Drôles de pistolets VII : Pschutteuses fin de siècle par Lucien Métivet

Les Petits-maîtres de la Mode

Lucien Métivet (1863 – 1932) est un caricaturiste à l’origine de représentations d’un genre de petite-maîtresse fin de globe assez originale, très pschutteuse comme on dit alors, ou bien koksnoff (cherchez toujours la différence !), une genreuse gourmée (pour continuer à employer des termes copurchics de l’époque) dont voici des exemples tirés de premières de couverture de la revue Le Rire, de 1897 et 1898.

Photographie ci-dessus : « AU SALON » : « MADRIGAL / La ressemblance est assez juste, / Mais, j’ai beau chercher, point ne vois / Votre petit je ne sais quoi ! / Il est vrai que ce n’est qu’un buste. » Illustration de première de couverture de la revue Le Rire, 1897.

Ci-dessous d’autres exemples, toujours de Lucien Métivet et du même journal mais datant de 1898.

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Ayant fait partie des Muscadins sous le Directoire

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Lithographie, sans doute des années 1840 (1847 ?), d’Honoré Daumier (1808 – 1879) et provenant de la revue Le Charivari : « Ayant fait partie des Muscadins sous le Directoire ».

Ci-dessous, représentations de muscadins. Photographies provenant de mon livre Merveilleuses & Merveilleux.

Muscadins du Directoire
Muscadins
Les images de muscadins d'époque sont rares. Les deux ci-dessus proviennent d'un almanach datant de 1793. Le muscadin est déjà présent bien avant le Directoire (1795 - 1799) : au moins depuis le milieu du XVIIIe siècle.
Ci-dessous, roman datant de 1874.
Muscadins

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Sur la toilette…

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Dans Gorgias (Γοργίας) de Platon, Socrate affirme que : « Sous la gymnastique s’est glissée […] la toilette, pratique frauduleuse, trompeuse, ignoble et lâche, qui emploie pour séduire les airs, les couleurs, le poli, les vêtements, et substitue le goût d’une beauté empruntée à celui de la beauté naturelle que donne la gymnastique. » (traduction de Victor Cousin reproduite dans remacle.org).

Si, comme le philosophe, je pense que la beauté et la santé du corps sont plus importantes que l’apparence que l’on se donne, plaçant même la beauté et la santé de l’esprit au-dessus de celles du corps, je crois que la toilette est tout de même très estimable, une sorte d’offrande, une politesse, une œuvre d’art dessinée dans l’espace de la vie sociale.

On dit que Socrate n’avait pour vêtement qu’un seul manteau, sans doute un himation ; ce qui ne l’empêchait pas de fréquenter toutes les classes de la société, notamment les plus élevées et les plus coquettes, comme le bel Alcibiade un de ses disciples.

Quant à Gorgias, qui est critiqué par Socrate et Platon dans cet écrit, il s’agit d’un des premiers sophistes enseignant la rhétorique comme art de la persuasion. Il n’était pas aussi vénal que présenté par ces deux philosophes. Une anecdote le prouve. On dit qu’il vécut 108 ans ; on lui demanda d’où venait le succès de sa longévité, et il répondit : « Je n’ai jamais rien fait en vue de plaire à quelqu’un. »

Selon moi, la toilette n’est pas un art de plaire, mais, je le répète, un art de s’offrir et aussi de partager… un art du plaisir aussi. J’ai beaucoup écrit sur ce sujet dans mon blog.

Ci-dessus : Photographie sans doute des années 1940.

Ci-dessous : Illustration de première de couverture du Petit journal pour rire (« Journal amusant, des modes parisiennes et de la toilette de Paris ») : « Balivernes, – par A. Grévin. » « - Décidément, chère amie tu as manqué ta vocation ; tu aurais eu du succès en peinture. » Alfred Grévin (1827 – 1892), connu pour son musée et ses caricatures, était aussi un illustrateur (caricaturiste) des modes important. Voir des exemples croustillants dans ces articles : Drôles de pistolets, Drôles de pistolets II et Suspension dans le temps.

