Articles avec #la mode catégorie

Copurchic

Le terme de 'copurchic' apparaît vers 1885 et reste d'usage pendant la première moitié du XXe siècle. Employé comme nom ou adjectif, il signifie ‘ultra-chic’ (de pur chic) : ce qui se fait de mieux en matière d’élégance et de mode. Le copurchic succède au bécarre (voir l'article qui lui est consacré dans ce blog). Albert Millaud (1844-1892) écrit un chapitre sur 'Le copurchic' dans ses Physiologies parisiennes (1886) : "Le "Copurchic" est donc la dernière incarnation du jeune moderne. Son étymologie s'explique d'elle-même : elle vient de "pur et de chic". Le premier indiquant la perfection absolue du second, la syllabe "co" n'est mise là que pour l'euphonie. Le "Copurchic" brille surtout aux bains de mer. C'est lui qui a inauguré la mode des casquettes américaines en flanelle blanche, rehaussée d'un galon bleu marine. Il y a des "Copurchics" qui varient la couleur de cette coiffure, et son étoffe. Le drap bleu est réservé aux "Copurchics" déjà marqués. La casquette ne va pas sans le pantalon de flanelle blanche, dont les extrémités sont toujours relevées, quelque temps qu'il fasse. Ce pantalon ne doit pas tenir par des bretelles, ni par une boucle. Il est serré à la taille par une écharpe de couleur que devrait cacher le gilet. Pour la montrer, le "Copurchic" se promène, en se tenant le poing sur la hanche, et en relevant, par ce mouvement affecté, l'un des côtés de sa jaquette. On entrevoit l'écharpe. La jaquette est en drap ou en alpaga, de couleur foncée. La bottine de cuir jaune, très pointue, est toujours à la mode. Il y a des "Copurchics" qui maintiennent le chapeau de paille à compresse. Mais cette compresse est aux couleurs nationales du "Copurchic". Tricolore pour le "Copurchic" français. Noire, jaune et rouge pour le Belge, verte pour l'Italien. C'est très patriotique. Le "Copurchic" ne parle plus argot. Il se contente de parler lentement, doucement. Chaque parole sort péniblement de ses lèvres, avec effort. La suprême distinction est de traîner sur une phrase, avec un léger accent d'ironie. Une conversation entre "Copurchics" de sexe différent dure longtemps, sans vouloir dire grand'chose. Les uns et les autres ont l'air de craindre de se fatiguer, en exprimant des pensées cependant peu fatigantes."

Photographies : Illustrations du chapitre sur 'Le Copurchic' de Physiologies parisiennes d'Albert Millaud (1844-1892), La Librairie illustrée, 1886.

Voir les commentaires

Promenades

Avant les années soixante-dix, en France tout le monde s'adonne largement à la promenade. Au XVIIIe siècle et avant, les femmes de l'aristocratie en particulier y trouvent un divertissement intégré à leur emploi du temps journalier consacré presque exclusivement au loisir. La promenade de l'après-déjeuner (en début d'après-midi) est une des plus importantes peut-être.
Premières photographies : Gravure de F. Aveline le fils d'après Mondon : " Le Temps de l'Après dîner  / Délicieux jardins, agréable verdure, / Beaux parterres que Flore enrichie de ses dons, / D'un livre ingénieux souvent sur vos gazons / On se plaît à goûter l'amusante lecture. / Plus vif dans mes plaisirs, pour moi j'aime bien mieux / Accompagner Philis, et lire dans ses yeux / Qu'au fond de vos bosquets un solitaire asile, / A nos tendres ardeurs deviendrait fort utile."

François Grenaille (1616-1680) occupe tout un chapitre de son livre consacré aux divertissements des dames (Les Plaisirs des dames, 1641) à la promenade. Il nous apprend qu’au XVIIe siècle elle est considérée comme " un des plus doux divertissements des Dames. " L’auteur lui écrit une apologie fort instructive. Elle fait du bien à l’esprit, au corps et entretient " le doux commerce du monde ". Jusqu’au début du XXe siècle, elle garde ces buts. On se promène dans les jardins parisiens, sur les boulevards et au bois de Boulogne pour ces trois raisons dont l’entretien du corps et de l’âme (l’hygiène) n’est pas la dernière. Toute la sociabilité des français qui est une de leurs qualités principales s’y exprime gracieusement. On la considère comme une occupation saine. Dans ce chapitre, comme dans les autres, François de Grenaille expose le bon et le mauvais de ces occupations. Il est intéressant de constater combien il traite sérieusement ces thèmes que ce soit ici ou dans d’autres de ses livres comme dans La mode, ou Caractère de la religion, de la vie, de la conversation, de la solitude, des compliments, des habits et du style du temps (1642) où il s’occupe de la mode d’une façon très singulière, en la critiquant vivement tout en se baignant complaisamment dedans. On y apprend beaucoup de choses notamment sur le Cours dont je parle dans un autre article. La promenade est un moment qu’apprécient vraiment les petits-maîtres français comme l’écrit l’auteur dans ce même chapitre : " Vous verrez parfois des Coquettes qui ont mal aux pieds quand il faut aller à l’Eglise, & se portent fort bien s’il faut aller aux Tuileries. Elles ont mille affaires quand on leur parle d’entendre Vêpres, mais elles n’en ont point quand il faut aller au Cours. Un Sermon de trois quarts d’heure les ennuie ; & la cajolerie de tout un jour leur semble trop courte. " Ces promenades sont souvent très bucoliques mais pas solitaires. On y fait de multiples et agréables rencontres, surtout dans les bois, jardins, et cours réputés. Durant la promenade, les sens sont tout autant occupés au passage des saisons, aux chants des oiseaux, à la beauté de la nature sauvage ou maîtrisée, qu’aux beautés humaines qui paradent, aux discours qui s’alimentent, aux oeillades qui se lancent, aux distractions qui la jalonnent et qui peuvent être de toutes sortes (marchands, artistes, jeux …). Louis XIV et sa suite apprécient de flâner dans les jardins ‘à la Française’ de Le Nôtre (1613-1700) du château de Versailles, et de très nombreux documents iconographiques nous le présentent ainsi. La promenade est un moment important de l’élégance parisienne ; surtout lorsqu’elle se fait dans les endroits à la mode, comme aux Tuileries, au Palais Royal, sur les Champs-Elysées, au bois de Boulogne, au Cours ou sur les boulevards où l’on fauche le persil selon l’expression. Des personnes font profession de louer des chaises dans ces endroits. Ainsi de véritables salons improvisés se forment ; et pas seulement dans les jardins, mais aussi sur les boulevards et autres lieux chics. Dans sa gravure datant de la fin du XVIIIe siècle intitulée La promenade publique, Philibert-Louis Debucourt (1755-1832) décrit avec ironie toute l’agitation d’une de ces balades au goût du jour. Certains flâneurs ont des allures de philosophes conversant autour d’une table ; un très jeune garçon offre des rafraîchissements ; des galants sont assis acrobatiquement sur leur chaise (un tombe à la renverse) ; et toutes sortes de personnes folâtrent. Une aquatinte de Louis Le Coeur (actif de 1785 à 1823) datant de 1787 dépeint comme son titre l’indique, une Promenade du jardin du Palais-Royal, au milieu de petits pavillons où s’ébattent très civilement des personnes de tous âges. Une estampe de la toute fin du XVIIIe siècle du graveur Etienne Claude Voysard (1746-vers 1812) d’après Claude-Louis Desrais (1746-1816) intitulée Petit Coblentz ou promenade du boulevard des italiens est encore plus intéressante car elle expose des élégances musardant, certaines assises sur des chaises d’autres baguenaudant. Tous les protagonistes ont des habits de merveilleuses et d’incroyables très à la mode à la fin du XVIIIe et au début du siècle suivant. Ce sont les prémices du chic du XIXe du boulevard des italiens et de ses plaisants qui y sont dessinés. Certaines promenades se font à cheval ou en équipage comme au bois de Boulogne ou sur les Champs-Elysées au XVIIIe siècle … ou même en vélo pour les promenades hygiéniques à partir de la fin du XIXe siècle. Antoine Charles Horace Vernet (1758-1836) décrit en des traits un peu caricaturaux la Promenade de Longchamp (au bois de Boulogne) dans une estampe de 1803. Certains hommes portent de hauts chapeaux bicornes, les femmes des tuniques aux plis gracieux. Ces personnages sont assis sur des chaises, debout, marchant, à cheval ou en carrosse. Certains jardins sont célèbres pour les attractions qui s’y donnent ; comme celui de Tivoli dans le nord de Paris où on danse, boit dans des petits bosquets aménagés pour la collation, joue à des jeux, regarde des spectacles pyrotechniques ou autres, contemple des automates ou des magiciens etc. Le jardin Beaujon est connu pour ses montagnes françaises (dans le genre des actuelles montagnes russes) ; les jardins des Champs-Elysées au XIXe siècle pour leurs bals et l’animation festive qui y règne etc. A certains moments et époques, les jardins de Saint-Cloud, à l’ouest de Paris, accueillent des fêtes ; et même tous les quartiers et rues de Paris ont leurs moments festifs. Certaines promenades sont philosophiques, d’autres botaniques (Jean-Jacques Rousseau a l’habitude de botaniser dans les jardins de Paris et dans les alentours bucoliques de la capitale), d’autres beaucoup plus simples. Tout le monde se promène alors ! Un homme est appelé suiveur au XIXe siècle lorsqu’attiré par une fille qui semble être docile ou pour engager une conversation la suit. Dans Trop de chic (1900), Gyp décrit le quiproquo d’une femme qui se croyant suivie par un homme qui lui plaît avance en minaudant puis rentre dans un magasin et achète de nombreux articles pour que le monsieur l’accoste avant de s’apercevoir que celui-ci y vient chercher son amie. Dans ses Mémoires, Paul Charles François Adrien Henri Dieudonné Thiébault (1769-1846) raconte comment en voyant pour la première fois une femme d’une beauté remarquable montée dans son carrosse, il la poursuit en courant à travers les boulevards, parcourant ainsi près de la moitié de Paris. La promenade est le moment où on découvre d’autres personnes, s’aventure, se lance des ‘oeils’ (des oeillades) de toutes sortes, prend des positions de bon aloi et parfois fait des rencontres. Dans les textes du XIXe siècle qui relatent cela, c’est la femme qui semble mener la danse …

Dernières photographies : Elégants se promenant. Les gravures peintes sont de la fin du XVIIIe siècle ; les autres proviennent de l'Almanach de Goettingue (1788) : " Orné de taille-douces gravées par Chodowiecki, avec les modes les plus modernes des Dames et des Cavaliers ... "

Voir les commentaires

La contredanse et la valse

Photographie : Illustration de la fin du XIXe siècle : « Un conducteur à la mode. - Ce serait avec un grand plaisir, Mesdames, mais je vous donne ma parole d'honneur que je suis excessivement enrhumé. »

La danse est un art que la plupart des petits maîtres maîtrisent, car elle a à voir avec le rythme. Comprendre celui-ci, c’est appréhender l’élégant, ses manières, son style, ses habits, son verbe. Sa finesse est celle d’une cadence recherchée d’un personnage qui joue chaque minute en révélant le rythme du moment et même de l'instant.

