Hommage à Madame Vigée Le Brun

Élisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842) est mise à l'honneur au Grand Palais à Paris (Galeries Nationales entrée Clemenceau) du 23 septembre 2015 au 11 janvier 2016.

Il s'agit de la première rétrospective française consacrée à l’ensemble de l’œuvre de cette femme artiste dont la vie s’étend du règne de Louis XV à celui de Louis-Philippe.

Elle réunit cent-cinquante-huit œuvres dont cent-quarante de l'artiste avec certaines exposées, pour la première fois. La plupart sont donc de ce peintre mais aussi de quelques amis. Toutes, sauf une œuvre je crois, sont des portraits ou des portraits en situation qui proviennent de prestigieux établissements et de nombreuses collections particulières.

Si le premier étage de l'exposition est en particulier consacré à l'après Révolution, j'ai beaucoup plus apprécié le rez-de-chaussée où nous est peinte une société du dernier tiers du XVIIIe siècle et du début du XIXe.

Dès l'entrée on se trouve dans l'intimité du peintre avec de nombreux autoportraits. On y découvre une femme belle, très à la mode, libre, au goût raffiné et à la peinture délicate.

Le premier auto-portrait est celui où elle est en train de peindre le visage de Marie-Antoinette (voir ci-dessus). Il a été composé en 1790 lors du début de son exil à la Révolution.

Il est suivi d'un autoportrait « au ruban cerise » datant de 1782, dont la photographie est ci-dessous. Mme Vigée Le Brun a alors 27 ans. Son visage est d'une grâce harmonieuse avec de grands yeux, un joli petit nez sans doute un peu en trompette et une délicate bouche aux lèvres couleur cerise comme le ruban noué sur sa poitrine, retenant le triple col de sa robe 'en chemise'. Cette dernière est une tenue à la mode et provocante, habit auparavant réservé à l'intimité, annonçant les vaporeuses robes 'à l'antique'. Le corset est déjà abandonné, remplacé par une ceinture large, sans doute en soie, de la même couleur que son ruban. Une sorte de manteau noir aux graciles dentelles, un chapeau du même ton et ses cheveux contrastent avec la robe blanche, mettant en avant le teint de nacre de l'artiste qui arrive pourtant à faire ressortir la lumière immaculée de ses yeux et leur transparence opaline par la comparaison avec les boucles d'oreille qu'elle porte, comme le rouge de ses joues et de sa bouche sont rehaussés par la soie couleur cerise. Le fond sombre, sans motifs, concentre le regard du spectateur sur ce merveilleux buste.

Auguste Pajou (1730-1809) exalte cette beauté dans la terre cuite ci-dessus à gauche de Mme Vigée Le Brun. Les autoportraits ci-dessous présentent une femme à la mode de son époque, aimant particulièrement le rouge, le noir et le blanc. Durant la Révolution ce sont les couleurs des royalistes (avec le vert), le blanc pour le roi, le noir pour le deuil et le rouge pour le sang des guillotinés. Mais même ses autoportraits antérieurs à cette période marquent cette préférence.

La partie suivante sur les proches d'Élisabeth Vigée Le Brun m'a particulièrement intéressé. On comprend qu'elle était entourée de gens fins, de beaucoup d'artistes, d'un petit cénacle de jeunes modernes. Elle est née dans l'art, avec son père, Louis Vigée, pastelliste qui lui apprend la peinture dès son plus jeune âge avant de décéder quand elle a douze ans. Il lui conseille de ne suivre aucune école... de faire à sa manière. Comme elle l'explique, elle n'a pas eu de maître proprement dit. Elle côtoie très tôt des peintres célèbres comme Joseph Vernet (1714-1789) ou Jean-Baptiste Greuze (1725-1805). Elle peint son premier tableau reconnu à l'âge de quinze ans. Il s'agit d'un portrait de sa mère présent dans l'exposition. Elle a aussi de nombreux amis artistes de sa génération, hommes et femmes. C'est une femme à la mode, une merveilleuse d'avant la Révolution, une représentante de la 'vieille France' d'Ancien Régime qu'elle peint avec ravissement.

L'autoportrait de Jean-Baptiste-Pierre Le Brun (1748-1813) ci-dessous est de 1795. Il s'agit du mari d'Élisabeth Louise Vigée. C'est un artiste peintre, un collectionneur et un des plus importants marchands de tableaux et experts de Paris. Il a notamment contribué à accroître la collection royale à l'origine du Louvre. Comme sa femme, avec qui il devait former un très joli couple, il a un style à la mode.. celui du merveilleux.