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Ci-dessous : Autre illustration de première de couverture du Petit journal pour rire : « Croquis parisiens, – par A. Grévin. » « - Au fait, comment la trouves-tu, ma petite femme ? - Heu ! Heu !!… tu sais, moi pas connaisseur en peinture ! »

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Ci-dessous : Détail d’une gravure anglaise de vers 1830, représentant ce que les Anglais appellent une « dandinette » (ainsi écrit en anglais), en train de se maquiller.

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Suspension dans le temps

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Passez de bonnes fêtes de fin d'année !
 
La Mode : Ronde
 
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Ne cherchez plus les nœuds à mettre sur vos cadeaux !
 
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Boire… mais avec mesure.
« Canotiers et canotières, – par A. Grévin. »
« Ils disent que j’ai trop bu, les ânes !… mais si j’avais trop bu… est-ce que je pourrais… faire ceci… sans qu’on me tienne ? »
 
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Déguisement non obligatoire !
 
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Dansez… sans défoncer le plancher, s’il vous plaît !
« La nuit de Noël, – par G. Doré »
« – Ces gens-là veulent donc me casser la tête avec leurs valses ! »
 
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Les fées à la mode

Les fées à la mode

Le titre de cet article est inspiré de Contes nouveaux ou les Fées à la mode de la baronne d’Aulnoy (1651 – 1705), paru en 1698. Cet auteur est le premier à lancer la mode des contes de fées en France, avec L’Île de la félicité publié en 1691, avant même le moderne Charles Perrault (1628 – 1703).

Cet article ne fait qu’effleurer un sujet sur lequel on pourrait écrire tout un livre. Les contes et la mode sont deux sujets qui me passionnent, avec celui des pastorales, trois thèmes que je collectionne.

Ci-dessous : Détail de l'illustration d'un conte provenant du Cabinet des Fées (1786).

Les fées à la mode

Il existe d’étroits rapports entre la mode et la féerie, et la féerie et la mode, en particulier avec la mode vestimentaire. Ce goût explique en partie la beauté, le faste, le clinquant et la richesse de cette dernière sous l’Ancien Régime, du dernier quart du Moyen-Âge au Second Empire. La fantaisie règne alors. Les formes, les couleurs, la préciosité des tissus et des ajouts multiples (pierres et métaux précieux, broderies, passementerie, etc.), la nouveauté… tout concourt à renchérir sur le merveilleux. Ce n’est pas pour rien que l’on appelle « merveilleux » et « merveilleuses » les petits-maîtres des XVIIIe et XIXe siècles (voir Merveilleuses & Merveilleux), et même déjà depuis le Moyen -Âge. C’est qu’alors, dans la mode, il y a de l’enchantement, de la grâce, du charme… de la magie… Il suffit de contempler des habits féminins et masculins de l’Ancien Régime pour s’en persuader. En admirant certains, on ne peut s’empêcher de penser à des descriptions de vêtements de féerie dépeints dans des contes.

Ci-dessous : Estampe de mode de 1779.

Les fées à la mode

Ces contes décrivent certains vêtements avec beaucoup d’imagination, une imagination qui habille les personnages d’une façon fabuleuse ou bien avec la grâce toute simple d’une bergère ou d’un berger. La beauté est parfois nue, parfois extrêmement habillée, parfois cachée… par exemple sous une peau d’âne. La féerie ne connaît pas de limites. Ses descriptions sont libres, sans contraintes : Un coup de baguette magique et apparaît la plus merveilleuse des robes, le plus fabuleux des carrosses, le plus magnifique des équipages.

Au-delà des descriptions d’habits éblouissants, les contes mettent aussi en scène des personnages ayant au moins un vêtement caractéristique ou une particularité physique : le Chat botté, le Petit chapeau-rond-rouge, Peau d’âne, Barbe bleue, Riquet à la houppe, le Petit poucet, la Belle au bois dormant, Blanche belle, Jeune et Belle, Plus belle que fée, etc. La beauté est corollaire au merveilleux. Elle est parfois confrontée à une laideur tout aussi extraordinaire. Cette dernière peut se cacher derrière la beauté, comme pour la méchante belle-mère de Blanche-Neige et son miroir magique qu’elle consulte afin d’être sûr qu’aucune femme ne la surpasse en beauté !

