chambre et du Cabinet du Roi ». H. 9 cm, L. 28,5 cm, P. 22 cm. Ce type de coffret était très prisé par les collectionneurs sophistiqués de la première moitié du XVIIIe siècle. Un portrait de Madame Marsolier et sa fille peint par Jean –Marc Nattier, conservé au Metropolitan Museum of Art de New-York, montre la jeune fille tenant un coffret marqueté dans le même esprit. » Sans doute s'agit-il de celui que l'on peut voir  sur www.photo.rmn.fr. Cette peinture représente Madame Marsollier assise à sa table de toilette embrassant sa fille d'une plume et d'un brin de fleurs de pensées tout en contemplant ce que cela donne dans le miroir. Sa progéniture regarde de face, la main droite posée sur un genou de l'adulte et l'autre tenant ouverte la boîte près du bassin de sa mère qui sort de l'objet plumes et fleurs délicates.

Sur la table de toilette sont disposées différentes boîtes que je vais à présent répertorier avec les boîtes : à mouches, à savon, à poudre, à pâtes, à rouge, à opiat, à bijoux, à montures de bois, à pilules, à fioles, à parfum, bergamote, à linge, à perruques, les caves à parfum qui elles sont de véritables coffrets de même que certains nécessaires de toilette. Les boîtes à mouches contiennent un pinceau, de la pâte et une brosse pour la colle, des rubans adhésifs sur lesquels sont posées les mouches faites de taffetas ou de velours noir à revers gommé, ayant toutes sortes de formes et de tailles : longues en losange, carrées, en coeur, en croissant de lune, ou même découpées en étoiles avec un petit diamant au centre. Ces boîtes ont un couvercle, plusieurs compartiments, parfois un petit miroir et une monture. Il en existe de portatives. Les mouches que l’on place sur le visage disent une sensibilité et ont un nom en fonction de leur emplacement : en haut du front au milieu pour la majestueuse, au coin de l’œil pour la passionnée, sur la joue pour la galante ou l’enjouée, sur le nez pour la gaillarde, au coin de la bouche pour la baiseuse ou la coquette, sur le menton pour la discrète… Les boîtes à savon ou savonnières vont par deux. L’une est destinée à mettre l’éponge et l’autre le savon. On les appelle aussi boules à éponge ou à savon. Les boîtes à poudre sont souvent les plus grandes des boîtes de toilette. Elles gardent des poudres parfumées que l’on appelle parfois « grosses poudres de violettes », avec une base de plantes et drogues aromatiques. Les poudres pour les cheveux sont elles aussi parfumées aux fleurs … Les boîtes à pâtes contiennent des pâtes pouvant servir pour se laver les mains sans eau, comme avec celle de Provence, dont Simon Barbe offre la recette dans son livre : Parfumeur Royal, ou l'art de parfumer avec les fleurs & composer toutes sortes de parfums, tant pour l'Odeur que pour le Goût (1693). Avant le dix-septième siècle, il semble qu’on les utilise surtout comme parfums, et qu’elles sont alors le plus souvent constituées d’amandes pilées mélangées à des éléments odorants. « L’esprit-de-vin » (l’alcool) ne servant pas encore de véhicule aux parfums, ceux-ci ont surtout cette forme. On continue à recourir à cet usage au dix-huitième siècle. Les boîtes à rouge comportent des mortiers à fard. C’est dans les mortiers à fard et à rouge que l’on broie les ingrédients de leurs préparations. La dame l’applique avec un petit pinceau, comme le fait Madame de Pompadour dans une peinture de François Boucher de 1758. On compte aussi des boîtes à fard portatives. Le rouge peut être fait de cinabre ou de carmin mélangé à du talc de Moscovie ou d’autres matières. Les villes comptent leurs marchands de rouge et certains de ces fards ont des noms spécifiques. Les boîtes à opiat sont souvent les plus petites. Primitivement, il semble que l’on appelle ‘opiat’ un médicament interne comprenant de l’opium. Mais on donne aussi  ce nom  à des dentifrices et peut-être à d’autres préparations. Les boîtes à bijoux gardent devinez quoi ? Elles portent parfois le nom de baguiers, mot qui désigne tous les objets servant à entreposer les bagues et autres bijoux. Certains on la forme de tiges équipées de crochets sur lesquels on suspend les parures ; quand ce ne sont pas des coffrets ou des coupes ... Les boîtes à racines conservent les racines. S’agit-il de la poudre de racine d’Iris de Florence dont on fait grand usage, ou de racines à mâcher comme la guimauve, l’acore odorant, la réglisse…, pour les dents, les gencives, l’haleine, la santé… ? Les boîtes à montures de bois peuvent être faites de deux petits disques de faïence enchâssés dans une monture de buis constituant le fond et le couvercle. Elles se portent facilement en poche afin de transporter des crèmes, onguents ou mouches de beauté. Les boîtes à pilules ou à pastilles contiennent des pastilles à odeurs, à brûler, de bouche. Les pastilles à odeurs parfument. Celles à brûler font de même mais une fois mises sur des braises ardentes préalablement placées dans des cassolettes faites à cet usage (voir la section sur les brûle-parfums). Parmi les pastilles de bouche citons le cachou. Dans les boîtes à fioles on garde des fioles (en verre) à parfums, poudres, médicaments, eaux de toilette, élixirs pour les yeux... Les boîtes à parfum sont des vinaigrettes contenant un morceau de coton ou d’éponge imbibés de vinaigre aromatique ou d’eau parfumée et placés sous une petite grille métallique articulée. Elles ont aussi le nom de boîtes à senteur, se portent sur soi et sont parfois en céramique. Elles connaissent un grand succès aux dix-septième et dix-huitième siècles, et un peu moins au dix-neuvième. Elles sont très proches des vinaigrettes que l’on invente au dix-septième siècle et qui renferment elles aussi des morceaux d’éponge ou de coton imprégnés de parfum. Les boîtes bergamote ou Bergamotes (photographie), sont faites à partir de la peau de l'orange bergamote. Cette peau est retournée, puis déposée sur un mandrin de bois. En séchant, elle épouse la forme désirée. Recouverte d'un très léger cartonnage, elle est ensuite enduite d'un mélange de colle et de craie, poncée puis peinte de scènes galantes dans un style naïf et enfin vernie. Les Bergamotes seraient caractéristiques d'un art populaire Grassois du dix-huitième siècle et de la première moitié du dix-neuvième. Les boîtes à linge servent à ranger des mouchoirs, des bas en soie ou en coton ... Elles ont la forme de petits coffres pouvant contenir le linge fin qu'un homme de qualité peut employer en deux jours. Certaines sont parfumées. Les boîtes à perruques sont longues et étroites, à la proportion d'une perruque, et rondes par les bouts. Certaines sont garnies d’une toilette de senteur à l’intérieur, et à l’extérieur de peau de senteur, le tout étant bordé de galons d’or, d’argent ou de soie. On y ajoute parfois une serrure ou un crochet. Les caves à parfum ou cabinets à parfum ou cassettes ou nécessaires à parfum , sont des petits coffrets dans lesquels sont disposés des flacons, parfois avec un entonnoir et un gobelet (une timbale) pour les mélanges, et plus rarement une coupelle et un rince-oeil. Il y a aussi les flaconniers qui comportent flacons et entonnoirs.