La danse couvre toute notre histoire et est un très vaste sujet. Dans Les Plaisirs des dames (1641), François Grenaille (1616-1680) consacre toute une partie au bal. Comme dans les autres chapitres, il expose sa thèse et son antithèse. Il décrit une salle avec ses flambeaux qui illuminent tellement qu’on se croirait en plein jour au milieu de la nuit, ses luths, ses violons … : " Vous voyez d’un côté de véritables Nymphes qui se meuvent avec tant de gravité qu’on les prendrait pour des Amazones, & avec tant d’agrément qu’on les prendrait pour les Grâces mêmes. Ce ne sont pas seulement leurs pieds & leurs mains qui se meuvent par des branles bien compassés ; leurs habits encore semblent avoir appris à suivre par art les mouvements de leurs corps. Ils s’enflent agréablement, par une ambition généreuse qu’ils semblent avoir d’imiter des sujets sensibles, tous insensibles qu’ils sont. Enfin on croirait à voir cette agitation extraordinaire, que ce ne sont pas des personnes communes qui dansent, mais des Sibylles miraculeuses. Mais on sort d’une si belle erreur quand on considère que les Dames ont plus là de douceur & de modestie, que ces anciennes Prophétesses n’avaient de fureur visible. Aussi n’est-ce pas un Dieu violent qui est agité, c’est plutôt le Dieu d’amour. Vous apercevez d’autre part d’illustres Scipions […] ils se meuvent adroitement. La gravité de leur mine nous fait penser qu’ils sont incapables de bien danser, & la légèreté de leurs mouvements nous semble persuader qu’ils ne sont graves qu’en apparence. […] Que dirais-je des autres hommes qui dansent ici avec une si belle disposition […] représentant l’agilité des bienheureux. […] on peut assurer véritablement des personnes dont je parle que ce sont des Mercures qui ont des ailes par tout le corps, & qui se tiennent moins sur la terre que dans l’air. L’industrie leur semble donner un avantage que la nature donne aux oiseaux, & ils changent d’Élément, sans changer d’essence. […] Certaines Dames s’y élèvent avec tant d’art, que vous [les] prendriez pour des Déesses qui vont prendre possession d’un trône au Ciel ; elles foulent la Terre par mépris, s’imaginant qu’elle n’est pas digne de les porter. D’autres la touchent si doucement, qu’elles semblent faire une espèce de Paradis d’un lieu qui fait notre exil, & nous ne pouvons pas nous ennuyer en un pays sur lequel des corps célestes se meuvent. Je ne dirai point maintenant de quelle façon on s’avance & on recule au bal, comment on s’y étend en un long espace pour se ramasser en rond, & que semblant être partout, on n’est pourtant en aucun lieu déterminé. On s’éloigne & on s’approche ; on se salue en face ; & on se tourne le dos sans commettre aucune incivilité ; on entre & on sort par une suite continuelle. "

C’est une description de la danse de bal au XVIIe siècle qui ressemble à une contredanse. Il semblerait cependant que ce soit seulement à la fin du XVIIe siècle qu'elle apparaisse en France. Celle-ci est très populaire jusqu’au début du XXe, avant que les danses venues d’Outre-Atlantique la remplacent. L’autre danse très à la mode dans les bals, en particulier chez les merveilleuses et les incroyables, mais qui ne commence en France qu’à la toute fin du XVIIIe siècle, c’est la valse. On la pratique alors d’une façon très différente d’aujourd’hui. Les bouches se frôlent, les deux corps se croisent, se décroisent, se retiennent et se suivent avec légèreté et une tendresse toute sensuelle. Ce n'est que plus tard au XIXe siècle que le couple fermé de la valse s'impose. Sir John Dean Paul (1775-1852) donne une description de cette nouvelle mode dans un passage sur les jardins de Tivoli à Paris de son Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802 : « puis, au milieu de tout cela, la danse, sur un vaste espace recouvert d'un plancher. La danse que nous vîmes est fort curieuse et mérite d'être décrite. On l'appelle la valse : deux cents couples environ y prenaient part, accompagnés d'une musique très lente, tournant ensemble tout autour de la plateforme [...] les attitudes des femmes sont agréables et entraînantes pour ne pas en dire plus : quant aux hommes, autant vaut n'en pas parler [...] cette danse, très amusante pour les spectateurs et sans nul doute aussi pour ceux qui s'y livrent, ne sera jamais, je pense, à la mode en Angleterre [...] cette danse se pratique universellement dans la bonne compagnie ... »

La photographie de droite provient de La Comédie de notre temps (1874-1876) de Bertall (1820-1882) et est légendée : « Habit du valseur. »

La photographie ci-dessous contient trois illustrations de Tableau de Paris d'Edmond Texier (1853) légendées : « Un avant-deux. » ; « L'Élysée Montmartre. » ; « Au Prado. »

Louis Huart (1813-1865) écrit dans Paris au bal (1845) : " A Paris, le cancan est comme l’amour, il est de toutes les saisons ; et c’est surtout en fait de bals publics qu’on peut dire : Quand il n’y en a plus, il y en a encore ! Mabille et Lahire se disputent les danseurs d’été, Valentino et le Prado s’arrachent les danseurs d’hiver " qui est la saison du carnaval dont je parle dans l'article traitant de ce sujet. Et puis il y a les concerts musards, les bals masqués, les guinguettes, les bals des barrières (en dehors de Paris : à ses portes) … On serait sans doute très étonné de voir comment on danse au XIXe siècle. Certaines images d'époque dépeignent des danseurs faisant le grand écart, des danseuses levant le pied au dessus de leur tête, des positions ressemblant à des coups de karaté donnés dans le vide, et d’autres plus lascives.

Dans la partie consacrée aux jeunes de La Comédie de notre temps (1874-1876) de Bertall (1820-1882) plusieurs images illustrent cela. La photographie ci-dessus représente les illustrations de ce livre ainsi légendées (de gauche à droite et de bas en haut) : "Cavalière seule. Son jarret a du ressort, sa voiture en a huit. Pastourelle exécutée par la fée Veloutine, une étoile ; a eu l'honneur de figurer devant plusieurs princes, pas mal de ducs et quelques archiducs. " " Préparatifs pour l’avant-deux. - Tu vois le petit gros qui est là-bas, avec un nez rouge ? On vient de me dire que c'est un prince ! Attention, mon bonhomme, et du chien ! " " La petite nana. Pas du chassepot. A eu l’honneur de l’exécuter devant la Commission supérieure de l’armement. Elle seule possède ce pas élastique. Elle a ce tic. (Cours de l’institution Bullier.)" " La valse des roses. (Dédiée aux sportmen, great attraction !) Fille-de-l’Air entraînée par Gladiateur " " Une polka-mazourke. Par un étudiant de seconde année. Polka supérieurement rédigée et qui défie l’examen. " " En avant deux. La tulipe orageuse. " " La polka-mazourke. (Cours de M. Bullier.) " " En avant deux. Le grand écart. Ou l'écart naval. Études sur la ligne droite par un étudiant de troisième année, capitaine de la flotte de Bougival. " " solo de pastourelle-chassepot " " Pas de fantaisie Dit le Pas du Pied de biche. (Cours de M. Mabille.) Exécuté par mademoiselle Irma de Sainte-Menehould et M. Arthur, dit Caoutchouc, premier sujet. "

Certaines figures de danse font sensation dans les bals, comme la pastourelle. Voici ce qui est écrit à son sujet dans de La Comédie de notre temps : " c’est épatant, parole d’honneur [deux expressions à la mode alors ; la seconde depuis longtemps]. Il m’a présenté à une petite blonde qui vous a un rude chien, je ne dis que cela. A la pastourelle, elle vous décroche le chapeau de son vis-à-vis d’un coup de pied lancé si adroitement que c’est une merveille. Mais ce qu’elle fait et qui est vraiment surprenant, c’est le solo de pastourelle-chassepot. La jambe gauche est redressée vigoureusement, et le bras gauche, ramené en avant comme celui d’une sentinelle au port d’armes, tient la jambe pressée contre le coeur, droite et ferme ; le petit pied se dresse au-dessus de la tête, et la petite bottine à haut talon brille aux yeux ravis avec son gland coquet qui se balance frénétiquement. On applaudit, on fait cercle ; est-ce charmant ? je ne sais, mais c’est étonnant. " Après il est question du café " chéri " du narrateur et encore de danse : " Nous avons un petit café bien gentil où nous allons, tous les soirs dépourvus de Bullier, jouer aux dominos, causer littérature, politique, et boire des bocks ou des sodas avec ces dames. On rit tant dans ce caboulot chéri que la rate en est fatiguée. Nous avons été aussi à Mabille, aux Champs-Élysées ; mais là, suivant l’expression de Théophile, c’est de la haute. Il y a tous les petits crevés des deux mondes qui viennent étudier les moeurs françaises. On leur en fait sur commande, des moeurs, et pour leur usage particulier. C’est empoisonné de Russes, d’Anglais et d’Allemands en goguettes, qui viennent là pour regarder, s’instruire et être instruits. Ils reçoivent des leçons qui leur coûtent cher. Princes, ducs, comtes, vicomtes, barons de toute provenance, tournent en rond comme des totons autour de ces palmiers en zinc sous lesquels se promènent, dansent ou valsent une série de demoiselles, de celles qu’on appelle cocottes, mises très-chiquement, il faut le dire, avec des plumets, des panaches, des falbalas, des retroussis inattendus, des costumes d’opéra-comique ou de féérie. Quand, par hasard, ces dames daignent danser pour éblouir la galerie, elles ne sont jamais invitées naturellement par aucun des princes, ducs, ou même simples barons, qui marchent en rond et les yeux écarquillés, autour de l’enceinte de la danse et de l’orchestre. Ce sont des petits jeunes gens très-élastiques et payés pour remuer les jambes en mesure et se décarcasser en public, qui leur servent de partenaires et de vis-à-vis. Ces jeunes gens, m’a-t-on dit, sont recrutés parmi les petits commis de magasin. Il y en a qui se sont fait une célébrité. La famille Clodoche était du nombre ; elle est restée célèbre. Mais ça n’est pas pour nous ; on y va de temps en temps du quartier latin, à ce qu’il paraît, pour revoir des anciennes qui ont passé l’eau, font maintenant leur poussière et ont de petites voitures qu’elles conduisent elles-mêmes au Bois, tandis qu’un groom vêtu de noir croise gravement ses bras derrière elles. On va jaboter un peu avec ces dames, dont quelques-unes sont restées bonnes filles et ont encore des regards pour les amis qui les ont connues lorsqu’elles étaient blanchisseuses, - et on revient au quartier. Tout ça n’est pas fait pour nous. Ah ! si Bullier ne recelait pas tant de coiffeurs et de garçons tailleurs, ce serait l’idéal ! Mais enfin il n’y a que Bullier. "

Les lieux à danser sont aussi généralement des endroits de délassement où on 'cause', boit, se divertit généralement dans des bosquets aménagés comme il peut y en avoir dans les jardins de Tivoli, à Frascati, sur les Champs-Elysées, dans les guinguettes ... qui tous seront  ou ont  été les sujets d'articles.

