Projet de loi relatif à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine (1) : Vous avez dit « création », « architecture » et « patrimoine » ?

Mme le ministre de la Culture a présenté le 8 juillet un Projet de loi relatif à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine, visible sur légifrance ici et le dossier législatif ici,  et sur le site de l'Assemblée nationale ici (dossier législatif ici).

Comme tous les projets de loi, exceptés ceux présentés en urgence, celui-ci doit faire deux navettes au Parlement, c'est à dire être soumis une première fois à l'Assemblée nationale, puis au Sénat, puis de nouveau dans chacune de ces assemblées avant d'être définitivement voté (en 'urgence' il n'y a qu'une seule navette).

J'analyse ce projet de loi dans quatre premiers articles publiés les prochains lundis. Dans celui-ci je vais commencer par faire un bilan de la situation de notre patrimoine culturel, en particulier au niveau de la sauvegarde de notre patrimoine architectural ancien qui me semble exemplaire de la situation actuelle. Dans le second j'exprimerai mon avis sur le texte dans son ensemble. Dans le troisième j'irai un peu plus dans les détails du titre I, et dans le quatrième dans la suite de ce projet de loi.

Ce texte est un « projet ». Il sera largement amendé lors de ses passages au Parlement (Assemblée nationale et Sénat), avant d'être voté pour ou contre dans son ensemble et devenir une « loi ». Nous suivrons donc dans ce blog sa pérégrination législative, ce qui prendra plusieurs mois.

Cette rédaction législative, dès son titre, annonce qu'elle traite de « création », « architecture » et « patrimoine ». Je vais ci-dessous faire un succinct bilan de l'évolution de la politique culturelle en France ces dernières années, en particulier du patrimoine architectural parisien dont j'ai quelque peu suivi l'évolution ces derniers mois dans ce blog.

Le LOUVRE est sans aucun doute un symbole de la désagrégation de notre univers culturel. Il s'est agrandi en ce que j'appelle de l'architecture RER pour devenir un centre commercial (voir ici). À cela s'ajoute la création du Louvre-Lens et le transfert des réserves du Louvre vers celui-ci, Paris, devenant une succursale de Lens. Tout cela se fait en dehors de toute démocratie. La plupart des conservateurs du Louvre sont contre ce transfert : voir les entretiens que La Tribune de l'Art a réalisé avec plusieurs d'entre eux ici. La création du Louvre Abou Dabi (voir ici) est quant à elle une opprobre éthique et intellectuelle. Ce manque de démocratie se voit partout, comme pour la création de la TOUR TRIANGLE. Le 17 novembre 2014 le conseil de Paris a voté contre la construction de cet immeuble. Qu’à cela ne tienne, Madame le maire de Paris a fait changer légèrement le projet et l'a présenté à nouveau au même conseil qui cette fois a voté pour, le 30 juin 2015. Du reste dès que le peuple s'exprime il est rapidement mis au pas, comme pour les cadenas du pont des arts (voir ici) où on n'a même pas cherché le compromis. La façon dont la mairie a aussi mis la main dernièrement sur la COMMISSION DU VIEUX PARIS (institution datant de 1897 et n'ayant qu'un avis consultatif) en est un autre exemple, notamment en mettant à sa présidence Bernard Gaudillère, contrôleur général économique et financier au ministère de l’Économie et depuis 2008 adjoint au maire de Paris chargé du budget, des finances et du suivi des sociétés d'économie mixte (voir ici). Cette personne n'a pas un grand bagage culturel n'est-ce-pas ?

Le manque de compétence de nos dirigeants notamment dans le domaine culturel semble même être devenue une raison de leur choix. Sans m'en prendre aux personnes, il est évident que Madame le ministre de la Culture, avant d'avoir ce poste ne possédait dans son curriculum vitae presque rien en rapport avec la culture. Du reste ces dirigeants choisissent souvent les argumentations les plus simplistes pour prendre leurs décisions. Tout ceci est d'autant plus regrettable qu'il y a une grande quantité d'universitaires compétents et sur-diplômés dans le domaine de la culture qui ne trouvent pas de travail.