Les nécessaires de toilette sont des coffres assez grands pour contenir de nombreux objets, sauf pour les nécessaires de poche (ou étuis-nécessaires) qui recèlent de petits articles : boîte à mouches, brosse à dent, couteau pliant, crayon, cuillère, cure-oreilles, entonnoir, flacons, gratte-langue, passe-lacet, peigne, pince à épiler, porte-crayon, racloir pour les dents, tablettes pour envoyer des messages…L’intérieur est doublé de velours ou de soie. Les nécessaires de toilette peuvent comporter en plus : boîtes bergamotes, autres boîtes, cachet, canif, carnet de bal, cassolette, coupelle, cuilleron, démêloir, épingles de toilette, gants cosmétiques ou glacés, passe-laine, dé, étui, gobelet, houppe de cygne, houppette, jarretières, miroir, oeillère, petite cuiller, porte-aiguilles, porte-mine, pots à pommade, réchaud, rubans à peignoir, sachets parfumés, soucoupe et tasse… Certains nécessaires sont incorporés à des objets auxquels ont ne s’attend pas comme à de petites lorgnettes ou à de étuis à messages. Quelques cannes, dites aujourd’hui cannes de beauté, ont des compartiments contenant de petites boîtes, des flacons à parfum, manucure … Le barbier a aussi son nécessaire : le nécessaire de barbier. Les nécessaires de voyage sont garnis de toutes sortes d’éléments, dont certains pour la toilette, que l’on emporte lors de longs déplacements. Les étuis à ciseaux sont d’autres de ces objets, avec les étuis à aiguilles ou les étuis ou nécessaires à couture dans lesquels se trouvent, parmi d’autres garnitures, des dés à coudre…