Photographie : Illustration de La Comédie de notre temps (1874-1876) de Bertall : " La petite vicomtesse de Trois-Étoiles, venue un soir avec le vicomte, déclare que tout cela n’est pas si … étrange qu’elle le pensait, et qu’en somme on en voit bien d’autres à la Gaîté, dans toutes les féeries, et surtout à l’Opéra. "

Voir les commentaires

Tourner le dos à l'inélégance

Voici présentées quelques photographies de documents de mode (caricatures ou pas) d'époque (de 1788 au début du XIXe siècle) avec des élégants représentés de dos. Comme le petit-maître en chenille (voir l'article), le gandin de dos marque sans doute un certain chic. Alors que le premier semble crouler sous la bêtise humaine (la grossièreté), le second lui tourne carrément le dos. Et puis la plus grande partie de l'élégance est invisible pour les sens ; même si ceux-ci sont un lieu sur lequel elle aime jouer.

Photographies :

- Page de l'Almanach de Goettingue de 1788 avec une élégante de dos assise

- Détail d'une gravure du début du XIXe siècle intitulée " Le Suprême Bon Ton "

- Détail d'une gravure du début du XIXe siècle (1804 ?) intitulée " Quel est le plus ridicule " qui copie une estampe de 1801.

- Gravure du Costume Parisien de 1810 (planche 1066) avec le dos du modèle.

Voir les commentaires

Le faucheur

Albert Millaud (1844-1892) écrit un chapitre (dont les photographies sont quelques exemples d'illustrations) sur 'Le faucheur' dans ses Physiologies parisiennes (1886) : "Paris a eu ses dandies, ses lions, ses gandins, ses gommeux, pschutteux et grelotteux. Il a maintenant un type nouveau, qui s'appelle "le faucheur". Le faucheur est cet individu, situé entre vingt et vingt-cinq ans, que vous rencontrez sur les boulevards, une canne à la main, et qui représente à vos yeux la quintessence du chic parisien. Le faucheur est ainsi nommé à cause de sa façon de marcher et surtout de porter sa canne. Il la tient par le petit bout, laissant traîner la pomme à terre. Le bras droit, qui se balance énergiquement de gauche à droite ou plutôt du nord-ouest au sud-est, rappelle l'allure des gens de la campagne fauchant les blés mûrs et les foins odorants. De là le sobriquet. Le faucheur porte les vêtements les plus collant possible : des complets à carreaux moulant le torse, des pantalons étriqués du bas, laissant paraître des pieds énormes à talons plats et à bouts pointus. Sur la tête du faucheur, vous remarquez un chapeau toujours trop large, emboîtant le crâne jusqu'aux oreilles. En été, le faucheur porte le chapeau de grosse paille, très vaste et entouré d'un large et haut ruban moiré qui fait ressembler le tout à quelque gigantesque mailloche autour d'une tête malade. Le faucheur est marcheur, sans quoi il ne pourrait pas faucher. Il poitrine, il bombe, il se carre. Son allure est rapide. Il ne porte pas de gants, sa canne lui en tient lieu. Il ramène les coudes au corps et se balance en cadence. Le faucheur est très rarement seul, les mouvements du faucheur ne valent que lorsqu'ils sont multipliés par cinq ou six. Ainsi réunis, les faucheurs fauchent militairement. Ils ne causent jamais entre eux, n'ayant généralement rien à se dire. Ils sourient et ne rient jamais. Quand les faucheurs s'amusent, c'est régulièrement. Ils se contentent du cri "Ohé ! Ohé !" Ce cri suffit à traduire leur joie intérieure. Les faucheurs ont glorieusement accepté leur sobriquet, s'ils ne l'ont pas inventé. Ils se réunissent le soir dans le salon d'un restaurant parisien, dont les murs sont tapissés de panneaux représentant des scènes de moisson. Rien d'étincelant ne sort de ces réunions intimes. Les faucheurs au repos ne sont plus des faucheurs. Ils ont laissé leurs cannes au vestiaire. Figurez-vous l'immobilité des paysans de Millet, doublée de l'inutilité de jeunes Parisiens sans cervelle. La canne du faucheur est solide. C'est un gourdin. A partir de trente ans, le faucheur porte des badines, se marie et fait souche d'honnêtes gens. Le "fauchage" est déjà supérieur à la gomme. Le faucheur a de l'énergie dans le mouvement, et du biceps. On peut tout espérer du faucheur."

Voir les commentaires

Le becarre

Le bécarre est un personnage qui exerce vers 1880. Dans ses Physiologies parisiennes (1886), Albert Millaud (1844-1892) écrit un chapitre sur ce petit-maître : « Bécarre est un terme de musique, momentanément détourné du droit chemin pour désigner une phase spéciale de la vie parisienne. On est "bécarre", une chose est "bécarre", un mot est "bécarre", comme on était raffiné, sous Charles IX ; libertin, sous Louis XIV ; talon rouge, sous le Régent ; et plus tard, incroyable, dandy, lion, gandin, etc. Bécarre a remplacé ce qu'on nommait le chic [...] Un homme est "bécarre" quand il se met en habit à partir de six heures et demie du soir et qu'il voit le monde. Le "bécarre" a des souliers pointus, un pantalon étriqué, le gilet blanc très ouvert. Il ne porte qu'un seul gant, à la main gauche, et il n'a point de bijoux. Le "bécarre" est gourmé, très droit, très sérieux, très Anglais et très sanglé. Il a un col de chemise très haut et très empesé, une cravate blanche à noeud extrêmement court. Il doit avoir des bouts de favoris ras, descendant au niveau du lobe de l'oreille ; il a des moustaches. La barbe lui est interdite. Le "bécarre" ne soupe pas ; il se couche de bonne heure, afin d'être au Bois, à cheval, dès le premier matin. Il n'est pas "bécarre" d'être gai et expansit. La concentration est le signe distinctif du "bécarre" [...] Le "bécarre" a toujours trente ans, n'en eût-il que vingt. On n'est point "bécarre" si l'on n'est pas grave et réservé. [...] Le "bécarre" salue avec gravité de la tête. Le corps est immobile. Un vrai "bécarre" tend la main, dégantée, avec une pression légère. Le shake-hand n'est pas "bécarre" pour les hommes. Il l'est pour les femmes. [...] Jamais un "bécarre" n'arbore le gardénia à la boutonnière. Cet ornement est laissé aux coiffeurs qui s'émancipent. Pour être "bécarre" il faut être digne. Tout le monde peut être bémol ou dièze, mais peu de gens sont aptes à être "bécarre". »

Photographies : Illustrations du chapitre consacré au bécarre de Physiologies parisiennes (1886) d'Albert Millaud (1844-1892). Dans la seconde image, on remarque la position "en chenille" (voir Le Petit-maître en Chenille) du garçon qui accompagne les jeunes filles qui font face au salut des deux bécarres.

 

Voir les commentaires

Les Amazones et les garçonnes.

Dans La Prétieuse ou le Mystère des Ruelles (1656-8), l'abbé Michel de Pure écrit : " La plus grande des douceurs de notre France, est celle de la liberté des femmes ; et elle est si grande dans tout le Royaume, que les maris y sont presque sans pouvoir, et que les femmes y sont les souveraines. "

Certaines d'entre elles sont appelées 'amazones'. On dénomme ainsi déjà au XVIIe et aux siècles suivants les jeunes femmes qui montent à cheval et affichent leur indépendance. Le terme est assez courant. La Galerie des Modes (1778-1787) en présente une image avec le texte : " La prudente Amazone en costume au grand Figaro s’avançant d’un air circonspect vers le bosquet où doit se trouver son amant : mais prenant garde d’être aperçue. " Une autre image décrit " La boudeuse Alviane Vêtue d’une Redingote à l’Amazone ". L'amazone est la tenue courante de la cavalière, car elle est spécifique à l’équitation. Les amazones prennent parfois les habits des hommes ce que fait remarquer Louis-Sébastien Mercier dans un chapitre consacré au punch de son Tableau de Paris (1781) " depuis un an, les femmes qui ont pris nos redingotes, nos catogans, nos baguettes, nos souliers, boivent l’eau-de-vie … " . Elles portent toujours une robe ; mais la tenue d'équitation permet des fantaisies masculines. Au siècle des Lumières, certaines s'arrogent parfois des éléments d’habits d’hommes, comme le fraque, la redingote. Les inconcevables et les merveilleuses affichent publiquement leur liberté dans leur accoutrement. Leurs tenues sont transparentes laissant voir leurs formes ; elles abandonnent le corset repris par la suite, se font couper les cheveux courts, ont de très larges décolletés pouvant laisser apparaître la poitrine dans son entier (ce qui se fait aussi avant) et vivent une libération qui s’apparente à celle du début du XXe siècle quand le célèbre couturier Paul Poiret (1879-1944) supprime à nouveau le corset vers 1906/8. Alors que le mobilier Directoire et Empire est remis à la mode, il lance une collection de robes inspirées des merveilleuses. Plusieurs images du début du XXe siècle (vers 1910) représentent des élégantes habillées en homme, ou avec des pantalons … avec comme texte : " Suprême chic ", " Copurchic " ou " Dernier chic ".

Pendant (et déjà un peu avant) la guerre et les années folles qui suivent (vers 1920), les jupes sont raccourcies, les vêtements plus pratiques, les cheveux courts reviennent à la mode. Les femmes travaillent, fument, boivent pilotent des avions, conduisent des voitures … Le féminisme, les nouvelles modes, la libération de la femme et l’égalité des sexes apportent un nouveau style : la garçonne. Elle est le symbole d’une véritable émancipation que les années folles exercent dans un mouvement où le nu s’affiche sans vergogne et la femme se libère … presque complètement … l’arrivée de la pilule contraceptive (autorisée en France en 1967) étant le dernier jalon. La garçonne est associée aux années 1919-1929. Son pendant américain est la flapper. Elle porte des cheveux courts coupés au carré, des robes aux dessus des genoux, les bras nus, des bijoux art-déco ... Elle est émancipée, autonome, boit, fume, conduit des automobiles, se trémousse sur le charleston et d’autres danses venues des États-Unis, fréquente les clubs de jazz, sort, affiche un féminisme et une joie de vivre communicative, voyage, fait du sport, se fait fi des convenances et des manières guindées et étriquées, vit en union libre, affiche ses préférences sexuelles … La mode garçonne émerge à Paris, aidée par de grands couturiers comme Coco Chanel. La femme n’affiche plus les courbes d’autrefois marquées par le corset, mais au contraire une silhouette longue et droite. Grande nouveauté : les genoux sont découverts ! Les changements vestimentaires sont très nombreux, le maillot de bain, le pyjama, les vêtements pour le sport (sportswear …), les bijoux, les accessoires nouveaux comme l'étui à cigarettes ou le fume-cigarette … La femme prend des éléments de la garde-robe masculine ; et certaines s’habillent en homme et portent un chapeau melon, une cravate ou un noeud papillon, des boutons de manchettes, une canne, un monocle … En 1922, Victor Margueritte (1866-1942) publie le roman La Garçonne sur une femme aux moeurs libres qui fait scandale.

