Projet de loi relatif à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine (2) : Une vision d'ensemble chaotique.

Article déjà publié sur ce sujet : 1 - Vous avez dit « création », « architecture » et « patrimoine » ?

En savoir plus sur ce projet de loi ici.

Le Projet de loi relatif à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine est examiné par la Commission des Affaires culturellesde l'Assemblée nationale le 16 septembre (voir ici).

S'il introduit des dispositions législatives intéressantes comme « la liberté de création artistique » (qui est cependant ici un leurre), la mise en place d'un label dédié au patrimoine d’intérêt architectural récent ou la possibilité d'élaborer des zones d’expérimentation architecturale dérogeant aux règles d’urbanisme, il en propose d'autres qui me semblent néfastes.

Il est nécessaire de rappeler que les projets de loi sont écrits par une batterie de techniciens appartenant au Gouvernement. Les lois s'accumulant d'une manière folle il est difficile de répondre avec sagesse à un texte gouvernemental. Celui-ci par exemple est en dehors des vrais enjeux actuels posés par son sujet. Le décortiquer est presque de la perte de temps.

D'abord il s'agit d'une nouvelle 'usine à gaz' législative sans cohérence, sans vision d'ensemble, inutilement compliquée. Plus le service public français perd de ses pouvoirs au profit d'une privatisation européenne et mondiale de la culture, plus il se réfugie dans une technocratisation qui l'enfonce encore plus ou dans une collaboration désastreuse.

Dans sa première partie (titre I), où il devrait être question de « liberté de création artistique », ce projet de loi ne fait que conforter le rôle « structurant » de l’État et des collectivités publiques en matière de création artistique, c'est à dire d'un art subventionné et d'une technocratisation de l'environnement créatif. Il prolonge la régulation de la création au niveau du numérique, comme il l'a fait par exemple avec la loi Hadopi. Il ne propose aucune vision d'ouverture, de mise en commun, d'accès mondial à la culture francophone via le numérique... mais au contraire une organisation technocratique et procédurière des acteurs du numérique étouffant les nouvelles émergences. Il reste cloisonné dans le champ restreint de l'art subventionné et d'une économie technocratico-libérale ne laissant aucune place à l’innovation et à l'expérimentation d'autres modèles. On remarque que pour ce gouvernement la « diversité culturelle » est très limitée, ne consistant qu'en l'ouverture de la culture aux personnes handicapées. Le handicap sert ici de paravent comme souvent d'autres thèmes (comme l'égalité homme-femme, le mariage unisexe ou la lutte contre le racisme) afin de cacher une misère intellectuelle profonde, voire pire. Évidemment les propositions en faveur des personnes en situation de handicap sont très intéressantes, mais c'est l'arbre qui ne cache pas la forêt mais le désert ! Concernant « l'emploi et l'activité professionnelle » on est très loin d'une simplification et d'une autonomie donnée au milieu artistique et au régime des intermittents du spectacle dont le déficit abyssal est comblé par le régime général. L'enseignement supérieur et la recherche dans le domaine culturel restent quant à eux dans leur tour d'ivoire continuant à n'offrir que très peu de passerelles avec le monde réel.

Ce titre I, qui concerne la création artistique, et en particulier son article 1 qui stipule : « La création artistique est libre », soulèvent la question de savoir qui décrète ce qui est ou non une création artistique ? Celle-ci revêt des formes infinies. Si un artiste faisait l'apologie d'Hitler, qu'en penserait Mme le ministre ? Si un autre, afin de se faire de la publicité, faisait écrire des inscriptions racistes sur une de ses oeuvres, tout en refusant de les gommer, faudrait-il que Mme le ministre l'encourage dans cette voie hors la loi au nom de la liberté de création artistique ? Nous sommes dans le mythe du 'bon artiste', de l'artiste salvateur, cathartique... La liberté dont il est question ici est celle du pouvoir... pas celle des artistes. Ce que dit « La création artistique est libre », c'est que les artistes aimés du pouvoir sont libres. Par exemple, ces dernières années on a vu un acharnement du Gouvernement contre les créations artistiques d'une personne en particulier ayant un discours qualifié de révisionniste. Il y a deux poids, deux mesures. Cette volonté de mettre cette phrase dans la loi permet peut-être de contrecarrer les susceptibilités de type fasciste atteintes par des œuvres d'art mais elle permet aussi de répandre un fascisme artistique de diverses sortes, dont celui venant de ceux qui décident ce qui est ou non une œuvre artistique. Les hommes sont libres et égaux... un point c'est tout !

Le titre II n'est pas beaucoup plus prometteur car il ne changera rien au fait qu'aujourd'hui, notamment à Paris (là où je vis), notre patrimoine architectural est chaque jour davantage mis en danger et même détruit, non seulement par le secteur privé mais aussi par le public qui de plus en plus prend fait et cause pour le privé et même l'encourage dans cette direction ! J'en donne de nombreux exemples dans mon premier article sur ce projet de loi (voir ici).

Tout le titre III consiste à donner au Gouvernement la possibilité de légiférer par ordonnances sur de très nombreux points... c'est à dire en dehors de tous débats.

Non seulement ce projet de loi est chaotique et douteux, mais il ne répond pas à la plupart des problématiques auxquelles est confronté notre patrimoine aujourd'hui. Ce dernier fait face à un gouvernement français moribond, une Union européenne technocratique et trouble, une mondialisation dans les mains de fonds privés qui endettent, appauvrissent et technocratisent l'environnement culturel jusque dans les petites communes ; une inculture de plus en plus grande ; un dénigrement de la culture française et de son patrimoine qui s'exprime notamment par la déferlante de l'anglais et la multiplication des provocations (même encouragées par le gouvernement français) ; une perte de diversité (aussi rapide que disparaissent les espèces dans la nature) etc.

Quant aux lois, si souvent elles essaient d'empêcher de mal faire (plus elles s'accumulent moins les résultats sont probants), elles ne donnent plus aujourd'hui la possibilité de bien faire. Ainsi, afin d'économiser et par incapacité à gérer convenablement leurs biens, voit-on de plus en plus de collectivités publiques réorganisant (ou pensant à le faire) leurs sites culturels, en les fermant totalement ou en partie, en faisant des économies notamment sur le personnel, en supprimant des services, en louant des espaces, et beaucoup plus grave en accordant des cessions d’exploitation à des entreprises privées (voir ici) ou des fondations (j'ai dans l'article précédent donné l'exemple de tout le patrimoine culturel de villes mis sous la tutelle d'une fondation privée) ou même en vendant des sites en entier etc.

Nous assistons à une privatisation de notre patrimoine qui continue allègrement même avec un gouvernement dit socialiste. Face à cela les instances publiques sont de plus en plus inefficaces, incompétentes, voire collaborent à ce déclin.

Ce dont notre culture a besoin aujourd'hui c'est par exemple de plus de liberté (mais pas dans les mains de voleurs et de vandales), moins de technocratisation, plus de compétences, un retour de la rigueur de 'l'oeuvre' publique... et aussi un amour pour notre patrimoine comme à travers une éducation allant dans ce sens. La situation est difficile, et ce projet de loi, tel que présenté, n'apporte aucune solution.

Suite lundi prochain avec l'article intitulé : Projet de loi relatif à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine (3) : Le nouveau leurre de la liberté de création culturelle.