L'antiquaire Le Curieux vend sur son site divers exemples de ces « nécessaires, étuis et coffrets ». comme celui-ci qui illustre la fin de cet article et dont voici la description : « Prestigieux nécessaire de voyage de Dame, le coffret en loupe, écoinçons et filets de laiton, poignées de transport encastrées. Le blason du couvercle est gravé du chiffre "BL". Serrure et clé "trèfle", signée du grand tabletier parisien : "FAIT PAR MAIRE , Ft DE NECESSAIRES, RUE ST HONORE N° 154 A PARIS" Dans un gainage de maroquin rouge longs grains doré aux petits fers, il contient dans des emplacements et plateaux : * Un tête à tête en porcelaine de Paris, réserves et décors en grisaille, polychromie et dorure. Deux boîtes à thé en vermeil, un mélangeur en cristal et vermeil, un passe-thé, un couvert et deux petites cuillères en vermeil, une casserole haute et son couvercle en vermeil. * Un nécessaire à écrire : porte plume, porte mine, taille plume, deux encriers, un bougeoir à main, un cachet gravé du prénom "Aglaé", un grand portefeuille à soufflet en maroquin vert doré aux petits fers * Un nécessaire de toilette, soins de visage et cosmétique, comprenant notamment un mortier à fard, son couteau et sa poupée, un petit pot à pommade en porcelaine dorée, deux détartreurs de dents monté en nacre, un cure-dent et cure-oreille, 4 flacons cristal, bouchons et stoppeurs en vermeil, un bain d'œil, un entonnoir à parfum, une brosse à dent en vermeil, 3 peignes et démêloirs en corne. * Un nécessaire à couture : Ciseaux, crochet de Lunéville, porte-aiguille en écaille blonde piquée d'or, un dé en or 2 couleurs, un étui à bobines. Orfèvres parisiens associés : Denis-François Franckson et Louis-Antoine Drouard. France, Paris, circa 1802-1804. Dimensions : 46 cm x 24,5 cm, hauteur 15,5 cm. Très bel état (toutes les pièces sont d'origine à l'exception du miroir qui a été changé postérieurement. »

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Anglomanie, partie 4 : Le sport avec les gentlemen, les gentilshommes du sport, les sportsmen et les sportswomen, les hygiénistes.

- Mardi 28 octobre 2008 - Anglomanie, partie 1 : Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans les premières années du XIXe.

- Vendredi 31 octobre - Anglomanie, partie 2 : Fashionables et dandys.

- Mardi 4 novembre - Anglomanie, partie 3 : Lions, lionnes, lionceaux, faux anglais, high life, snobs, perfect gentlemen.

Photographie (gauche) : Première page du chapitre sur 'Le sport' de La Comédie de notre temps (1874-1876) de Bertall (1820-1882). Ce livre délicieux croque les moeurs de son époque avec un humour tendre, comme au XVIIIe siècle on désigne par couleurs tendres des tons impétueux et riches, vifs et profonds, doux et délicats. Les traits des caricatures et des textes de Charles Constant Albert Nicolas d'Arnoux de Limoges Saint Saens, dit Bertall, dessinent la vie d’une façon qui rappelle un peu ces couleurs précieuses, originales, flamboyantes et vraies (des pastels intensément colorés) du XVIIIe siècle. Balzac le protège à ses débuts et le garde comme illustrateur attitré.

Le concept de sport naît, semble-t-il, en France avec l'anglomanie. Bertall (1820-1882) consacre un chapitre au sport dans La Comédie de notre temps (1874-1876) : « Sous la dénomination de sport, mot anglais, on comprend tout ce qui a trait aux exercices du corps dans leurs rapports avec les animaux, section des chevaux et des courses, ou contre eux, section de la chasse et de la pêche, ou sans eux, section de la natation, de l’escrime et du canotage. Un sportsman accompli est un homme dans lequel toutes les facultés physiques sont en équilibre, ce qui doit, en théorie, produire le mens sana in corpore sano. En réalité, cela produit parfois tout le contraire. Le nom de sportsman, par dérogation, est donné plus spécialement à ceux qui se préoccupent d’une façon plus particulière du cheval et des courses de chevaux. »

Photographie (droite) : « Courses de Longchamps. » Image tirée de Les Merveilles du Nouveau Paris (1867) par Décembre-Alonnier.

