Beauvais, 350 ans. Portraits d'une manufacture.

 

FlorentinDamesoilet-2-300Photographies FranáoisCasanova350ci-dessus : « Jeux d'Enfants, la Danse, tenture d'après Florentin Damesoilet, début du XVIIIeme, 334 x 255 cm. Collection Mobilier national, Paris (inv.GMTT 59/1), DR Isabelle Bideau. » 

Photographie de gauche : « Le bain, tapisserie de lice d'après François Casanova, milieu du XVIIe siècle, 315 x 140 cm. Collection Mobilier national, Paris (inv.GMTT 222/4), DR Isabelle Bideau. »

 La Galerie nationale de la tapisserie de Beauvais présente du 6 mai au 24 août 2014 Beauvais, 350 ans. Portraits d'une manufacture, une exposition avec des exemples d'oeuvres depuis les débuts de cette manufacture à la fin du XVIIe siècle (elle est créée en 1664 par Jean-Baptiste Colbert) jusqu'à aujourd'hui. Celle-ci étant organisée en étroite collaboration avec la Mission Arts plastiques de la ville on y trouvera malheureusement pour notre goût de nombreux exemples de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe.   

Le peintre et graveur Jean-Baptiste Oudry (1686-1755) prend sa direction dans la première moitié du XVIIIe siècle. Elle produit alors d'immenses tentures relatant par exemple l’histoire de Don Quichotte, et s'adjoint le concours d'artistes renommés comme François Boucher ou Charles-Joseph Natoire. Elle  est aussi réputée pour ses garnitures de sièges.

Les tissages de Beauvais sont d'une qualité exceptionnelle qui rejoint celle des Gobelins considérés comme le nec plus ultra. Au sujet de cette autre manufacture, je vous rappelle la merveilleuse exposition actuellement à Paris Les Gobelins au siècle des Lumières : un âge d’or de la manufacture royale

 

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Le clincailler et la clincaillère

LesPlaisirsDeLIleEnchantee_300lm.jpgPhotographie de gauche : Personnages possédant de nombreux éléments vestimentaires disponibles chez un clincailler. Gravure du XVIIe siècle de Jean Sauvé d'après un dessin de Pierre Brissart intitulée « Les plaisirs de l'île enchantée ».

Autrefois au lieu de quincaillier on utilise le nom de clincailler d'une manière similaire. Ce second mot est plus en relation avec la mode et ses petits-maîtres que le premier qui désigne surtout un vendeur d’ustensiles divers (casseroles, ciseaux, couteaux, etc.). Le clincailler ou la clincaillère est un marchand de clinquant, de choses clinquantes, notamment des objets de toilette (boîtes, flacons, peignes …), des accessoires (éventails, lunettes, lorgnettes, étuis garnis, masques …), des ornements pour habits (dentelles, rubans, lacets …) etc. Il peut aussi vendre ce qu'on appelle aujourd'hui de la quincaillerie. Sans doute certains se spécialisent plus sur les ornements et d'autres sur des ustensiles en métal.

Le clinquant est aussi une petite lame d'or ou d'argent que l'on dispose dans les broderies, les dentelles ... ou des lames ou feuilles de cuivre qui brillent beaucoup. « Les habits de masques, de ballets, sont ordinairement chargés de clinquant » comme le dit la définition de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de L'Académie française.

Le clinquant est présent chez certains petits-maîtres, un faux-semblant, une fausse richesse ou une opulence trop ostentatoire. « Du clinquant, des grâces, une nuance d'esprit sur un grand fond de fatuité, c'est l'essence d'un Petit-Maître ... » : c'est ainsi que commence, dès sa préface, le livre Bibliothèque des petits-maîtres ou Mémoires pour servir à l'histoire du bon ton & de l'extrêmement bonne compagnie (Au Palais Royal chez la petite Lolo, marchande de Galanterie, à la Frivolité, 1742).

desboulevardsdebut-300lm.jpgPhotographie de droite : Début de La Matinée, la soirée, et la nuit des boulevards ; ambigu de scènes épisodiques, mêlé de chants et de danses, divisé en quatre parties : représenté devant leurs Majestés à Fontainebleau, le 11 Octobre 1776, Paris, Veuve Duchesne, 1776.

La Matinée, la soirée, et la nuit des boulevards ... (Paris, Veuve Duchesne, 1776), met en scène entre autres un « marchand clincailler » qui commence la pièce par un « Air » qui explique son travail :
« Ach'tez des mes bagatelles,
Peignes d'ivoire, Peignes de buis,
Des Canons pour les dentelles,
Lacets & Rubans choisis ;
Des nœuds d'Épée pour ces D'moiselles,
Du rouge pour les p'tits Marquis.
J'ai des Sifflets pour les Pièces nouvelles,
Depuis longtemps j'en fournis à Paris.
Ach'tez de mes bagatelles,
Je vends de tout à juste prix.
J'ai pour les prudes Coquettes
Des Éventails à Lorgnettes.