On observe aussi un manque d'éthique de nos dirigeants, concernant l'art contemporain (voir ici), qui aiment le moderne pour le moderne, même s'il est foncièrement odieux et le revendique. Les dirigeants du CHÂTEAU DE VERSAILLES s'investissent particulièrement dans cette direction (voir ici) dans leurs choix d'oeuvres contemporaines heureusement éphémères (« le vagin de la reine » d'Anish Kapoor...), mais n'hésitant pas aussi à construire un jardin moderne en plein Versailles (voir ici), ou bien cherchant à privatiser des parties du château comme en créant un hôtel dans trois bâtiments : le Grand Contrôle, le Petit Contrôle, et le Pavillon des premières cent marches (voir ici). Le paroxysme de la débilité a sans doute été la première exposition contemporaine présentée l'année dernière à la MONNAIE DE PARIS, qui était jusqu'à peu la plus vieille institution de France (fondée au IXe siècle dans ce même lieu). Cette exposition présentait à son entrée des godemichets géants et dans plusieurs salles des milliers d'autres en chocolat et des "fuck" inscrits partout (voir ici). Du reste ses bâtiments sont actuellement en 'rénovation' dans le style architecture RER.

Enfin il y a une opacité et du gaspillage d'argent. Prenons l'exemple des HALLES DE PARIS. La construction (après avoir détruit celles d'époque Napoléon III) de celles-ci s'est terminée en 1985 dans le pur style RER. Cependant elle était déjà considérée comme vétuste 19 ans après (en 2004) ! Que s'est-il passé ? La raison en est très certainement le désamiantage du lieu. Des millions de personnes sont passées dans cet endroit, et des centaines y travaillaient ! Évidemment cela fait mauvais genre. Cela expliquerait en partie le prix exorbitant de ces travaux. Quand on se rend là-bas, on observe que tous les étages en sous-sol constituant la presque totalité des Halles n'ont presque pas été touchés. Seuls la cour et le rez-de-chaussée avec sa grande 'canopée' sont véritablement nouveaux (je ne parle pas des jardins). Comment alors se fait-il que la facture s'élève aujourd'hui à 200 millions d'euros ? Pendant ce temps l'État vend de ses HÔTELS PARTICULIERS PARISIENS du XVIIIe siècle qui plus est parfois à des prix dérisoires. Dans un article (voir ici) je donne les noms de l'HÔTEL KINSKY (XVIIIe siècle) vendu à une famille princière du Qatar en 2006 pour la moitié de son estimation, l'HÔTEL DE BROGLIE (XVIIIe siècle) cédé en 2013, l'HÔTEL DE CLERMONT (construit en 1708). En cherchant je pourrais en trouver d'autres comme l'HÔTEL DE FLEURY (Hôtel Brochet de Saint-Prest, construit en 1772) vendu à une société foncière, etc. Certains ministères, comme celui de la Défense, qui investissent dans de nouveaux bâtiments revendent un grand nombre des plus anciens en leur possession.

Ce manque de goût et cette inclination pour la destruction et l'abject se retrouvent dans les trop nombreuses inepties architecturales entreprises sur nos bâtiments anciens (voir ici). La 'réhabilitation' de ces lieux est souvent désastreuse. Si on observe dans les détails celle de l’HÔTEL SALÉ (XVIIe siècle) on constate une modernisation nocive. Qu'est-on en train de faire de L'HÔTEL TUBEUF du XVIIe siècle (site Richelieu de la Bibliothèque nationale) en travaux depuis des années ? Même la TOUR EIFFEL a été en partie modernisée : suppression et vente aux enchères d'escaliers, mise en place d'un parquet de verre au premier étage etc.

Les inscriptions au titre des monuments historiques n'empêchent même plus les destructions. L'ensemble du JARDIN DES SERRES D'AUTEUIL y est inscrit, et pourtant le projet est d'en démolir une partie pour agrandir le stade Roland-Garros. Que dire de la MÉDIATHÈQUE FRANÇOISE SAGAN construite dans un bâtiment classé du XIXe siècle ? Il n'a été gardé que les façades et deux escaliers. Tout l'intérieur vient d'être détruit, ainsi que les sous-sols sans doute médiévaux (voir ici).

Le béton entre même au MUSÉE DE CLUNY, d'époque antique et médiévale (voir ici). Les travaux prévus à la Monnaie de Paris sont eux aussi du bétonnage. Que va devenir le garde-meuble de Louis XV de la place de la Concorde ? Comment va se passer la restauration et la réhabilitation du musée Carnavalet ?

D'autres services publics vendent au privé comme l’HÔTEL DE MIRAMION (XVIe-XVIIe siècles, inscrit au titre des monuments historiques en 1926) vendu par l'APHP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris) qui cède petit à petit une partie de son patrimoine ancien ou le déplace tel l’hôtel Texier du XIXe siècle, dénaturant le lieu. Toute la France est touchée par cette vente du patrimoine public. J'ai appris par hasard qu'en 2010 l'ancien GARDE-MEUBLE DE LOUIS XVI du Château de Versailles, classé monument historique, a été cédé par le conseil général des Yvelines à un groupe privé qui le destine à être découpé en habitations, comme il le fait pour beaucoup d'autres monuments classés dans tout l'hexagone (voir ici).