Photographie (au dessous) : Quatre différentes illustrations de La Comédie de notre temps (1874-1876) de Bertall avec : « Gentleman. Courses, bains de mer et tir au pigeon. » ; « Gentilhomme du sport. Tenue de sportsman extra-muros. » ; « Gentilhomme du sport. Tenue de sport extra-muros. » ; « Sportswomen ».

Au XIXe siècle, avec la vogue des turfs ; les turfistes font leur apparition avec deux nouveaux genres : le gentilhomme du sport et le sportsman. Le premier est sur les champs de courses : il joue. Le second normalement aussi ; mais dans son Physiologies parisiennes, (1886) Albert Millaud (1844-1892) distingue le genre « sportsman en chambre » qui parie de Paris chez des bookmakers. Il y a toutes sortes de sportsmen et même des sportswomen comme on l'apprend dans Les Français peints par eux-mêmes (1842) dont un chapitre est consacré à ce caractère (masculin ou féminin). Il y a « le jeune duc et pair qui possède un haras et l’attelage le plus irréprochable de Paris [...] La jeune vicomtesse toute exquise et dont la tenue à cheval est d’une si délicieuse hardiesse est encore un sportsman femelle. Sportsman est aussi la demoiselle entretenue qui galope à tort et à travers sur un locatis […] nous les retrouvons jusqu’au tir-aux-pigeons, et même en deux classes, savoir le sportsman qui tire et le sportsman qui regarde tirer. Nous rencontrons les sportsmen à l’école de natation, dans les salles d’armes, au tir du pistolet, à la joute des coqs chez M. Tourel, et jusqu’à la petite Villette où l’on fait militer des cochons d’Inde. » Il prend un accent anglais, est un anglomane averti, fréquente le jockey-club (pour les plus en vue) et a une passion immodérée pour le cheval (s’il est anglais).

Photographie (au dessus) : Première page du chapitre intitulé « Le sportsman parisien. » de Les Français peints par eux-mêmes, Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle (plusieurs tomes édités entre 1840 et 1842).

Au commencement de son utilisation, le terme de 'sport' désigne les pratiques tournant autour des chevaux, comme le turf, les promenades à cheval ... Petit à petit, ce mot est employé pour d'autres usages comme le lawn-tennis ... Au XIXe siècle, un courant hygiéniste met en avant ce domaine ainsi que de nouveaux comportements vestimentaires et de vie. Mais je parlerai de cela dans un article sur l'hygiène, un domaine passionnant. Je montrerai son importance dans la mode française, la propreté étant la base même de celle-ci.

Photographie (gauche) : 'Le sportsman en chambre'. Millaud, Albert (1844-1892), Physiologies parisiennes, La Librairie illustrée, 1886.

Photographie (droite) : Illustration du chapitre sur 'Le lawn-tennis' de La Vie élégante (tome second, 1883).

En conclusion de cet article en quatre parties sur l'anglomanie des petits-maîtres français, voici le début du chapitre consacré au « sportsman parisien » de Les Français peints par eux-mêmes : « 0n disait autrefois : Le Français né malin créa le vaudeville ; je propose de réformer ce adage en disant : le Français né Français créa l'anglomanie : si cette vérité notoire et ce fait patent pouvaient être mis en discussion, le titre seul de cet article en serait la démonstration la plus convaincante. Nous voudrions esquisser un type, l'analyser, le nuancer même ; il est destiné à une collection éminemment française, et sous quel titre le présentons-nous à nos lecteurs français ; sous un titre tellement anglais qu'il est composé d'un adjectif welsche et d'un substantif d'origine saxonne, sorte de contraction grammaticale ou logomachie qui ne saurait appartenir qu'à la langue de Shakespeare et de Milton. [...] La France est certainement le pays du patriotisme, mais ce patriotisme nous permet de ne jamais rester français : sous la république et le directoire, nous étions Grecs et Romains ; les femmes portaient des chlamydes à méandres [...] Sous la restauration nous sommes devenus néo-Grecs. [...] Depuis 1830, nous avons prodigué les trésors de nos sympathies, aux Belges, Polonais, Italiens, Lusitaniens, Espagnols, Mexicains et Canadiens [...] Mais de toutes nos sympathies exotiques, une seule est durable et profondément enracinée parmi nous : c'est l'anglomanie. »

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Anglomanie, partie 3 : Lions, lionnes, lionceaux, faux anglais, high life, snobs, perfect gentlemen.