Photographie 1 : Petite gravure du XVIIIe siècle dans un médaillon avec le " chapeau à l'Amazone ".

Photographie 2 : " L’AMAZONE. – Posant pour le cheval. - " Bertall, La Comédie de notre temps, 1874.

Photographie 3 : Carte postale du début du XXe siècle (vers 1906) avec une femme portant « La Jupe-Culotte « A l'Amazone » » : les débuts du pantalon chez les femmes.

Voir les commentaires

Les carreaux à la mode.

Photographies : - une estampe de la première moitié du XIXe siècle provenant du journal La Mode (on remarque ici le fauteuil) ; - une cape d'épaule à capuche d'époque Napoléon III provenant du site Ancienne mode ; - une illustration de Physiologies parisiennes (1889) représentant un couple copurchic à la plage. Les photos qui suivent présentent plusieurs exemples de carreaux portés par des gommeux, un zazou et des existentialistes. Elles ont déjà été publiées dans ce blog.

Comme nous l'avons vu entre autres avec les gommeux et les zazous, les carreaux sont très à la mode chez les jeunes du XIXe siècle et de la première moitié du XXe. Ils sont le plus souvent associés à une profusion de tissus, des vestes amples, des pantalons parfois à pattes d'éléphant …

Voir les commentaires

Ancienne mode

Si je parle beaucoup de modes anciennes dans ce blog, je n'ai jusqu'à présent pas présenté de vêtements. C'est que sur Internet très peu de sites exposent des habits d'époque d'une manière agréable. Celui de Brigitte Campagne : Ancienne mode déroge à la règle. On y trouve, de même que dans sa boutique, d'authentiques et sensuels vêtements en particulier du XIXe siècle mais aussi quelques exemples du XVIIIe. Son goût est sûr. Il est à noter qu'elle est mariée à un éditeur d'art contemporain ; ce qui est intéressant cherchant moi-même à associer le beau et le fin à une démarche artistique contemporaine. Et puis son magasin se trouve juste derrière chez moi. Alors n'hésitez pas à flâner sur son site et glaner de-ci de-là des saveurs de modeux authentiquement XIXe. Et si vous vous promenez près de sa boutique, rentrez aussi dans celle d'à côté : Casablanca, proposant des habits des années 1940 (zazous ...).

Photographies 1 : Vêtements d'Ancienne mode avec : un gilet d'époque Louis XVI ; un manteau d'intérieur d'homme du milieu du XIXe siècle, en coton imprimé, avec une doublure à rayures noires et blanches et des boutons de passementerie assortie ; un ensemble pour femme de vers 1880 en soie rayée verte et noire.

Photographies 2 : Habits d'Ancienne mode avec : une capote de dentelle de paille du XIXeme siècle ; un chapeau 'cloche' d'été en raphia de 1925 ; une robe perlée et lamée de la fin des annees 20 ; une cape d'épaule des années 1930 en doupion bleu brodé écru et orné de coquillages naturels.

Voir les commentaires

Les quartiers high-life de Paris : les faubourgs Saint Honoré et Saint-Germain ; le Sénat.

Les faubourgs Saint-Honoré et Saint-Germain sont les lieux copurchics de la capitale française. Jusqu'à la Révolution, les nobles et les parisiens les plus riches y ont leurs hôtels particuliers afin d'être près du palais du roi. Ils occupent des parties des actuels 8ème, 2ème, 1er, 7ème et 6ème arrondissements qui, après la Révolution, continuent d'être ceux du pouvoir. C'est ici que se trouvent le ministère de l'Intérieur, le palais de l'Élysée, les boulevards, les Champs-élysées, la Bourse, la place Vendôme,  le Palais-Royal, le Louvre, l'Assemblée nationale (palais Bourbon), le ministère de la Défense, l'Hôtel Matignon et le Sénat. Cet axe est celui du pouvoir en France. Autrefois des chevaux magnifiques, des carrosses en grand équipage y paradent, et les petites-maîtresses et les petits-maîtres les plus élégants y passent (fauchant le persil) ou y vivent. Aujourd'hui encore le luxe y est présent.

Le Sénat, est l'endroit high-life du XIXe siècle. Son origine remonte au XVIe siècle avec l'hôtel du duc de Luxembourg ; racheté en 1612 par Marie de Médicis (1575-1642) qui fait construire un palais à côté. Même si avant la Révolution la politique y est déjà présente par les personnalités qui demeurent au petit et au grand palais du jardin de Luxembourg, c'est à partir du Directoire qu'il devient le lieu de rassemblement du Conseil des anciens puis du Sénat. On y retrouve donc toutes les strates du XIXe siècle depuis Bonaparte. Le jardin est vraiment beau, en particulier la fontaine. En ce moment les palmiers et les orangers fleuris ont été sortis de l'orangerie. Savez-vous que dans les serres de la Haute assemblée est entretenue une collection d'orchidées ?

Photographie : Carte postale du tout début du XXe siècle prise dans le jardin du Sénat.

Voir les commentaires

Le bon ton & le bon genre

Photographie : Détail d'une gravure du début du XIXe siècle caricaturant les arrivistes de l'après-révolution prenant des airs de muscadins et singeant le bon ton. Le titre de cette estampe est : "Le Suprême Bon Ton".

"On appelle Le bon ton, Le caractère du langage et des manières du monde cultivé, poli …" Dictionnaire de l’Académie française de 1798. Les personnes de toutes les conditions s’essaient au bon ton. … et ceux qui viennent de province, prennent vite les airs élégants de Paris parfois avec bonheur. Le bon ton et les nouvelles modes parcourent les promenades : certains boulevards et surtout le Palais Royal, là où est le ‘must’ de la capitale. Certains, sans représenter le bon ton, expriment un "ton certain". Un passage de Considérations sur les moeurs de ce siècle (1751) de Charles Duclos (1704-1772) est consacré aux gens à la mode et au bon ton. Je l'ai cité dans un article précédent. L’auteur expose cette propension qu’a le français a naturellement être enclin au partage, à la sociabilité, au raffinement.

Voici une définition du mot ‘genre’ trouvée dans un livre du début du XIXe siècle : "GENRE. Avoir le genre ; prendre le genre ; être dans le bon genre. Ces locutions signifient, en termes de petit-maître, avoir la tournure à la mode, les airs musqués ; faire l’important. Pour parvenir à ce que l’on nomme le bon genre ou le suprême bon ton, il faut d’abord maniérer son langage et grasseyer en parlant ; prendre un air hautain, délibéré, et suffisant ; occuper continuellement la conversation de sa personne, de ses qualités, de son savoir, de ses goûts, de ses fantaisies ; parler tantôt de son coiffeur, de son tailleur, de son bottier ; puis de ses maîtresses, de chevaux ; des spectacles, de Brunet, de Forioso, et de mille autres objets de cette importance : un homme du bon genre doit en outre avoir en main une badine, avec laquelle, lorsqu’il ne la porte pas à sa bouche, il frappe à tort et à travers sur tous les meubles qui sont autour de lui ; et s’il n’est vautré sur un sofa, en présence de toutes les femmes, debout devant une glace, sur laquelle ses yeux sont constamment fixés, il s’enthousiasme des charmes de sa personne ; et, tout en fredonnant quelque air fade et langoureux, il s’occupe négligemment à réparer les désordres d’une Titus ébouriffée ; enfin tout ce qui est ridicule, outré, insipide et féminin, doit se trouver réuni dans ce qu’on appelle un homme du bon genre..." Dictionnaire du bas-langage …, d’Hautel, 1808, tome 2, p. 11. 

Voir les commentaires

Lorgner et oeillades.

Il est un usage très français de regarder avec insistance. Cela peut nous paraître impoli aujourd'hui. Autrefois il s'agit d'un jeu galant tout à fait commun de même que de s'adresser à des gens qu'on ne connaît pas, de suivre ou de faire cercle autour d'une personne remarquable … A la fin du XVIIIe siècle, les merveilleuses et les incroyables se servent de nombreux objets de vue et pas seulement de faces-à-main mais parfois de véritables petites longues-vues.

Certaines précieuses du XVIIe siècle appellent « Le cours (avenue plantée d’arbre) » : « L’empire des oeillades ».

Dans Trop de chic (1900), Gyp (1849-1932) dévoile quelques lieux, situations et personnages chics dans son style très particulier alliant dialogues, descriptions amusantes et son talent de chroniqueuse de mode, tout en y incluant avec légèreté de la vraie littérature. Elle y décrit le bois de Boulogne, sa Potinière, son allée des Acacias, ses cavaliers, ses promeneurs du matin au sortir du bal, les oeillades qui s’y donnent (l’oeil de celle-ci ou de celui-là) et les rencontrent qui s’y font, le shopping rue de la Paix (près de l’Opéra et des boulevards), les bains, les figures et pratiques chics qui se forment sur les plages, les voyages, en wagon, à Luchon, Trouville, Vichy, en Suisse, à Houlgade, Plombières, Arcachon, Saint-Germain, à la campagne, les sociétés de charité, les bals avec leurs danseurs, types de jeunes filles, « ce qui s’y dit et ce qui s’y fait ». Tout cela est écrit avec finesse, avec un ton badin qui est celui de la vie courante. Voici des passages sur les oeillades au bois et à la mer :

