Cet article présente un passage de mon livre Poétique de l’Élégance.
« Or, il y a une perfection intérieure et une autre extérieure. Nous disons que l’intérieure c’est la bonté, l’extérieure, la beauté. » Marsile Ficin (1433 – 1499), De Amore : Commentarium in Convivium Platonis (De l'amour ou Commentaire au Banquet de Platon, 1469, cinquième discours)
La citation ci-dessous est d’un néoplatonicien de la Renaissance italienne. L’une des règles fondamentales du savoir-vivre et de l’élégance en général est d’avoir du bon sens. Ce dernier vient de l’esprit ou de l’âme, et est du domaine de la bonté. Dans l’élégance, il est présent en binôme avec la beauté. Sans bonté, et donc bon sens, la beauté phénoménale ne participe que de moitié à l’élégance, et encore, car la beauté intérieure, la bonté, est infiniment plus précieuse que la beauté extérieure.
Le bon sens suppose de la RAISON : d’être raisonnable ; ce qui implique de l’empathie. Le terme « raisonner » est un paronyme de celui de « résonner ». Ces deux mots ont une étymologie différente ; ils n’ont rien à voir ; pourtant, raisonner consiste à faire résonner en soi une harmonie et les éléments extérieurs avec concorde afin d’agir d’une manière positive. Cela suppose de l’ouverture, de l’écoute et de l’entendement, et de se départir de tous les obstacles qui obstruent cette lumière qui est l’élégance ; d’enlever tous les voiles en soi qui cachent la vérité des choses telles qu’elles sont ; d’être juste, c’est à dire de pratiquer la justice, la mesure, et ainsi d’accomplir ses devoirs, non seulement envers autrui, mais aussi envers soi-même ; c’est-à-dire connaître le rôle que l’on a à jouer dans la situation, dans son travail, dans sa famille, auprès de ses amis… afin d’être digne, à la hauteur, du moins à la bonne mesure : ni trop haut, ni trop bas. Ceci permet notamment d’apprécier pleinement l’instant.
La raison, soit est innée, c’est-à-dire le résultat d’une intelligence instinctive des bons rythmes, soit peut s’apprendre par une formation musicale de l’âme, grâce à laquelle s’acquièrent les sens de la mesure, de l’harmonie, du beau, du bon… Dans Descartes et la question de la civilité : La philosophie de l’honnête homme (thèse soutenue en 2014), Frédéric Lelong écrit que la formation musicale de l’âme apporte le sens du beau, de l’harmonie et de la mesure, disposant ainsi l’âme à privilégier la souveraineté de la raison et une conduite dans la vie qui reflète ces normes essentielles.
Un des rôles de l’éducation est d’acquérir cette raison. L’éducation plus particulière à la politesse apporte un autre élément très important pour la structuration d’une société : la PUDEUR, dans le sens du mot grec ancien αἰδώς (aidôs) de retenue, de respect. Dans Protagoras, Platon relate comment sont introduites la pudeur et la justice parmi les êtres humains : Zeus étant inquiet pour notre espèce menacée dans sa survie, envoie Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice ( aidô te kai dikèn : αἰδῶ τε καὶ δίκην), afin qu'il y ait dans les villes de l'harmonie et des liens créateurs d'amitié. Aidôs ou Edos, est aussi la déesse grecque de la honte, de la pudeur, du respect et de l'humilité. Afin qu’une société soit harmonieuse, tout être humain doit participer à cette pudeur et à cette justice.
En français, un terme s’approche peut-être davantage de l’aidōs c’est celui de « vergogne », qui provient du latin verecundia, qui a le même sens de pudeur, retenue, modestie. En ancien français sont aussi utilisés le nom commun vérécondie et l’adjectif vérécondieux. Ces notions sont à associer à celles de décorum et de devoir dont je parle ailleurs dans ce livre. Ce sentiment de retenue, de révérence et de honte empêche les hommes de faire le mal et leur permet de vivre ensemble dans l’harmonie. Les rythmes les plus adéquats, bienséants, sont indiqués par le décorum, dont l'équivalent en grec ancien est τὸ πρέπον (to prepon), participe présent neutre substantivé du verbe prepein (πρέπειν), qui signifie « convenir », « être séant » ou « être convenable ».
Il y a une grande différence entre la honte ou la crainte de mal faire et celle d’être vu en train d’accomplir quelque chose de répréhensible. Dans le second cas, il s’agit de se cacher derrière les bienséances. La JUSTICE met chaque chose à sa place véritable et dévoile cette fourberie qui prend les aspects extérieurs de l’élégance. Non seulement la personne élégante ajuste convenablement ses actions et ses paroles, mais aussi chaque personne se doit d’être à sa juste place, non pas seulement à la place qu’elle occupe dans la société, mais à la vraie place qu’elle devrait y occuper, d’où la nécessité d’une justice qui fonctionne. Le bon ordre se dit en grec ancien eutaxíā (εὐταξία). De ce savoir, découle l’euskhèmosunè (du grec ancien εὐσχημοσύνη) qui désigne la bienséance, la bonne tenue, la grâce extérieure ou le décorum.
Agir avec convenance suppose d’être à sa place appropriée en fonction de sa propre nature et selon le moment, le lieu et les personnes présentes : selon la contextualisation. Suivre l’ordre harmonieux est un devoir de l’élégance. Certains définissent le savoir-vivre comme un art de l’à-propos. On peut aussi parler de bon sens. Les choses doivent être ordonnées. Le mot du grec ancien eutaxia (εὐταξία) désigne le BON ORDRE ou la bonne disposition. En tant que science, elle enseigne à mettre à leur place propre nos actions et nos paroles. d’Andronicos de Rhodes (1er siècle av. J.-C.) donne la définition suivante : « c’est la science de ce qui est convenable dans les mouvements et dans les attitudes ».
Le mot grec ancien de kosmios (κοσμιος) s’en apparente, mais implique des règles de conduite ayant de la décence, de la modestie bien arrangée, de la dignité. L’équivalent de kosmiotès est modestia en latin, d’où vient « modestie ». Ces mots grecs viennent de kósmos (κόσμος) : ordre, bon ordre, ordre de l’univers, parure. On constate que ce dernier terme désigne aussi la parure, l’ornement qui, dans l’élégance fait partie de l’ajustement.
Au bon ordre impliqué par les termes kosmiotès et eutaxia doit s’ajouter de l’intelligence dans l’utilisation de ces règles : d’être à-propos et de savoir réagir de manière flexible en fonction de différentes conditions et occasions. En français, « ÊTRE OPPORTUN » signifie, selon la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : « Qui est à propos selon le temps & le lieu. » Il provient du latin opportunus, qui possède à peu près le même sens. En grec ancien eúkairos (εὔκαιρος) exprime la même chose.
Tout cela suppose de la SOPHROSYNE, c’est-à-dire de la tempérance, de la maîtrise de soi. Ce mot vient du grec ancien σωφροσύνη (sōphrosýnē) qui signifie bon sens, esprit sain, tempérance, modération. Ces comportements impliquent le juste respect de soi-même et des autres.