J'ai pour Messieurs les Courtisans,
Couteaux polis à deux tranchants.
V'là de gentilles Lunettes
Pour les Amants à cheveux gris,
Venez faire vos emplettes,
Je vends de tout à juste prix.
Fines Aiguilles
Pour ces Filles ;
Pour les Abbés v'là des Flacons,
Des Cure-dents pour les Gascons.
Et v'là pour les P'tits-Maîtres bourgeois
De grandes Boucles de harnois.
Ach'tez de mes bagatelles ;
V'là d'jolis Étuis garnis,
Des Boît' à secret pour les belles,
Des Lanternes pour les maris.
Je vends de tout à juste prix,
À juste prix. »

© Article et photographies LM

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Un gommeux

GommeuxGommeuseIncroyableMerveilleuse500lm.gifGommeuxGommeuseIncroyableMerveilleuseGommeux400lm.gifAu premier abord rien de spécial à dire sur cette série de quatre petits dessins (signés « Bohoth » ?) contrecollés, d'époque 1877-1880, représentant « Ces Messieurs » et « Ces Dames », avec à gauche « Nos Papas » et sans doute Nos Mamans et à droite « Aujourd'hui ». L'incroyable et la merveilleuse sont comme on se les représente dans le dernier tiers du XIXe siècle. Le jeune couple du temps du dessinateur est dans le style de la jeunesse de son époque. La femme, gommeuse, est un peu provocante avec son décolleté et sa jupe retroussée haut. Le jeune homme est un gommeux. J'en ai déjà parlé dans de nombreux articles de ce blog : Le Gommeux, La gommeuse et le gommeux, ceux du caf'conc, le dégommé, la gommeuse excentrique et la gommeuse épileptique, Mémoires d'un gommeux et Un gommeux.

Cela vaut la peine de vous présenter ce dessin qui reprend les stéréotypes vestimentaires du gommeux : son petit chapeau, le monocle, la chemise à grand col et larges manches mousquetaire (avec un poignet à revers), la cravate moderne qu'il met au goût du jour, la veste trop serrée avec des manches qui s'élargissent extrêmement au niveau des poignets, des gros boutons, une fleur à la boutonnière, un mouchoir voyant, des breloques, le pantalon à pattes d'éléphant cachant des chaussures serrées, la cigarette, les gants jaunes, la badine ...  

L'image du gommeux est sans doute celle du petit-maître la plus reproduite après celle de l'incroyable entre la Révolution et la fin du XIXe siècle. Son extravagance marque son temps.

© Article et photographies LM

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Joyeuses Pâques !

serpentins300lm.jpgPhotographie : « PARIS. - Les serpentins au bal de l'Opéra. - (Dessin de M. Mesplès.) ». Lithographie du XIXe siècle.

© Article et photographie LM

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Architectures RER

PaveBitume300lmPhotographie de gauche : Image prise sur le boulevard Saint-Germain à Paris. Sous le goudron des pavés d'une autre époque.

Je n'aime pas critiquer ... mais voilà je suis inquiet. J'espère que cette inquiétude est irraisonnée et que je me fais des idées. Je l'espère sincèrement. Mais chaque fois que je passe derrière l’Hôtel Salé en vélo, j'ai des doutes. J'ai d'abord vu ce bâtiment parisien du XVIIe siècle consolidé de planches, puis avec des grues, tout le jardin envahi par les travaux ...

Ces travaux ont commencé en septembre 2011 et devaient durer 20 mois, donc se terminer au mois de mai 2013. Puis on a appris qu'ils allaient se prolonger une année de plus jusqu'en juin 2014. Et là, à nouveau c'est repoussé à septembre 2014.

Je voulais attendre de voir de visu à l'intérieur avant de dire quoique ce soit. Mais là cela commence à me sembler long. La directrice du musée a prévenu : le bâtiment « a vécu une révolution. Tout est neuf, tout est repeint, tout est rénové, tout marche ». Il a été prévu la « restructuration, modernisation et restauration » du lieu. Les plans avant et après visibles ici sont sans appel. On a cassé des murs, en fait d'autres, détruit et reconstruit des pans entiers sur plusieurs étages.

Ce genre de ‘rénovation’ c’est un peu comme restaurer un tableau du XVIIe siècle en changeant certaines parties mais en gardant le style, en enlevant d’autres pour les remplacer par des dessins à la Picasso et en l’agrandissant toujours avec de la peinture du style du peintre espagnol. Tout le monde trouverait cela choquant. Mais pour un bâtiment du XVIIe siècle, on ne trouve rien à redire sur le fait qu’on mélange de l’architecture du XXIe siècle à celle du XVIIe. Peut-être est-ce parce que ce n’est pas apparent au premier coup d’œil, le volume extérieur semblant rester le même, et que ensuite le fait d’être dans la ‘toile’ empêche une vue objective et distancée.

C'est invraisemblable ce qu'on peut traficoter dans un bâtiment XVIIe sans que cela semble gêner grand monde. Par contre si le péquin du coin qui habite un petit appartement des années 70 de la mairie de Paris souhaite installer une climatisation pour la conservation de ses livres et gravures anciens on le lui interdit sous prétexte qu'il ne faut pas faire un trou dans le mur et installer une sortie d'évacuation de l'air sur son balcon pour cause esthétique !