« L'OEIL AU BOIS L'OEIL DE CELLE QUI A VUE LE FEU Savant, captivant, enlaçant. Frappe juste et droit, toujours à la bonne place. Tire au jugé. L'OEIL DE LA TRÈS JEUNE FILLE Assise sur la banquette de devant du landau. Louche pour voir – sans en avoir l'air – où en est la file. Voici la calèche bleue de la duchesse, donc, il n'y a plus à passer que : le coupé vert, le landau tête de nègre, une Urbaine, le coupé raisin de Corinthe, le dog-car, le fiacre 8613, le petit sabot d'acajou, la victoria de mademoiselle Sarah Bloch, un fiacre de la Compagnie, le duc de la Hallebarde... et ce sera lui !... OEil en coulisse préparé d'avance, pénétrant, doux et un tantinet sournois. OEil très observateur ; voit plus de choses encore qu'il n'en exprime ; et ce n'est pas peu dire. L'OEIL DU DÉBUTANT Intense et maladroit. Se trompe généralement d'adresse. Va tomber sur une respectable douairière ou étonner un gros monsieur étalé dans une victoria, tandis que celle à qui il est destiné passe sans le voir. Fait quelquefois des conquêtes qu'il ne cherchait pas et qu'il n'ose pas refuser. L'OEIL DU MONSIEUR QUI SE DÉFIE DE LUI Tendre, craintif, suppliant. A toujours peur de ne pas faire mouche. Ne s'adresse pourtant qu'à des cibles déjà expérimentées. L'OEIL DU VIEUX BEAU Émerillonné, glauque et vitreux. Fait mal à voir. La victime tourne précipitamment la tête pour ne pas contempler cet affreux spectacle. Il attribue ce mouvement à l'émotion causée par son regard et redouble d'oeillades. Serait bien embarrassé si on acceptait ce que son oeil semble offrir … L'OEIL DE LA FEMME SURVEILLÉE De tous les « oeils », celui-là est le plus vigoureux, le plus rapide, le plus incisif et aussi le plus éloquent. Il « souhaite » avec furie et exprime clairement ses désirs. Il y a dans cet oeil une passion et un lyrisme très troublants et très appréciés des amateurs. L'OEIL DE LA FEMME SUR LE RETOUR Ardent, impatient et « implorant ». S'adresse presque toujours aux petits jeunes gens. A remarqué que là est la seule planche de salut. Promet beaucoup et peut encore tenir. L'OEIL DE LA GRANDE DAME QUI AIME A S'AMUSER Provocant, caressant et agressif. S'adresse souvent à des naïfs qu'il plonge dans l'extase ou à des sots qu'il gonfle d'orgueil. Se moque des uns et des autres, aime tout simplement à prendre l'air pour n'en pas perdre l'habitude. LES « OEILS » DES DEUX AMIES Toujours ensemble, mais s'exécrant et ne perdant aucune occasion de se le prouver. Épient mutuellement leurs « oeils » afin de pouvoir les gêner. Perpétuelle rivalité pour le malheureux qui en est l'objet et ne sait à quoi s'en tenir. OEils tantôt tendres et langoureux, tantôt ardents et sombres, mais toujours identiquement pareils et dirigés vers un même but. »

« À LA MER L'OEIL SUR LA PLAGE L'OEIL DU MONSIEUR QUI NE PERD PAS SON TEMPS Arrivé le jour même. Explore tout de suite les planches où il espère rencontrer chaussure à son pied. Croit avoir trouvé. Premier regard. Il faut mettre beaucoup d'expression dans le premier « oeil. » Il doit être tendre, provocant, ardent et admiratif. Si la femme « n'a pas l'air », c'est que l'oeil a porté. QUINZE JOURS PLUS TARD Ce n'est plus un oeil, c'est un télégramme. Il faut, en un seul regard, exprimer l'amour qu'on ressent, demander si on est toujours aimé, indiquer l'heure du rendez-vous, etc., etc.. Oeil extrêmement difficile à réussir. L'OEIL DE LA JEUNE FILLE VRAIMENT INNOCENTE QUI VA AUX PLANCHES POUR « VOIR » Un bon regard profond, clair, honnête et droit au fond duquel est une caresse inconsciente. Elle regarde longuement, parce qu'elle le trouve bien, sans se rendre compte qu'on voit dans son oeil beaucoup de choses qui n'y sont pas. LORSQU'ELLE S'EST APERÇUE QU'IL LA REGARDE AUSSI Elle n'ose plus lever les yeux, ou si elle les lève, c'est à la dérobée et quand elle est bien sûre qu'il ne le verra pas. L'oeil est alors craintif et malin. Il glisse sous la paupière et cesse d'exprimer ce qu'il commence à ressentir. L'OEIL DE CELLE QUI NE VIENT À LA MER QUE POUR ÇA Tour à tour intense, chaud, caressant, rêveur, langoureux, moqueur ou suppliant. Passe et repasse vingt fois devant la cible et fait mouche à tout coup. Trouve qu'il est absurde de perdre son temps aux bagatelles de la porte et ne se risque qu'à coup sûr. Espèce d'oeil très redoutable. APRÈS QUE LE BUT A ÉTÉ DÉFINITIVEMENT ATTEINT Oeil impérieux auquel il faut obéir sans barguigner. Le patient a maigri et n'est plus que l'ombre de lui même. Le plus triste, c'est que souvent le malheureux qui n'est pas à la hauteur de la situation, voit ébaucher l'oeil du premier jour à l'adresse d'un voisin de chaise... L'OEIL DU ROI DE LA PLAGE Oeil séducteur, attirant, chargé d'effluves magnétiques. Se pose sur toutes les femmes, si nettement et si directement que chacune croit qu'il n'est adressé qu'à elle. Se fait tour à tour dur, suppliant, clair ou sombre. Oeil très fatigant. A LA FIN DU SÉJOUR Est débordé. Ne parvient pas à satisfaire tout le monde. A pour ennemies celles auxquelles l'oeil ne suffit plus. Est très étonné de ce résultat. Trouve que l'oeil fait partie de la vie sportive comme le tir au pigeon, le polo ou la valse. Passe rapidement aux planches lorsqu'il ne peut pas faire autrement. L'OEIL DE CELLE QUI RENCONTRE SANS AVOIR CHERCHÉ D 'abord étonné, puis bien appuyé, bien d'aplomb. Change d'expression à mesure qu'il traduit ce qui se passe dans sa tête, quelquefois même dans le coeur. Devient tendre, humide, profond et doux. Fait deux ou trois tours pour bien analyser sa sensation. APRÈS De plus en plus tendre, provocant, même impatient. Ne semble pas se douter que des centaines d'yeux voient le sien. N'aperçoit que lui et tient à le lui montrer. Oeil très compromettant. L'OEIL DE LA FEMME A LA MODE Ne s'adresse à personne. Elle fait de l'oeil parce que « ça lui va bien », et porte involontairement le trouble dans l'âme des provinciaux et des petits jeunes gens qui demeurent stupéfaits et extasiés. Les autres habitués à ces « oeils-là », ils savent que ça n'engage à rien. Est, au bout de quelques jours, suivie par tous ceux qu'elle a inconsciemment harponnés. Son passage cause des rassemblements. Chacun veut voir « son oeil » particulier, et chacun continue à être satisfait sans qu'elle s'en doute. C'est à qui se placera sur son chemin. Oeil sans conséquence. L'OEIL DE LA PÊCHEUSE D'HUITRES Savant, adroit, captivant. Prodigieusement habile à pêcher en eau, souvent trouble, un monsieur godiche et calé. Se trompe rarement. Est d'avis qu'il ne faut pas dépenser inutilement ses « oeils », mais les diriger vers un but déterminé. Les planches ne sont faites que pour ça. A LA FIN DE LA SAISON A trouvé ce qu'il faut : un jeune gommeux, un Espagnol sans préjugés et un bourgeois myope. Distribue ses « oeils » avec une adresse infinie. Chacun est sûr d'être celui avec lequel on se moque des deux autres. L'OEIL DE LA JEUNE FILLE QUI COURT LES PLAGES POUR SE MARIER Rêveur, persuasif et chaste. S'adresse de préférence au jeune homme qui fait des bêtises et que sa famille désire caser, ou au monsieur déjà mûr dont la fortune est bien établie. Cet oeil en dit très long. Finit souvent par accrocher quelqu'un. Alors, ne quitte plus les planches. Se promène, s'assoit, va, vient afin de faire marcher l'oeil le plus rapidement possible. L'oeil devient vraiment enveloppant et irrésistible et, quelquefois, il allume le monsieur au point d'amener la détonation sous forme de demande en mariage. L'OEIL DE LA FEMME QUI A UN MARI JALOUX. Rapide, furtif et d'une éloquence inouïe. Il implore et exprime le désir d'être désennuyée. Oeil très capiteux et très séduisant pour les blasés. Finit par s'installer aux planches pendant des heures entières. C'est là que la surveillance est le plus difficile à exercer. Un oeil est si vite « fait » et il peut dire tant de choses ! Trouve qu'on répond d'une façon insuffisante à ce qu'elle propose bien nettement pourtant. Décidément les planches sont peuplées de ramollis. L'OEIL DU MARI QUI MÉDITE DE TROMPER SA FEMME ET N'EST VENU À LA MER QUE POUR METTRE CE PROJET À EXÉCUTION Oeil fripon, discret et émerillonné ! Propose un tas de choses du bout des cils. Pousse le langage de l'oeil aussi loin que possible. Découvre d'un mouvement de paupière l'état de son âme qui est très agitée. Au bout d'une semaine il a exécuté son projet. L'objet aimé est une grosse petite boulotte très calme qui, assise aux planches, cherche à répondre de son mieux aux « oeils » incandescents dont elle est bombardée sans relâche. »

Pour conclure, un poème de Charles de Baudelaire intitulé À une passante : « La rue assourdissante autour de moi hurlait. / Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, / Une femme passa, d’une main fastueuse / Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; / Agile et noble, avec sa jambe de statue. / Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, / Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan, / La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. / Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté / Dont le regard m’a fait soudainement renaître, / Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? / Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! / Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, / Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! »

Photographies 1 à 4 : Détails de la gravure d'époque déjà présentée dans ce blog et intitulée : « CAFE DES INCROYABLES. Ma parole d’honneur ils le plaisante. 1797. » Dans cette estampe, la façon qu'ont les incroyables de regarder d’une manière ostentatoire les autres est accentuée, presque caricaturée, par les postures et tous les objets qui leur servent à observer et avec lesquels ils jouent.

Photographie 5 : « Le jeune”smart”. - Qu'est ce que vous avez à me regarder comme ça ? … J'suis pas un train ! ». Légende du dessin de la première page de Le Journal du 19 octobre 1898.

Photographie 6 : « - Si vous trouvez que vous n'êtes pas assez près, j'peux vous prêter une lorgnette. » Légende du dessin de la première page de Le Journal du 11 mai 1899.

Photographie 7 : Détail d'une gravure du tout début du XIXe siècle intitulée « Le Suprême Bon Ton ».

Photographie 8 : Détail d'une gravure déjà présentée dans ce blog et datant de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe.

Photographie 9 : Détail du passage sur les oeillades du livre de Gyp intitulé : Trop de chic (1900).

Voir les commentaires

Les petits crevés.

Le nom de 'petit crevé', ou 'crevé', désigne un genre de jeune homme à la mode. Il est fréquemment utilisé au XIXe siècle , mais son origine me reste encore mystérieuse.

