Philosophie de l’élégance VII

Merveilleuses et merveilleux

Ceux qui m’ont côtoyé ou me côtoient vous le diraient, je n’ai rien d’un être élégant. Mon écriture même a peu de style. Cependant, qui de nos jours étudie l’élégance ? Si vous avez des noms, n’hésitez pas à me les communiquer, je vous en saurais gré. Dans cet article, j’évoque la beauté, le style et l’esthétique.

Les canons de l’élégance ne sont pas uniques. On en distingue deux principaux en Occident et en Orient, les deux univers que je connais le mieux.

LE CANON ANTIQUE. Le canon antique représente la recherche d’un idéal dans la proportion. En Grèce, on le sollicite notamment dans l’architecture et la sculpture, mais aussi dans toutes les autres formes d’art. Le sculpteur grec Polyclète (Ve siècle av. J.-C.) compose un traité perdu sur l’art de la sculpture, datant du Ve siècle et intitulé Canon (Κανών, Règle). Avant lui, les sculptures de kouroï (κοῦροι : jeunes hommes) et de kórai (κόραι : jeunes filles) se caractérisent déjà par leurs proportions et leur harmonie, assez hiératique, rappelant des sculptures égyptiennes qui influencent sans doute les artistes grecs.

LE CANON MÉDIÉVAL. Le canon évolue avec le temps en divers styles. En France, le Moyen Âge marque une véritable rupture avec l’esthétique classique. La représentation du corps humain en est un exemple particulièrement probant, et le changement s’opère en même temps que le vêtement se modifie radicalement, passant du majoritairement drapé (tunique, manteau…) à l’habit majoritairement cousu et à la différenciation très forte des coupes selon les sexes. Les corps sont de plus en plus représentés avec une forme en S, et les postures et habits accentuent cette mode qui devient un véritable nouveau canon esthétique. Ainsi les femmes de la noblesse semblent toutes être enceintes, même lorsqu’elles sont montrées nues. De même, les portraits forcent les caractéristiques de chaque individu, au lieu d’incorporer le représenté dans un canon de représentation. La distinction (ce qui distingue) devient un élément de la beauté.

LES CANONS ASIATIQUES. En Asie, j’ai rencontré deux canons principaux dans les représentations humaines. L’un suit des règles très strictes de composition, où presque tout est réglementé. L’autre au contraire, est tout entier dans la courbe et une sorte de nonchalance de la posture et du geste.
Évidemment, ce que je dis là n’est pas strict, et dans la plupart des œuvres on peut déceler diverses influences. Il n’en demeure pas moins que les canons de la beauté divergent beaucoup selon les cultures.

LA BEAUTÉ. Les philosophes de l’Antiquité dissertent sur la beauté, même Socrate, et peut-être surtout lui, bien qu’on dise qu’il ne possède qu’un seul manteau et marche souvent pieds nus. Cela ne l’empêche pas d’être propre, de fréquenter les bains, de faire des exercices, d’avoir une vie saine qui le fait traverser plusieurs épidémies de peste à Athènes, etc. Dans Le Banquet, de Platon, on le voit se « faisant beau » afin de se rendre à un banquet. Comme je le prouve dans mon livre sur Les Petits-maîtres du style, Socrate est très à la mode dans la jeunesse athénienne, un peu comme Sartre avec les jeunes existentialistes (voir Les Petits-maîtres de la mode). Si le dialogue qui est consacré à ce sujet par Platon, Hippias majeur, et qui le met en scène, nous laisse vraiment sur notre faim et ne nous apprend pas grand-chose, on sait que Socrate réfléchit beaucoup sur ce sujet. Par exemple, Simon, disciple de Socrate, retranscrit plusieurs dialogues de Socrate sur le Beau, quatre selon Diogène Laërce. Ces dialogues sont aujourd’hui perdus. Socrate réfléchit aussi sur ce qu’est un véritable homme beau et bien (le kaloskagathos), ce dont je parle aussi dans mon livre sur Les Petits-maîtres du style. Voici ce que dit Socrate sur les jeunes : « Il engageait les jeunes gens à se regarder souvent dans le miroir, afin que, s’ils étaient beaux, ils se rendissent dignes de leur beauté, et que, dans le cas contraire, ils fissent oublier leur laideur par la science et la vertu. » (Source).

L’ESTHÉTIQUE. En philosophie, la partie qui étudie le beau est appelée « Esthétique ». Ce mot est emprunté du grec αἰσθητικός, aisthêtikós (« qui perçoit par les sens, perceptible »). Dans un article du Journal littéraire dédié au Roi par une Société d’Académiciens, de novembre – décembre 1773, intitulé « Suite de la Théorie générale des Beaux-arts… », on lit : « La théorie des perceptions sensibles est sans contredit la partie de la Philosophie la plus difficile. Un Philosophe allemand a le premier entrepris de la traiter comme une nouvelle partie des sciences philosophiques sous le nom d’Esthétique. » Ce mot semble donc apparaître au XVIIIe siècle, et je ne connais pas le nom de ce philosophe allemand qui l’a mis en usage.

Merveilleuses et merveilleux
Photographies : Gravure provenant de Les Contemporaines de Restif de La Bretonne (1734 – 1806), 1785, volume XVII, nouvelle LXXVII intitulée « La Jolie-Paradeuse », avec pour légende : « Isabelle en-scène à la parade de la Foire-Saint-Laurent, entre Cassandre & le beau Léandre : Elle repousse le Dernier, & présente la main au Premier, qui ôtant à-demi sa chevelure postiche, montre un beau jeune homme : “Ma chère Isabelle !… l’Amour… m’a rajeuni” ». Isabelle, Cassandre et Léandre sont des personnages de la commedia dell'arte. Isabelle est la jeune première, ravissante, coquette et toujours à la mode. Cassandre est celui du vieillard ridicule. Léandre est un type d’amoureux des comédiens italiens en France, puis des français. Il s’agit d’un mignot dameret, et au XVIIIe siècle on le décrit comme « le beau Léandre ». Sur cette gravure, on constate que la mode des hauts chapeaux masculins est déjà en usage avant le début du XIXe siècle. Du reste, et comme déjà dit, beaucoup de modes attribuées à l’époque révolutionnaire et après, sont présentes avant. Ici, Isabelle et Léandre sont à la mode des merveilleux de vers 1780 – 1785.

Tiphaine 03/05/2021 23:01

" [...] une vie saine qui le fait traverser plusieurs épidémies de peste à Athènes" : eh bien voilà, c'est la clef de tout.

Tiphaine 04/05/2021 18:34

Ce qui corse le tout !

C'était autre chose que notre fausse grippe dégonflée que l'on essaye désespérément de maintenir debout à force de masques inutiles et nocifs, et de mains à la peau décapée et brûlée par le gel hydro-alcoolo contre-productif, comme par hasard...

La Mesure de l'Excellence 04/05/2021 13:29

A l'époque de Socrate, une épidémie appelée "peste" (peut-être le typhus) s'est notamment déclarée à Athènes alors que la ville était assiégée par Sparte !

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