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Quelques extraits :

Le Maître Chat in Histoires ou Contes du temps passé (Contes de ma mère l’Oye) de Charles Perrault.

« Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller quérir un de ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses, et, comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards, fort respectueux et un peu tendres, qu’elle en devint amoureuse à la folie. »

Ci-dessous : Centre d'une assiette du premier tiers du XIXe siècle.

Les fées à la mode

« AUTRE MORALITÉ : / Si le fils d’un meunier avec tant de vitesse / Gagne le cœur d’une princesse / Et s’en fait regarder avec des yeux mourants, / C’est que l’habit, la mine et la jeunesse, / Pour inspirer de la tendresse, / N’en sont pas des moyens toujours indifférents. »

Ci-dessous : Le chat botté par Gustave Doré (1832 - 1883).

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Peau d’Âne de Charles Perrault in Contes du temps passé.

« Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne. / Pour rendre vos désirs contents, / Avant qu’à son désir votre cœur s’abandonne. / Une robe qui soit de la couleur du temps. / Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse, /Quoique le ciel en tout favorise ses vœux, /Il ne pourra jamais accomplir sa promesse. // Aussitôt la jeune princesse / L’alla dire en tremblant au prince impérieux, / Qui dans le moment fit entendre / Aux tailleurs les plus importants / Que, s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre, / Une robe qui fût de la couleur du temps, / Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre. // Le second jour ne luisait pas encore, / Qu’on apporta la robe désirée : / Le plus beau bleu de l’empyrée / N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or, / D’une couleur plus azurée. / De joie et de douleur la fille pénétrée, / Ne sait que dire, ni comment / Se dérober à son engagement. / “Ma fille, demandez-en une, / Lui dit sa marraine tout bas, / Qui, plus brillante et moins commune, / Soit de la couleur de la lune ; / Il ne vous la donnera pas.” // À peine la princesse en eut fait la demande, / Que le roi dit à son brodeur : / “Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur, / Et que dans quatre jours, sans faute, on me la rende”. // Le riche habillement fut fait au jour marqué, / Tel que le roi s’en était expliqué. / Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles, / La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent, / Lors même qu’au milieu de son cours diligent / Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles. // La princesse, admirant ce merveilleux habit, / Était à consentir presque délibérée ; / Mais, par sa marraine inspirée, / Au prince importun elle dit : / “Je ne saurais être contente, / Que je n’aie une robe encore plus brillante / Et de la couleur du soleil.” // Le prince après avoir assemblé son conseil, / Fit venir aussitôt un riche lapidaire. / Et lui commanda de la faire / D’un superbe tissu d’or et de diamants, / Disant que, s’il manquait à le bien satisfaire. / Il le ferait mourir au milieu des tourments. / Le prince fut exempt de s’en donner la peine ; / Car l’ouvrier industrieux, / Avant la fin de la semaine, / Fit apporter l’ouvrage précieux, / Si beau, si vif, si radieux, / Que le blond époux de Climène, / Lorsque sur la voûte des cieux / Dans son char d’or il se promène, /D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux. »

« Elle entrait dans sa chambre, et, tenant son huis clos, / Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette, / Mettait proprement sa toilette, / Rangeait dessus ses petits pots. / Devant son grand miroir, contente et satisfaite, / De la lune tantôt la robe elle mettait. / Tantôt celle où le feu du soleil éclatait. / Tantôt la belle robe bleue / Que tout l’azur des cieux ne saurait égaler ; / Avec ce chagrin seul que leur traînante queue / Sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler. / Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche / Et plus brave cent fois que nulle autre n’était. »

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« On lui donna le temps de prendre un autre habit. / De cet habit, pour la vérité dire, / De tous côtés on s’apprêtait à rire ; / Mais lorsqu’elle arriva dans les appartements, / Et qu’elle eut traversé les salles / Avec ses pompeux vêtements / Dont les riches beautés n’eurent jamais d’égales ; / Des dames de la cour et de leurs ornements / Tombèrent tous les agréments. »

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Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre de Charles Perrault, in Contes du temps passé.