Dans son livre intitulé La Comédie de notre temps de 1874, Bertall (1820-1882) semble dire que c'ette appellation est une invention de Nestor Roqueplan (1805-1870) : "Les allures grêles et mourantes que se plaisaient à prendre les cocodès, ont donné à Nestor Roqueplan, ce Parisien émérite, l’idée de les intituler petits crevés. Le mot a prévalu. – Les cocottes sont devenues dès lors des crevettes. De même, que l’on s’honorait d’être appelé jadis ou incroyable, ou lion, ou fashionable, ou dandy, ou cocodès, on s’est honoré d’être nommé petit crevé. La guerre ayant démontré que les petits crevés se battaient aussi bien et savaient mourir sur le champ de bataille aussi bravement que les autres, le mot qui semblait contenir une accusation de faiblesse ou d’impuissance est tombé en désuétude." Dans Le Trombinoscope (toute fin du XIXe siècle) on lit : "Angénor devint un des spécimens les mieux réussis de cette génération de crevés que le réveil politique de 1868 et 1869 trouva insensibles, engourdis et hébétés, selon la formule napoléonienne. […] Aujourd’hui, Angénor n’est plus le petit crevé de 1869 …" D'après ces sources, il semble faire aucun doute que cette dénomination apparaît au début de la seconde moitié du XIXe siècle, pendant le règne de Napoléon III (de 1852 à 1870) et plus certainenement vers 1868. Seulement j'ai trouvé ce même nom dans une pièce de 1811 : " Eh ! on a une tournure à enlever le coeur de la belle et le consentement du père ! LUCIEN. C’est vrai ! Tu es joliment bien mis tu as l’air d’un…. ISODORE, pirouettant. J’ai l’air d’un petit crevé ! Dites le mot ! C’est assez chic ! Hein ? " Pompigny, Le Mystère ou Les deux frères rivaux, mélodrame … Représenté, pour la première fois, sur le théâtre de l’Ambigu-Comique, le 8 janvier 1811.

Ce nom est donc plus ancien que ce que prétend Bertall. Est-ce qu'il fait référence aux crevés :  une mode vestimentaire qui existe déjà au Moyen-âge, et qui consiste à porter des habits dans lesquels sont cousues des 'déchirures' ? Ce style perdure jusqu'au début du XXe siècle. La vendeuse d'images présente sur son site (www.lavendeusedimages.fr/) plusieurs exemples de manches à crevés datant du XIXe siècle. Et pour en revenir au Moyen-âge, cette période de mille ans connaît de nombreuses prouesses vestimentaires, des innovations et des audaces qui portées aujourd'hui passeraient pour ultra-modernes, voir fantasques : ainsi pratique-t-on les crevés ; utilise-t-on des tons et des motifs très voyants ; joue-t-on sur la dissymétrie : une manche plus longue que l'autre, un bras rouge, un autre bleu, une jambe verte et l'autre orange ; porte-t-on des chapeaux de toutes formes et hauteurs, des chaussures exagérement pointues se terminant parfois par un visage ; et une multitude d'autres inventions qui témoignent d'une grande créativité ...

Il est possible que le nom  de 'petits crevés' désignant une catégorie de jeunes hommes vienne aussi de leur air "crevé", désabusé, que l'on retrouve chez nombre de petits maîtres adoptant la posture en chenille dont je parle dans l'article du 16 mars 2009 intitulé Le petit-maître en chenille. Une chose certaine c'est qu'on désigne par ce nom des jeunes hommes élégants pendant tout le XIXe et la première moitié du XXe. Ainsi Henry de Montherlant (1895-1972) écrit-il dans Les Célibataires (1934) : "Ce jeune crevé, hâve, voûté, avec sa coiffure de rhétoricien". Enfin finissons par ces vers de Paul Verlaine : " Les petits crevés et les petites crevettes (...) / Nos vestons courts jusques aux nuques / Nous donnent un galbe parfait. / Et nos chignons font leur effet / Même sur les eunuques. " (Premiers vers,1858-66). Dans ce poème il y est aussi question de la crevette : le pendant féminin du crevé dont je parle dans plusieurs articles de ce blog.

Photographie 1 : "Un crevé ébaubi" Chromolithographie de la fin du XIXe siècle.

Photographie 2 : " Chapeau du petit crevé. " Bertall, La Comédie de notre temps, vol. 1, Plon, Paris, 1874.

Photographie 3 : "1867. LE CREVÉ. - L'adorable élégant que l'Europe nous enviait entre beaucoup d'autres choses. " Détail de la double page intérieure du journal La Caricature du « 10 Décembre 1881 » (n° 102) intitulé « La Genèse du gommeux ».

Voir les commentaires

Coquettes et coquetteries du XVIIe siècle.

Coquettes et coquets sont des figures récurrentes de la mode française. Au XVIIe siècle, plusieurs livres paraissent avec pour sujet ces élégants traités le plus souvent d'une manière humoristique.

Dans Histoire du Temps, ou Relation du Royaume de Coquetterie Extraite du dernier voyage des Hollandais aux Indes du Levant (1654), François Hédelin abbé d’Aubignac et de Meymac (1604-1676, un des principaux protagonistes de la règle des trois unités du théâtre classique) décrit un royaume imaginaire qui est une métaphore de leur univers parisien. Le bateau du capitaine La Jeunesse mouille sur l’île du royaume de coquetterie gouverné par le prince Amour-Coquet (frère d’Amour) et situé près du Cap Bonne-Espérance. A l’entrée de la ville se trouve la place Cajolerie avec notamment des boutiques. Plus loin est le Palais Bonne-Fortune. Les portes y sont faites de faux-plaisirs, et les appartements de honte-perdue. On apprend indirectement dans cet ouvrage énormément de choses sur les coquets de l’époque des précieuses. Ils ou elles se parfument à l’eau de fleurs d’oranger, muguet et marjolaine, sont oisifs et libertins, de diverses origines (des princes aux bourgeois). Parmi les coquets, l’auteur distingue : les soupirants, les enjoués, les aventuriers, les " ânes d’or pompeusement vêtus, mais au reste peu considérables, qui dépensent beaucoup, et en tirent peu de profit ", les tout-cheveux, les tout-canons, les goguenards, les turlupins, les enfarinés, les coquets sérieux, les esprits forts (" encore qu’à la première attaque ils se sentent toujours percés sans résistance "), les coeurs volants (" ils sont couverts d'ailes et de flammes, et on s'étonne que leur feu soit si doux, qu'il ne brûle point leurs plumes ; ils parlent et content jolis-mots à toutes les dames qu’ils rencontrent, sans se mettre beaucoup en peine d'être véritables ni rebutés ; ils font une secte particulière, dont ils disent qu'un certain Hilas est fondateur ; ils ont pour formulaire de leur vie l'histoire des amants volages, et portent pour devise : " qui plus en aime, plus aime ". Dans une même conversation ils volent sur l'épaule d'une dame, sur la tête d'une autre, et se laissent aisément prendre à la main ; ils font hommage aux yeux de celle-ci, aux cheveux de celle-là ; ils adorent la bouche de l'une et la taille de l'autre ; ils s'attachent à tout, et ne tiennent à rien ; chacun se raille d'eux et il en rient, car ces coeurs-volants savent rire aussi-bien que parler. ". Concernant les coquettes, un passage distingue les principales : " Quant aux dames, on y voit les admirables qui n'ont rien de merveilleux que le nom. Les précieuses, qui maintenant se donnent à bon marché. Les ravissantes, qui tirent plus à la bourse qu'au coeur. Les mignonnes, qui d'ordinaire ont l'esprit aussi mince que le corps. Les évaporées, qui dansent par tout sans violon, qui chantent tout sans dessein, qui parlent de tout sans garantie, et qui répondent à tout sans malice, à ce qu'elles disent. Les embarrassées, ayant toujours dix parties à la tête, et dix galants à la queue. Les barbouillées, qui sont de trois sortes, les unes sont les barbouillées-blanc, les autres les barbouillées-rouge, et les dernières les barbouillées gras, qui fuient autant le soleil, comme les autres craignent la pluie. Il y en a même qui portent la qualité de saintes, mais de saintes-n'y-touche, qui refusent tout devant le monde, et laissent tout prendre en particulier. Les mieux venues à la cour et les plus recherchés des coquets, sont les mal-assorties, qui ne sont pas ainsi nommées pour être dépourvues de grâces et d'ornement, mais ce sont de jeunes beautés, lesquelles pour avoir été condamnées injustement à souffrir la domination d'un vieillard, d'un fâcheux ou d'un sot, se sont pourvues au conseil de l'amour-coquet, où leur ayant été fait droit, ont obtenu dispense de demeurer à la maison, ou la liberté d'y faire tout ce qui leur plaît. " Au sujet de la mode, on apprend qu’elle ne concerne pas que les habits mais d’autres éléments comme le langage (expressions, bon français, nouveaux mots …) ; et que c’est elle qui gouverne de sa puissance. Parmi les occupations, l’auteur décrit les joutes et parades des Belles jupes et des Chars dorés et le chalandage : " En un lieu de la ville le plus éminent et le plus accessible, est le grand magasin tout rempli de fers à friser de toutes figures, boîtes à mouches d'or et d'argent, poudres de senteurs, miroirs, masques, rubans, éventails, papier doré, bracelets de cheveux, peignes de poche, relève-moustaches, bijoux, essences, opiats, gommes, pommades, et autres ustensiles de ménage. Et alentour du magasin sont les ouvriers, dont les uns ne sont occupés qu'à tailler des mouches et dresser des plans pour bien arranger les assassins sur le nez, à quoi nul ne peut travailler qu'après chef-d'oeuvre ; à laver des gants, et composer drogues pour débarbouiller le nez, et blanchir les mains ; à faire garnitures de toutes couleurs, galands, panaches, croupes, échelles, et bouquets de toutes fleurs, et en toute saison. Aucuns y font profession d'un art nouveau, d'ajusteurs de gorges, se faisant fort d'empêcher les grosses de trop paraître, et de donner du relief aux imperceptibles. Et d'autres nommés les cognes-fêtu, ne s'emploient qu'à rechercher l'huile de talc. " Après la mode, l’autre passe-temps favori des coquets est la lecture en particulier d’ouvrages nouveaux comme " Le cours de la bagatelle, en trois volumes, dont le premier est l'adresse des badins, le second l'introduction des ruelles [voir les articles sur les Précieuses], et le troisième la conduite des idiots " ; et de bien d’autres livres comme ceux traitant de : " La déconvenue d'une embarrassée, qui s'évanouit un jour dans l'empressement, et la difficulté de choisir entre deux coquets de différentes qualités, et se résolut de les conserver tous deux, pour ne plus mettre sa vie en péril " ; ou du " contraste de deux coquettes sur la question de savoir, s'il vaut mieux avoir un amant discret, qu'entreprenant, et résolue en faveur du dernier " etc. Le lieu privilégié de la coquette, son temple, est son lit, où elle fait salon à la manière des précieuses (qui sont un genre de coquettes).