- Mardi 28 octobre 2008 - Anglomanie, partie 1 : Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans les premières années du XIXe.

- Vendredi 31 octobre 2008, Anglomanie, partie 2 : Fashionables et dandys.

Photographie de gauche : ‘Un Lion'. Illustration du chapitre de La Vie élégante (tome second, 1883).

Photographie de droite : 'Le Lion'. Illustration de La Caricature, numéro 102, du 10 Décembre 1881.

Le lion désigne un élégant du moment au XIXe. Ce terme est au milieu de ce siècle souvent employé à la place de fashionable. C’est au début du règne de Louis-Philippe (1830 à 1848), vers 1830, en pleine époque romantique que ce nom venu d’outre-Manche est utilisé. Balzac écrit dans A. Savarus (1842) : « À l'incroyable, au merveilleux, à l'élégant (...) ont succédé le dandy, puis le lion ». Le ‘lion’ est un homme en vue. Dans Colifichets (1860) Pommier le décrit ainsi : « Il est au monde un être (on le nomme lion, Je ne sais trop pourquoi), dont la profession est de n'en point avoir (...) Il compte pour ancêtre les muguets, raffinés, mirliflors, petits-maîtres, muscadins, merveilleux, incroyables ». « Je menais une vie de lion, c'est ainsi qu'en ce temps-là, on appelait les élégants du boulevard ; aujourd'hui on les nomme : Gandins » lit-on dans Calicots (1866) d'Avenel. Alfred Delvau (1867) le qualifie de « frère aîné du gandin, le dandy d’il y a vingt-cinq ans, le successeur du fashionable –qui l’était du beau – qui l’était de l’élégant – qui l’était de l’incroyable – qui l’était du muscadin – qui l’était du petit-maître, - etc. ». D’après ce même auteur, on appelle 'lionnerie' la « Haute et basse fashion. ». Ils sont souvent aux premières places des événements mondains. A l’opéra, la loge d’avant-scène est appelée la fosse aux lions car c’est là qu’ils s’y posent. L'équivalent féminin du lion est la lionne. C'est une femme en vue et à la mode au XIXe siècle, ayant un goût prononcé pour la toilette et les moeurs libres. « Elle veut monter à cheval, aller à toutes les chasses, à toutes les courses, parier, courir, fumer, devenir lionne enfin » écrit A. Marie dans Les Français peints par eux-mêmes (1842). C'est aussi une femme ayant un succès mondain et étant un sujet des conversations à la mode. Voici la définition qu’en donne le Dictionnaire de la langue verte d'Alfred Delvau (1867) : « Femme à la mode – il y a trente ans. C’était « un petit être coquet, joli, qui maniait parfaitement le pistolet et la cravache, montait à cheval comme un lancier, prisait fort la cigarette et ne dédaignait pas le champagne frappé. Aujourd’hui, mariée ou demoiselle, grande dame ou petite dame, la lionne s’appelle de son vrai nom – qui est drôlesse. » Un chapitre de Les Français peints par eux-mêmes est consacré à  « La lionne». Le lionceau est un « Apprenti lion, - garçon tailleur qui cherche à se faire passer pour le comte d’Orsay ou pour Brummel, et qui y réussit rarement, le goût étant une fleur rare comme l’héroïsme. » écrit Alfred Delvau (1867).

Photographie de gauche : ‘Lunchs parisiens’. Illustration du chapitre de La Vie élégante (tome second, 1883).

Photographie de droite : 'Perfect Gentleman', Bertall (1820-1882), La Comédie de notre temps, 1874-1876.