Ci-dessous autoportrait du beau-frère et ami de Mme Vigée Le Brun, Auguste-Louis-Jean-Baptiste Rivière (1761-1833), comme elle artiste.

Comme les précédentes parties de l'exposition, la quatrième sur « Les années de formation » et la cinquième sur « La consécration » sont émouvantes. On suit à travers ses premiers tableaux l'apprentissage du peintre, son talent inné pour faire surgir les étoffes sous son pinceau, harmoniser les couleurs, donner à ses portraits des airs de jouissance, faire d'un portrait la représentation d'un dieu moderne sans fioritures antiques mais avec la précision du génie.

Bien que très attachée au roi et à l'aristocratie, sa peinture est finalement assez 'bourgeoise'. Son oeuvre est dans l'idéal des Lumières où la nature et le naturel prévalent. Cette nature humaine est étudiée dans ses détails par le recours de la science de l'art, les recherches de l'artiste sur la couleur, les jeux d'ombre et de lumière, le dessin etc. Cette quête de la perfection, à travers la nature de ce qui fait la femme ou l'homme représenté dans la société et dans son humanité, transcende le modèle, lui donnant une aura presque spirituelle. C'est souvent des personnages peints que semble jaillir la lumière. Ses sujets sont habillés avec beaucoup de soin et exécutés avec encore plus. Ceux-ci sont le plus souvent des personnalités importantes toujours peintes avec un mélange de dignité et de simplicité... une fraîcheur propre à l'artiste.

La partie sur « La consécration » nous expose une artiste qui savoure sa gloire qui est aussi le triomphe de sa féminité. Tous les personnages des peintures choisies sont allégoriques ou mythologiques, et sont des femmes à moitié dénudées exhibant pour la plupart au moins un de leurs seins au spectateur afin qu'il goûte à l'abondance de cette création toute féminine... Il est vrai que toutes les créations sont avant tout féminines ! La peinture de Vigée Le Brun l'est particulièrement, et goûteuse. Elle exprime un raffinement, résultat d'un véritable bonheur de peindre ; un ravissement qui transparaît dans son utilisation de la couleur et de la peinture dont surgit une brillance, donnant aux traits, aux vêtements, à tous les éléments de ses compositions une beauté radieuse. Ce don pour peindre avec émerveillement, précision, jouer avec la lumière et l'ombre, les couleurs, et son dessin 'vivant', lui offrent une liberté de ton qui était dans l'air du temps de la seconde partie du XVIIIe siècle.

Photographie ci-dessous : Vénus présentant sa ceinture à Junon.

Madame Vigée Le Brun a produit de très célèbres portraits comme certains de la reine Marie-Antoinette. Ci-dessous celui de gauche la représente en grand habit de cour (1778), et à droite « en chemise ou en gaulle » (1783), aussi appelée « robe en chemise ». Deux autres portraits d'autres femmes de l'aristocratie, plus anciens, peints par l'artiste et visibles dans l'exposition, les montrent ainsi habillées. Mais ici c'est la reine, ce qui fit grand bruit. On est en effet très loin de l'habit de cour à la française avec la robe à paniers, mais au début de la robe 'à l'antique' des merveilleuses du Directoire (1795-99). Crédits photographiques de l'image de gauche : © Kunsthistorisches Museum, Vienne ; et pour celle de droite : © Hessische Hausstiftung, Kronberg im Taunus.

Ce qui est intéressant dans cette exposition c'est aussi que dans sa partie précédant 1789, elle nous baigne au milieu des merveilleuses des années 1770-1780. Marie-Antoinette, qui voit les jeunes nobles les plus à la mode se faire croquer par l'artiste qui a du chic (mot provenant de l'univers de la peinture... voir à ce sujet mon livre sur Les Petits-maîtres de la mode), lui commande de nombreux portraits. Ne serait-ce que pour contempler ces jeunes égéries de la mode d'alors, dont Mme Vigée Le Brun fait partie, l'exposition mérite le détour.

Les peintures des contemporains d'Élisabeth Louise Vigée Le Brun présentées sont aussi un délice, comme l'imposant tableau (210,8 x 151,1 cm) ci-dessous d'Adélaïde Labille Guiard (1749-1803) intitulé L’artiste dans son atelier avec deux de ses élèves, Marie Gabrielle Capet et Marie Marguerite Carreaux de Rosemond (1785).

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