Évidemment, ce personnage est comme le laisse supposer son nom : " pour peu qu'une coquette ait le teint mauvais, ou quelque rougeur apparente, elle s'en plaint à tout le monde comme d'un outrage que la nature fait à l'amour. " La coquetterie est une grande affaire ! Très délicate ! Et c'est un sujet que reprennent de nombreux auteurs comiques comme Dancourt (1661-1725) dans L'Été des coquettes, comédie en 1 acte (photographies), représentée pour la 1ère fois en 1690. Trois coquettes apprennent qu'elles ont le même amant (un militaire) qui les courtise à tour de rôle sans leur dire. Celles-ci, comme nous le confirme le dénouement, ne sont pas jalouses, car elles apprécient de jouer avec les hommes qui les aiment (en plus du militaire, dans la pièce un ecclésiastique, un financier et un petit-maître de musique qui tour à tour viennent voir Angélique la première coquette). Finalement, tous les six (même le militaire qui les a trompées) vont souper ensemble chez le banquier, mis à part le religieux coquet qu'Angélique repousse en prétextant un malaise dès qu'il approche du fait du parfum qu'il porte et dont elle prétend être allergique ceci afin de l'éloigner à la demande de son amie. On y apprend beaucoup de choses sur les coquettes, comme le fait qu'elles ont de très nombreux admirateurs : « Eh ! Fi, fi, tu te moques ; moi fâchée pour la perte d'un soupirant ! J'en ai tous les jours une vingtaine de renvoi dans mon antichambre. » Si elles ne sont pas jalouses c'est aussi parce qu'elles fuient les contrariétés. Elles ne veulent pas entendre parler de raison : « Oh, ma chère enfant ! Laisse-moi en repos, je te prie ; le seul mot de raison me fait mourir, à mon âge. Faite comme je suis, je passerais pour folle dans le monde, si l'on me soupçonnait seulement de savoir ce que c'est que la raison. » Elles sont capricieuses, jolies, malicieuses, n'aiment pas mais adorent être aimées : « ANGÉLIQUE : Non, de bonne foi, je n'aime personne ; mais je suis ravie d'être aimée ; c'est ma folie, j'en demeure d'accord. » Elles apprécient de rendre 'fous' certains hommes mais finissent souvent par être 'gentilles' avec ceux aux dépens de qui elles s'amusent. Il y a de la tendresse chez les coquettes, une véritable joie. Si elles sont parfois cruelles, elles ne sont jamais méchantes et ceux qui acceptent leur jeu sont généralement récompensés : « ne suis-je pas heureuse de savoir me divertir de toutes sortes d'originaux ? » Elles cherchent des occupations et les hommes en font partie. Elles jouent de l'argent (et gagnent), apprennent à chanter et danser, font des dîners (vers les 14h) aux chandelles dans le noir, des soupers, vont aux Régals (fêtes, réjouissances, divertissements) donnés par d'autres ... et ne manquent pas de fleurettes ; mot de 'fleurette' que le Dictionnaire de l'Académie française de 1798 définit ainsi : « Il signifie figurément, Cajolerie que l'on dit à une femme. Dire des fleurettes. Conter des fleurettes. Elle aime les fleurettes. Elle aime la fleurette. »

L'ouvrage de huit pages datant de 1649 intitulé : Reproches des coquettes de Paris aux enfarinés sur la cherté du pain, est sans doute comme son titre l'indique (puisque je ne l'ai pas encore trouvé) une satyre des coquettes et du monde parisien de la mode du XVIIe siècle et des ses enfarinés qui se poudrent les cheveux et le visage. La Lettre d'un fameux courtisan à la plus illustre coquette du monde est de la même année et du même nombre de pages. Elle est suivie de la Réponse de la plus fameuse coquette de l'Univers à la Lettre du plus malheureux courtisan de la Terre, avec plusieurs questions qu'elle lui fait pour savoir l'explication de ce qu'il veut dire. En 1659 Anne « Ninon » de l'Enclos (Ninon de Lenclos, 1616-1705) publie La Coquette vengée. La même année Félix de Juvenel écrit le Portrait de la Coquette, ou la lettre d'Aristandre à Timagène. La Politique des coquettes date de 1660. Tous ces livres sont rédigés au temps des Précieuses. Mais les coquettes et les coquets parcourent toute l'histoire de la mode française et d'autres livres les mettant en scène sont publiés par la suite.

Photographies : Dancourt (Florent Carton Ancourt : 1661-1725), L'Eté des coquettes provenant de Oeuvres de Dancourt, Paris, Pierre Ribou, 1698.

Voir les commentaires

L'art de la conversation.

La conversation est un art dont la littérature occidentale nous offre d'éblouissants exemples. Platon (vers 427 – vers 347 av. J.-C.) met en scène de nombreux dialogues qui s'étalent lors de rencontres, de promenades ou de banquets. La plupart sont de réels entretiens retranscrits. Cette manière est alors fréquente et perdure en particulier dans les oeuvres philosophiques. L'écrit renforce et répand une tradition orale. Si les conférences se donnent déjà sous l'Antiquité, dans les théâtres ou autres endroits appropriés, les conversations restent un moyen plus intime, plus direct de partage et d'immersion ; qu'elles se fassent d'une façon impromptue ou pas. Le repas ou le banquet sont d'autres moments privilégiés pour la conversation. Les banquets de l'aristocratie athénienne se font couchés sur des lits. On commence par manger. Ensuite on apporte le cratère : un grand vase dans lequel on coupe le vin avec de l'eau. Puis on distribue le mélange dans des coupes. La conversation peut alors commencer. Elle est parfois entrecoupée de distractions. Une des conversations de banquet les plus connues est celle sur l'Amour dans laquelle participe Socrate. Les romains, férus d'hellénisme, ne donnent aucun grand banquet sans y ajouter l'art de la dicussion. Les convives ou les maîtres de maison ayant accumulé de grandes richesses mais peu de rhétorique, placent près d'eux des esprits raffinés ou en louent pour leur servir de faire-valoir ou de réservoirs à citations. Le plaisir de l'entretien se développe en France beaucoup autour de grandes dames qui organisent ces rencontres. J'ai déjà parlé de cela, notamment dans les articles sur les précieuses et les salons. Si certains écrits nous relatent ces dialogues, la plupart étant seulement oraux, n'ont pas franchi le moment présent.

Photographies du livre de Pierre Ortigue de Vaumorière (vers 1610 – 1693), entièrement dédié à L'Art de plaire dans la conversation (première édition : 1688) avec la page de titre, un détail du frontispice et le début de l'Entretien V intitulé : 'De quelle manière la Bienséance veut que l'on agisse & que l'on parle, quand on mange en Compagnie.'

Au XVIIe siècle, la conversation se fait dans la ruelle : près du lit d'une grande dame, ou assis en cercle. Entrer dans un cercle est souvent un gage de reconnaissance. Lorsqu'on est admis dans l'assemblée de la maison particulière d'une dame qui brille par sa courtoise intelligence, on dit que l'on rentre dans son cercle ... Certains sont plus scientifiques, d'autres plus littéraires etc.

La conversation se donne aussi dans les promenades qui sont alors nombreuses ; et les jardins l'agrémentent avec délice : jardins anglais au XVIIIe siècle, à la française sous Louis XIV, italiens à la Renaissance, clos au Moyen-âge, jardin d'Épicure ... et ainsi peut-on remonter dans le temps jusqu'au jardin d'Eden :-)

Voir les commentaires

Les romantiques 'jeune France' et 'nouvelle France'.

Après les merveilleux, les muscadins, les incroyables, les fashionables, les calicots, les mirliflors puis les dandys, voici les jeune-France (ou nouvelle France) qui officient à l'époque des lions, avant les gants jaunes, les daims, les gandins, les cols cassés, les fendants, les petits crevés, les gommeux ...

Si les termes de jeune ou nouvelle France s’appliquent aux romantiques ; avant eux, certains élégants ou élégantes très modernes sont appelés : dames ou hommes de la nouvelle France. Le mouvement dit romantique est relativement récent dans l'hexagone par rapport à d'autres pays comme l'Angleterre ou l'Allemagne. Les 'jeune France' appelés aussi 'nouvelle France' représentent la jeunesse passionnée et moderne d'une époque, en opposition avec l'ancienne 'rigidité' classique. Ils portent des cheveux longs, souvent ébouriffés et des tenues caractéristiques. « La Bataille d’Hernani » est un moment important du mouvement romantique dans l'hexagone. Elle se passe à la Comédie-Française (qui s’adosse au Palais-Royal), le 25 février 1830, pour la première de la pièce de Victor Hugo. Celle-ci remet en question les canons du théâtre classique et notamment les trois unités de temps, de lieu et d'action. Le spectacle est dans la salle davantage que sur la scène. Les jeune-France du parterre, aux cheveux longs et aux manières passionnées, parmi lesquels se signalent Gérard de Nerval et Théophile Gautier, interpellent les anciens présents qui restent fidèles aux règles classiques. Dans son Dictionnaire de la langue verte, Alfred Delvau (1867) donne la définition suivante du jeune-France : « Variété de Romantique, d’étudiant – ou de commis en pourpoint de velours, en barbe fourchue, en cheveux en broussailles, avec le feutre mou campé sur l’oreille. » Dans son recueil Les Jeunes France (1833), Théophile Gautier (1811-1872), dépeint un de ces jeunes hommes dans le conte légèrement érotique intitulé : Celle-ci et celle-là, ou la Jeune-France passionnée, qui esquisse ce qu’est un petit-maître romantique : poète, passionné, jeune, libre, déluré, libertin, badinant voluptueusement avec une grisette, amoureux vainqueur d’une grande dame, argumentant en faveur de Victor Hugo face au mari 'trompé' adepte du classique Racine ... En voici quelques passages : « Il s’en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux avec son binocle. Il s’élevait sur son passage une longue traînée de malédictions et de : Prenez donc garde ! entrecoupés çà et là du : Oh ! admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate […] Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient aiguisé l’appétit […] Le théâtre oscilla deux ou trois fois devant ses yeux ; les tibias lui flageolaient d’une étrange manière ; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes filandreuses de rayons prismatiques, le forçait à cligner des paupières ; la rampe, s’interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui, ne les lui laissait voir que comme des apparitions effrayantes ; […] Rodolphe, qui avait soutenu plus d’un duel avec l’ivresse, ne se déconcerta pas pour si peu ; il prit bravement son parti : il boutonna son frac jusqu’au col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents, enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeux pour ne pas s’endormir, et fit la contenance la plus héroïque du monde […] De retour chez lui, quoiqu’il fût une heure du matin, il se mit à donner du cor à pleins poumons ; il déclama à tue-tête deux ou trois cents vers d’Hernani […] A voir la manière dont il s’en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal peignés que possible, il n’était pas difficile de comprendre que ce pâle et malheureux jeune homme avait un volcan dans le coeur. […] si bien que tout le monde, qui s’attendait à voir un original, un lion comme disent les Anglais, était émerveillé de le voir s’acquitter des devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite. »

Photographie : Détail de la double page intérieure du journal La Caricature du 10 décembre 1881 avec pour légende : « 1830. LA JEUNE FRANCE. - Une mode diabolique qui dut vivement impressionner les femmes sensibles du temps : séduire par la terreur ! ».