L'un des deux architectes en charge de cette 'prouesse' Hôtel Salé est un architecte en chef des Monuments Historiques !

Paris est aujourd'hui noyé dans le béton et le goudron. Ces derniers années le nombre de travaux destructeurs est réel. Dans les journaux on parle de 'rénovations'.

HotelLambert300lmPhotographie de droite : Hôtel Lambert recouvert. Cliché pris au début du mois d'avril 2014. Jusque sa 'réhabilitation', c'était un des rares bâtiments du XVIIe siècle conservé presque intact à l'extérieur comme à l'intérieur (peintures, sculptures ...). Qu'est-il en train de devenir ?

L'Hôtel Tubeuf (site Richelieu de la Bibliothèque nationale) et l'Hôtel Lambert, sont en chantier qui tous s'éternisent étrangement. Là il est prévu de détruire un escalier monumental du XIXe siècle, ici de faire un ascenseur pour voitures (qui n'aura pas lieu grâce non pas aux architectes des monuments de France mais à une association) etc. Tous ces travaux sont soigneusement cachés derrière des échafaudages bâchés.

La Tour Eiffel a été en partie modernisée (suppression et vente aux enchères d'escaliers), mise en place d'un parquet de verre au premier étage etc.

Et puis il y a la Samaritaine, inscrite au titre des Monuments historiques, qui est en train d'être entièrement détruite pour construire « 26 400 m2 de commerce, 20 000 m2 de bureaux, une centaine de logements sociaux, une crèche de 60 berceaux et un hôtel de luxe Cheval Blanc derrière la façade Art déco sur la Seine. » (Source Le Monde).

Plusieurs bâtiments Art-nouveau et Art-déco dans Paris ont déjà été démolis. Les architectes des bâtiments de France demandent que seules les façades soient conservées. Tout est entièrement enlevé et remplacé à l'intérieur. Parfois les façades n'ayant plus leur support d'origine tombent en lambeaux et des filets sont installés pour que cela ne retombe pas sur des passants. De l'extérieur rien n'est visible ; mais à l'intérieur c'est de l'architecture RER.

Les inscriptions au titre des monuments historiques n'empêchent même plus les destructions. L'ensemble du Jardin des serres d'Auteuil y est inscrit, et pourtant le projet est d'en démolir une partie.

Tout cela se fait avec l'aval des ministères successifs de la Culture et de la Mairie de Paris.

FelixPotinFilets300lm.jpgPhotographie de gauche : Image prise le 17 avril 2014 de l'immeuble Félix Potin (situé 140 rue de Rennes à Paris) datant de 1904. Il était composé de six étages décorés en style d'époque Art nouveau. Seules la façade et la toiture ont été classées. Quand il a été vendu à la fin du XXe siècle, tout a été détruit sauf le mur extérieur et la toiture ! L'intérieur est maintenant de style RER. Depuis plusieurs années, des filets ont été déposés afin de maintenir les parties fragiles encerclées d'un trait bleu dans la photographie. J'ai vu un autre bâtiment racheté par la même enseigne situé entre les rues du Pont-Neuf, de Rivoli et de la Monnaie à Paris, démoli de la même manière avec juste l'extérieur de conservé. C'était impressionnant de voir détruire l'intérieur et ne s'élever que le mur de façade avec derrière du vide, avant d'y reconstruire de manière moderne. La piscine Molitor, pourtant inscrite aux Monuments historiques, est un autre exemple. Voir cet article sur cet enfumage (on détruit tout, garde seulement un mur de façade et prétend qu'il s'agit d'une restauration). Après des articles et vidéos sont publiés pour dire que le bâtiment a été sauvé comme ici.

On sait que ces 'aménagements' ne sont pas faits pour durer … mais ils détruisent. Il suffit de voir les Halles, dont les travaux se sont terminés en 1985 (du pur style RER), considérées déjà comme vétustes 19 ans après. Le bâtiment est en train d'être remplacé par quelque chose d'aussi moche.

Il est nécessaire de témoigner de tout cela pour que ça s'arrête. Que va devenir le garde-meubles de Louis XV, ancien Hôtel de la Marine, maintenant que l'avenir du site est confié au Centre des monuments nationaux ?

Son jumeau à côté (Hôtel de Crillon), continuellement en travaux doit être sans doute lui aussi largement bétonné et plein d'ascenseurs, garages ... Certains de ces monuments sont privés comme l'Hôtel Lambert, l'Hôtel de Crillon ou le Lutétia, lui aussi en travaux.

Ces architectures faites pour que le public passe et consomme, et surtout ne s'arrête pas ou se rencontre, discute, s'apprécie, s'aime ... de la seconde moitié du XXe siècle et du XXIe, faisant penser aux couloirs du RER parisien, je les appelle des architectures RER. L’entrée du Musée du Louvre est le type même de ce genre : un hall de gare avec ses escaliers roulants, ses couloirs glacés et ses magasins.

© Article et photographies LM

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Merveilleuses & merveilleux