Les bâtiments publics sont loin d'être les seuls à être malmenés. Que devient l'HÔTEL LAMBERT (XVIIe siècle) de même que l'HÔTEL DE CRILLON, tous deux en travaux depuis des années ? Est-ce qu'on y construit des garages et autres joyeusetés ? LVMH veut quant à lui détruire l'un des premiers grands magasins : la SAMARITAINE, inscrite au titre des Monuments historiques. En attendant il laisse depuis dix ans le lieu entièrement pourrir (voir ici). Plusieurs bâtiments Art-nouveau et Art-déco dans Paris ont déjà été démolis. Les architectes des bâtiments de France demandent que seules les façades soient conservées. Tout est entièrement enlevé et remplacé à l'intérieur. Parfois les façades n'ayant plus leur support d'origine tombent en lambeaux et des filets sont installés pour que cela ne retombe pas sur des passants comme pour l'immeuble FÉLIX POTIN qui était de 1904 (il ne reste que les deux façades qui depuis des années sont en partie couvertes de filets). De l'extérieur rien n'est visible ; mais à l'intérieur c'est de l'architecture RER. La PISCINE MOLITOR est dans ce domaine exemplaire. Elle aussi était classée. Pourtant seuls le mur extérieur a été conservé, tout l'intérieur détruit (voir cette photographie) puis reconstruit dans le style de l'époque. C'est ce qu'on appelle du 'façadisme' (voir ici), ce qui consiste à tout détruire sauf la façade. Un des premiers de ce genre de destruction est celle de la MAISON DORÉE, célèbre restaurant situé au 20 boulevard des Italiens à Paris, construit en 1839, et évidé à la fin des années 1970 pour que la BNP y installe ses bureaux. Depuis, à Paris, et sans doute dans le reste de la France, des bâtiments anciens sont détruits de l'intérieur comme le MUSÉE NATIONAL DES ARTS ASIATIQUES - GUIMET, inauguré en 1889, dont il ne reste plus que la rotonde et les façades d'origine. On a aussi détruit la manière de présenter les collections de ce musée à sa genèse, comme pour le MUSÉE DE L'HOMME ouvert dans l’aile Passy du PALAIS DE CHAILLOT. La 'rénovation' (réouverture le 17 octobre prochain) de ce bâtiment inauguré en 1937 a été en partie destructive, comme pour le GRAND-PALAIS (voir la fin de cet article), etc.. Que va devenir le GRENIER DES GRANDS-AUGUSTINS, hôtel particulier du XVIIe siècle que la mairie de Paris souhaite voir se changer en complexe hôtelier (voir ici) ?

Paris n'est pas le seul endroit en France qui est touché par cette politique culturelle. À Nantes j'ai découvert (voir ici) qu'on avait détruit une partie de l'intérieur du Château des ducs de Bretagne se situant dans la résidence ducale du XVe siècle pour y « faire passer plus de lumière » m'a-t-on dit, et que l'on était en train de moderniser en creusant un bâtiment inauguré en 1900 aujourd'hui musée des beaux-arts de Nantes, ce que j'ai pu constater directement. Je me suis aperçu par hasard que le château de Saint-Brisson-sur-Loire a été vendu par la commune et que son intérieur est en voie de dilapidation (voir ici). Je suppose que ce n'est pas le seul cas à déplorer.

On assite à la main mise sur le patrimoine de villes entières par des fondations privées comme pour BELFORT (en 2012) ou ABBEVILLE (en 2015) dont la gestion est 'confiée' à la Fondation du patrimoine dont le président, Charles Wiener de Croisset, né à New-York, est aussi conseiller international chez Goldman Sachs et vice-président de Goldman Sachs Europe (voir ici).

Les exemples que je donne ici sont des observations faites lors de mes visites, promenades et lectures de communiqués de presse ou autres. Je n'ai pas fait de recherches spécifiques sur ce sujet. Simplement j'ouvre les yeux. Il ne s'agit sans doute que de la partie émergée de l'iceberg.

Les trois-quarts des constations de cet article sont des outrages sur des bâtiments publics faits par ceux-là qui sont censés conserver notre patrimoine, ce qui est effrayant. Il est certain que le Projet de loi relatif à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine, particulièrement indigeste et fourre-tout, dont une grande partie demande de légiférer par ordonnances, c'est à dire en dehors de débats au Parlement, est loin d'être rassurant !

Suite lundi prochain avec l'article intitulé : Projet de loi relatif à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine (2) : Une vision d'ensemble chaotique.