Photographie : « ANCIEN JEUNE FRANCE 1838. Souvenirs et regrets du vrai libéralisme, de la jeunesse vraie, du vrai chapeau. » Bertall, La Comédie de notre temps, vol. 1, Plon, Paris, 1874.

Voir les commentaires

Le Montparnos, le Fauve, le Surréaliste et les intellectuels à la mode.

Dès le début du XXe siècle, une grande partie de l'avant-garde mondiale se retrouve à Paris, en particulier dans le quartier Montparnasse. La capitale de la France est depuis toujours, semble-t-il, un refuge pour la pensée et l'art. Au XXe siècle, cela débute entre autres avec les fauves (1905-1910) dont le nom continue par la suite à désigner un type d'artiste. Rapidement de nouveaux courants voient le jour. L'avant garde se réunit alors à Montparnasse dont les cafés et les restaurants chics accueillent volontiers la jeunesse artistique bohème qui y passe beaucoup de temps sans vraiment consommer, payant parfois avec des toiles, des desseins ... d'où les nombreuses oeuvres d'art modernes qui couvrent les murs de ces endroits. Certains restaurateurs deviennent mécènes ! L'ambiance festive et intellectuelle qu'elle apporte attire les gens riches qui cherchent à se distraire, en particulier les américains (États-Unis). Les caves et autres lieux pour danser et s'amuser s'ouvrent. C'est le temps des années folles, du surréalisme, de l'existentialisme. Peintres, photographes y ont des ateliers et se réunissent en cénacles improvisés. Dans Wikipedia on peut lire : « Les cafés, bars et bistrots, notamment ceux du carrefour Vavin, l'actuelle place Pablo-Picasso, étaient des lieux de rencontre où les artistes venaient à la fois rencontrer leurs homologues et négocier. Les cafés le Dôme, la Closerie des Lilas, La Rotonde, le Sélect, et la Coupole, ainsi que Le Bœuf sur le toit (toujours ouverts) acceptaient que des artistes affamés puissent occuper une table pour toute la soirée pour un prix dérisoire. S'ils s'endormaient, les serveurs avaient comme instruction de ne pas les déranger. Les disputes étaient courantes, certaines nées de polémiques, d'autres de l'alcool, et la coutume voulait que même lorsque l'affrontement tournait aux coups, la police n'était pas appelée. Si les artistes ne pouvaient payer leur facture, le propriétaire de La Rotonde, Victor Libion, acceptait souvent un croquis. Aussi les murs des cafés étaient couverts d'une collection d'œuvres d'art, galeries improvisées. La vie nocturne est également passée dans la légende, comme les nuits chaudes du Bar Dingo ... » Dans un article intitulé 'Bars et cabarets de Paris' de L'Illustration de Noël 1929 (première photographie), Sem écrit : « Un verre à Montparnasse ? Ça va : voyez terrasses ! ... Terrasses désormais historiques de ces cafés-musées, de ces cafés-chapelles aux murs couverts d'une croûte de tableaux barbares et naïfs, accrochés comme des ex-voto, terrasses débordantes de ces brasseries géantes, cathédrales de l'art nouveau et du cocktail, violemment éclairées, où se superposent, depuis les sous-sols jusqu'aux toits, quatre étages de consommateurs et danseurs. Dans le vertige tournoyant des alcools, le cliquetis des clartés ivres répercutées par les glaces, ces façades rutilantes et enfiévrées semblent virer, entraînées par l'élan des orchestres de danse, comme de hauts manèges de foire. C'est bien la foire mondiale de la jeune peinture. C'est là que, la journée faite, vient s'abattre et camper la horde effarante des fauves. Sur dix rangs de chaises et de tables pressées, une étrange bohème exotique, de tout poil et de toute couleur, boit, s'exalte, discute d'art, avec des mimiques de sauvages, dans tous les dialectes du globe. C'est une mêlée de croyants et de roublards, de snobs, Montparnos à la flan, jouant au rapin, d'artistes sincères travaillant dur, de ratés blêmes d'envie et de misère, dévorant des yeux les arrivés, les illustres, les génies consacrés à gros traités. Voici des femmes-peintres, cheveux collés, cigare au bec, des peintres-femmes rasés de près, poudrerizés et les yeux faits, en complet lilas avec des boucles aux oreilles ... d'étranges Nordiques chargés d'une énorme chevelure annelée qui leur couvre les épaules, comme des Louis XIV albinos, des Canaques crépus barbouilleurs de choses immondes, des Raspoutines aux yeux de thaumaturges, des Chinois sans regards, des Japonais à lunettes : mascarade pathétique ou épopée de l'art nouveau ? » Nous sommes encore là dans la caricature ; mais comme nous l'avons déjà vu, c'est souvent le cas lorsqu'on cherche des documents d'époque qui traitent de la véritable modernité.

Montparnasse est aussi le quartier des surréalistes. De vers 1917 jusqu’à la seconde guerre mondiale, le surréalisme investit ce lieu de l'avant-garde de l’époque, où les artistes viennent habiter et sortir dans les nombreux cafés, restaurants, théâtres et clubs à la mode où on joue du jazz. C’est le temps des années folles. Une véritable communauté artistique et intellectuelle venue du monde entier se met en place avec pour la peinture ce qu’on appelle l’École de Paris. Le quartier lui-même joue le jeu de cette vie artistique ; et cette communauté internationale, trépidante et bohème attire quelques mécènes : amateurs d’art fortunés souvent américains. L’élégance ne s’exprime pas obligatoirement là dans un style vestimentaire, mais dans ce goût prononcé pour la création, la nouveauté, l’avant-garde. Le quartier Montparnasse accueille dans la première moitié du XXe siècle cette énergie venue du monde entier avec ses artistes, ses intellectuels, ses gandins, ses fêtards, ses lieux à la mode qui un peu avant et surtout après la guerre glissent vers Saint-Germain puis quittent Paris pour s’exiler aux États-Unis. Le terme ‘avant-garde’ apparaît semble-t-il au XIXe siècle. Son personnage s’inscrit dans une démarche artistique expérimentale, nouvelle. Les avant-gardes existent déjà au XIXe siècle. L'intelligence, la réflexion, la littérature ... sont très à la mode en France durant ce siècle. Les cafés sont un de leurs lieux privilégiés de rassemblement et même au XVIIIe siècle ; les Lumières s'y retrouvant. Parmi les autres endroits qui accueillent les intellectuels il y a : les cercles, les salons, les ruelles. Au temps des existentialistes, des romantiques, des incroyables, des cacouacs (Lumières), des précieuses ... le discours, l'esprit, l'imagination, la poésie, les sciences, la créativité ... sont des auxiliaires de la modernité et de la mode ; ils ajoutent de la saveur à celle-ci.

Dernière photographie : Détail d'une gravure avec une caricature d'incroyable d'époque directoire. Le port d'accessoires de vue sont un des éléments de la panoplie de l'incroyable qui est parfois représenté avec un style 'intellectuel', le front assez large et dégarni et portant de grosses lunettes.

Voir les commentaires

Le Petit-maître en Chenille.

La chenille, ce petit animal qui devient un jour un papillon, peut avoir des aspects et couleurs surprenants. Le plus souvent douce au regard, originale et joliment, naturellement torsadée, elle est l'inspiration de cette correspondance avec la posture de cet élégant représenté sur la première gravure intitulée « Le Petit-maître en Chenille ». J'ai déjà défini le petit-maître dans d'autres articles de ce blog ainsi que sa compagne : la petite-maîtresse. Je ne vais pas le refaire, surtout que les deux estampes présentées ici, dont le titre de la seconde est : « Paris. Petite-maîtresse », sont de la première moitié du XIXe siècle, donc bien après les premiers petits-maîtres, et n'ont pas le feu délicat et profond des flots tendres et brillants qui parcourent librement le cours, le Palais royal et les autres endroits à la mode aux XVIIe et XVIIIe siècles. Du reste ces désignations sont de moins en moins employées au siècle des gandins avant de disparaître totalement au cours du XXe. Quant à la posture que l'artiste appelle « en chenille » on la retrouve fréquemment dans des représentations d'incroyables de vers 1800, montant à cheval ou debout s'appuyant parfois sur un bâton ou une canne. Il est à noter qu'au moins déjà au XVIIe siècle on appelle 'chenille' un tissu de soie velouté qui imite la chenille et qui embellit notamment les habits : dans des broderies ou divers autres ornements vestimentaires.

Les deux dernières photographies de cet article sont des détails de gravures déjà présentées dans ce blog avec des petits maîtres en chenille.


Voir les commentaires

Guinguettes

La guinguette est un lieu de plaisir et de détente depuis déjà plusieurs siècles. Le Dictionnaire de l'Académie française la définit en 1762 comme étant : un « Petit cabaret hors de la Ville, où le peuple va boire les jours de Fêtes. » Dans le Dictionnaire critique de la langue française (Marseille, Mossy 1787-1788) de Jean-François Féraud, la définition commence par : « Petit cabaret hors de la ville, où l'on va faire des parties de plaisir, des repas. ».

L'origine de ce nom provient sans doute du guinguet : un « petit vin qui n'a point de force » (Dictionnaire de L'Académie française, 1694) ; « peu de force, peu de valeur. Du vin ginguet. Il se dit aussi figurément d'Un esprit mince. C'est un esprit bien ginguet. Il est du style familier. GINGUET s'emploie aussi substantivement. Boire du ginguet. » (Dictionnaire de L'Académie française, 1762).

Les guinguettes existent au moins depuis le XVIIe siècle. Elles sont situées hors de Paris, à ses portes, en banlieue, au bord des fleuves comme sur les rives de la Seine ou de la Marne ... À l'extérieur, elles sont le plus souvent constituées de treillis ombragés et de bosquets où sont installés tables et bancs, avec au milieu un grand espace couvert de feuillages où on peut danser, les musiciens jouer de la musique ... Cette forme d'espace convivial est très fréquente aussi dans les parcs, jardins ... où des boissons, des glaces ou autres sont servies. Mais la guinguette est avant tout associée aux plaisirs champêtres, à la campagne.

La danse et la musique ont toujours été populaires en France ; et les guinguettes sont dans le prolongement des fêtes antiques, des banquets, des manifestations champêtres, et se poursuivent avec les bals de villages ...

Photographies 1 & 2: La première gravure est intitulée « La guinguette ». Elle est du XVIIIe siècle, signée du graveur Mérigot. Il s'agit soit de François-Gabriel Mérigot père (1700-1784), soit de Mérigot fils ou le jeune (vers 1738-1818).

Photographie 3 : Cette toute petite image (7,7 x 4,6 cm), du XVIIIe siècle, met en scène un groupe en train de danser accompagné d'un musicien dans une guinguette. Elle est gravée par Pierre Alexandre Aveline (v. 1702 – 1760) d'après Charles Eisen (1700-1777).

Voir les commentaires

<< < 10 20 21 22 23 > >>
Merveilleuses & merveilleux