Cette mode pour l'Angleterre est à l'origine du « faux anglais ». Il s'habille 'à la manière de', et a des tics de toilette comme le (ou la ?) ticket-pocket : petite poche placée à la hauteur droite du paletot, de la jaquette ou du veston … (cependant au XIXe siècle certains tics sont des vraies marques d'élégance.) Dans ce prolongement apparaît le snob dont je parlerai dans un prochain article. Certains anglomanes sont appelés des gentlemen ou « perfect gentlemen ». Et puis il y a tout ce qui tourne autour de la high life dont il est question dans un article précédent. Dans le prochain, je parlerai du sport, mot lui aussi anglais, et de certains élégants qui lui sont associés.

Photographie : Publicité du « High life tailor » dans L'Illustration de 1929.

- Vendredi 7 novembre 2008 - Anglomanie, partie 4 : Le sport avec les gentlemen, les gentilshommes du sport, les sportsmen et les sportswomen, les hygiénistes.

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Anglomanie, partie 2 : Fashionables et dandys.

- Mardi 28 octobre 2008 - Anglomanie, partie 1 : Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans les premières années du XIXe.
Après l'anglomanie de certains incroyables, merveilleuses et de la jeunesse dorée du début du XIXe siècle, suit le fashionable. Si on trouve ce terme surtout dans des textes publiés entre 1820 et 1863
pour désigner une personne à la mode en général et celle qui s’inspire de l'anglaise en particulier, le véritable fashionable est de 1814-18. A cette époque, la présence des alliés à Paris amène de nouvelles modes étrangères dans la capitale comme les habits anglais, les pantalons polonais, les bottines turques ... On lit dans un récapitulatif des modes françaises datant de 1858 que « Pour mériter le titre de fashionable, il fallait ajouter, en 1818, une cravate soutenue par des baleines, un chapeau de paille noir, des gants blancs, une rose à la boutonnière, et avoir les cheveux parfumés d'huile philicome ou d'huile de Macassar. Les femmes, par une fâcheuse anglomanie, plaçaient le matin, sur leurs chapeaux de paille, des carrés de gaze verte en guise de voile ; elles portaient des spencers, de lourds manteaux d'homme à deux collets, en casimir vert. » On emploie ‘moderne’ dans le même sens que fashionable. Honoré de Balzac (1799-1850) utilise beaucoup les mots de 'fashion' et de 'fashionable' dans certains de ses textes. On retrouve ce second terme dès le début de son Traité de la vie élégante dans la traduction d’une citation de Virgile : " Mens agitat molem. [L’esprit meut la matière] VIRGILE. (Inconnus causant dans un salon.) L’esprit d’un homme se devine à la manière dont il porte sa canne. Traduction fashionable. " Le terme de 'fashion' désigne en anglais la mode. Au XIXe siècle, la tendance anglaise étant très chic à Paris, être fashion signifie être à l’avant-garde. Il y a la haute et la basse fashion, c'est-à-dire la mode de la high-life, des aristocrates et grands bourgeois, et celle des élégants au portefeuille plus modeste. Dans Les Français peints par eux-mêmes (tomes édités entre 1840 et 1842), M. Tissot (1768-1854) écrit : " à côté de cette jeunesse que nous appelons la jeunesse politique, nous voyons une certain nombre de jeunes fashionables avides de tous les genres de jouissances, épuisant jusqu’à la lie la coupe des plaisirs, abandonnés à tous les excès, et courant à leur ruine avec une sorte de délire qui rappelle des temps et des moeurs que l’on croyait à jamais oubliés."
Photographies : provenant d'une lithographie originale de Paul Gavarni (1804-1866), pouvant être datée entre 1830 et 1843, représentant des « petits fashionables » en situation. Paul Gavarni, se fait une spécialité de la représentation de jeunes parisiens à la mode sous Louis-Philippe et le Second Empire. Il est particulièrement connu pour ses illustrations du Carnaval de Paris. Je vous ferai goûter de ce sujet dans un prochain article. Ici les jeunes fashionables femmes et hommes sont dessinés dans leur vie quotidienne : en promenade, peignant, se saluant, priant, conversant, affrontant le vent ...
À la suite du fashionable succède le dandy sous la Restauration (1814-1830). On peut le situer entre 1818 et 1830 avant les lions et les gants jaunes sous Louis-Philippe (qui règne de 1830 à 1848). Tous sont particulièrement élégants dans un style inspiré d'outre-Manche. Le terme d’origine anglaise est utilisé en France même par la suite, et encore aujourd'hui, pour une personne aux manières et à la tenue particulièrement raffinées. Honoré de Balzac, Jules Amédée Barbey d’Aurevilly, Charles Baudelaire, écrivent sur le dandysme. Citons un passage
d’Honoré de Balzac (1799-1850) de Les Français peints par eux-mêmes; encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, où il décrit un dandy dans le vocabulaire ‘chic’ de l’époque : " Cette variété de l’espèce nous a donné le directeur dandy, administrateur en gants jaunes et en bottes vernies, apportant au théâtre les façons exquises et les susceptibilités de la haute fashion financière. Lors de son avènement au pouvoir dictatorial, le lion fut accueilli dans son théâtre avec le cérémonial usité. " Dans son Traité de la vie élégante, Honoré de Balzac (1799-1850) oppose le dandysme à la vie élégante : " Le Dandysme est une hérésie de la vie élégante. En effet, le dandysme est une affectation de la mode. En se faisant dandy, un homme devient un meuble de boudoir, un mannequin extrêmement ingénieux, qui peut se poser sur un cheval ou sur un canapé, qui mord ou tète habilement le bout d’une canne, mais un être pensant … jamais ! L’homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. La vie élégante n’exclut ni la pensée ni la science : elle les consacre. Elle ne doit pas apprendre seulement à jouir du temps, mais à l’employer dans un ordre d’idées extrêmement élevé … " Dans Le Peintre de la Vie Moderne, Charles Baudelaire (1821-1867) occupe un chapitre au dandysme : " L'homme riche, oisif, et qui, même blasé, n'a pas d'autre occupation que de courir à la piste du bonheur; l'homme élevé dans le luxe et accoutumé dès sa jeunesse à l'obéissance des autres hommes, celui enfin qui n'a pas d'autre profession que l'élégance, jouira toujours, dans tous les temps, d'une physionomie distincte, tout à fait à part. Le dandysme est une institution vague, aussi bizarre que le duel; très ancienne, puisque César, Catilina, Alcibiade nous en fournissent des types éclatants; très générale, puisque Chateaubriand l'a trouvée dans les forêts et au bord des lacs du Nouveau-Monde. Le dandysme, qui est une institution en dehors des lois, a des lois rigoureuses auxquelles sont strictement soumis tous ses sujets, quelles que soient d'ailleurs la fougue et l'indépendance de leur caractère. Les romanciers anglais ont, plus que les autres, cultivé le roman de high life, et les Français qui, comme M. de Custine, ont voulu spécialement écrire des romans d'amour, ont d'abord pris soin, et très judicieusement, de doter leurs personnages de fortunes assez vastes pour payer sans hésitation toutes leurs fantaisies; ensuite ils les ont dispensés de toute profession. Ces êtres n'ont pas d'autre état que de cultiver l'idée du beau dans leur personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de penser. Ils possèdent ainsi, à leur gré et dans une vaste mesure, le temps et l'argent, sans lesquels la fantaisie, réduite à l'état de rêverie passagère, ne peut guère se traduire en action. Il est malheureusement bien vrai que, sans le loisir et l'argent, l'amour ne peut être qu'une orgie de roturier ou l'accomplissement d'un devoir conjugal. Au lieu du caprice brûlant ou rêveur, il devient une répugnante utilité. / Si je parle de l'amour à propos du dandysme, c'est que l'amour est l'occupation naturelle des oisifs. Mais le dandy ne vise pas à l'amour comme but spécial. Si j'ai parlé d'argent, c'est parce que l'argent est indispensable aux gens qui se font un culte de leurs passions; mais le dandy n'aspire pas à l'argent comme à une chose essentielle; un crédit indéfini pourrait lui suffire; il abandonne cette grossière passion aux mortels vulgaires. Le dandysme n'est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l'élégance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait dandy qu'un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit. Aussi, à ses yeux, épris avant tout de distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la simplicité absolue, qui est en effet la meilleure manière de se distinguer. Qu'est-ce donc que cette passion qui, devenue doctrine, a fait des adeptes dominateurs, cette institution non écrite qui a formé une caste si hautaine? C'est avant tout le besoin ardent de se faire une originalité, contenu dans les limites extérieures des convenances. C'est une espèce de culte de soi-même, qui peut survivre à la recherche du bonheur à trouver dans autrui, dans la femme, par exemple; qui peut survivre même à tout ce qu'on appelle les illusions. C'est le plaisir d'étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné. Un dandy peut être un homme blasé, peut être un homme souffrant; mais, dans ce dernier cas, il sourira comme le Lacédémonien sous la morsure du renard. / On voit que, par de certains côtés, le dandysme confine au spiritualisme et au stoïcisme. Mais un dandy ne peut jamais être un homme vulgaire. S'il commettait un crime, il ne serait pas déchu peut-être; mais si ce crime naissait d'une source triviale, le déshonneur serait irréparable. Que le lecteur ne se scandalise pas de cette gravité dans le frivole, et qu'il se souvienne qu'il y a une grandeur dans toutes les folies, une force dans tous les excès. Étrange spiritualisme ! Pour ceux qui en sont à la fois les prêtres et les victimes, toutes les conditions matérielles compliquées auxquelles ils se soumettent, depuis la toilette irréprochable à toute heure du jour et de la nuit jusqu'aux tours les plus périlleux du sport, ne sont qu'une gymnastique propre à fortifier la volonté et à discipliner l'âme. En vérité, je n'avais pas tout à fait tort de considérer le dandysme comme une espèce de religion. La règle monastique la plus rigoureuse, l'ordre irrésistible du Vieux de la Montagne, qui commandait le suicide à ses disciples enivrés, n'étaient pas plus despotiques ni plus obéis que cette doctrine de l'élégance et de l'originalité, qui impose, elle aussi, à ses ambitieux et humbles sectaires, hommes souvent pleins de fougue, de passion, de courage, d'énergie contenue, la terrible formule: Perindè ac cadaver ! / Que ces hommes se fassent nommer raffinés, incroyables, beaux, lions ou dandies, tous sont issus d'une même origine; tous participent du même caractère d'opposition et de révolte; tous sont des représentants de ce qu'il y a de meilleur dans l'orgueil humain, de ce besoin, trop rare chez ceux d'aujourd'hui, de combattre et de détruire la trivialité. De là naît, chez les dandies, cette attitude hautaine de caste provocante, même dans sa froideur: Le dandysme apparaît surtout aux époques transitoires où la démocratie n'est pas encore toute-puissante, où l'aristocratie n'est que partiellement chancelante et avilie. Dans le trouble de ces époques quelques hommes déclassés, dégoûtés, désoeuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle d'aristocratie, d'autant plus difficile à rompre qu'elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l'argent ne peuvent conférer. Le dandysme est le dernier éclat d'héroïsme dans les décadences; et le type du dandy retrouvé par le voyageur dans l'Amérique du Nord n'infirme en aucune façon cette idée: car rien n'empêche de supposer que les tribus que nous nommons sauvages soient les débris de grandes civilisations disparues. Le dandysme est un soleil couchant; comme l'astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie. Mais, hélas ! la marée montante de la démocratie, qui envahit tout et qui nivelle tout, noie jour à jour ces derniers représentants de l'orgueil humain et verse des flots d'oubli sur les traces de ces prodigieux mirmidons. Les dandies se font chez nous de plus en plus rares, tandis que chez nos voisins, en Angleterre, l'état social et la constitution (la vraie constitution, celle qui s'exprime par les moeurs) laisseront longtemps encore une place aux héritiers de Sheridan, de Brummel et de Byron, si toutefois il s'en présente qui en soient dignes. […] Le caractère de beauté du dandy consiste surtout dans l'air froid qui vient de l'inébranlable résolution de ne pas être ému ; on dirait un feu latent qui se fait deviner, qui pourrait mais qui ne veut pas rayonner... "
Dernière photographie : Jeune homme à la mode de 1823. Sa tenue est assez raffinée : " Habit à boutons de métal. Pantalon de casimir. Gilet de velours à raies de satin par dessus un gilet de piqué. Manteau doublé de soie et garni de chinchilla. » On remarque ses chaussures très fines et ses chaussettes résilles. Gravure provenant du Journal des Dames et des Modes (planche 2204) fondé à Paris en 1797, et dont Pierre de La Mésangère devient rapidement le directeur.
- Mardi 4 novembre 2008, Anglomanie, partie 3 : Lions, lionnes, lionceaux, faux anglais, high life, snobs, perfect gentlemen.
- Vendredi 7 novembre 2008 - Anglomanie, partie 4 : Le sport avec les gentlemen, les gentilshommes du sport, les sportsmen et les sportswomen, les hygiénistes.

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