« Cependant Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait pas d’être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues très-magnifiquement. »

« Les voilà bien aises et bien occupées à choisir les habits & les coiffures qui leur siéraient le mieux ; nouvelle peine pour Cendrillon, car c’était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui godronnait leurs manchettes : on ne parlait que de la manière dont on s’habillerait. Moi, dit l’aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d’Angleterre. Moi, dit la cadette, je n’aurai que ma jupe ordinaire ; mais, en récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d’or, & ma barrière de diamants, qui n’est pas des plus indifférentes. On envoya quérir la bonne coiffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, & on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, & s’offrit même à les coiffer, ce qu’elles voulurent bien. En les coiffant, elles lui disaient, Cendrillon, serais-tu bien aise d’aller au Bal : Hélas ! Mesdemoiselles, vous vous moquez de moi, ce n’est pas là ce qu’il me faut : tu as raison, on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au bal. Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers ; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement bien. »

« Ensuite elle lui dit, va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir ; apporte-les moi, elle ne les eut pas plutôt apportés que la Marraine les changea en six Laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, & qui s’y tenaient attachés, comme s’ils n’eussent fait autre chose de toute leur vie. La Fée dit alors à Cendrillon : Hé bien ? voilà de quoi aller au bal, n’es-tu pas bien aise ? Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits : Sa Marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, & en même temps ses habits furent changés en des habits de drap d’or & d’argent, tout chamarrés de pierreries : elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. »

« Toutes les Dames étaient attentives à considérer sa coiffure & ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, de semblables, pourvue qu’il se trouva des étoffes assez belles & des ouvriers assez habiles. »

« Là-dessus arriva la Marraine, qui, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres. »

« MORALITÉ // La beauté, pour le sexe, est un rare trésor ; / De l’admirer jamais on ne se lasse ; / Mais ce qu’on nomme bonne grâce / Est sans prix, et vaut mieux encore. // C’est ce qu’à Cendrillon fit avoir sa Marraine, / En la dressant, en l’instruisant, / Tant et si bien qu’elle en fit une Reine : / (Car ainsi sur ce conte on va moralisant.) // Belles, ce don vaut mieux que d’être bien coiffées : / Pour engager un cœur, pour en venir à bout, / La bonne grâce est le vrai don des Fées ; / Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout. »

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Hautes coiffures féminines de 1778

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Dans un almanach de 1778, se trouve la gravure présentée ici. Celle-ci, bien que n’étant pas d’une grande qualité de réalisation, est très intéressante, ainsi que le texte de l’article qu’elle illustre.

L’estampe a pour légende : « Deux Représentations aussi curieuses que remarquables particulièrement pour le Beau-Sexe adonné à la Mode ». On y voit une dame à sa fenêtre enlevant sa perruque d’une main, et d’autres réunies dans un salon, portant des coiffures en forme de paon, de cygne, de renard, de lion, de tigre, une reproduisant une bataille navale (ou un port) et une autre une ville fortifiée.

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L’article est intitulé : « Description remarquable d’un habile Coiffeur de Sibérie & des Coiffures très curieuses qu’il exécute. » Il commence par la transcription d'une traduction d’une lettre qui viendrait de Saint-Pétersbourg en Russie, où un coiffeur sibérien se serait installé avec sa femme. Les usages qui y sont décrits sont ceux qui sont inventés et se pratiquent alors en France, en particulier à Paris. Ce coiffeur est dépeint comme un artiste rejetant « entièrement l’usage des épingles, des coussins de cheveux & de la poudre ». « Au lieu de graisse humaine [sans doute est-ce une faute, et faut-il lire : « graisse animale »] ou d’autres onguents pour faire croître les cheveux, il emploie les plantes aromatiques avec beaucoup de succès. Ses coiffures surpassent toutes les autres, & font naître une admiration qui va jusqu’à l’étonnement ; car il métamorphose la Tête des Dames à leur fantaisie, en celle d’un lion, d’un loup, d’un tigre ou d’un renard […] Ce n’est pas tout, outre les figures de ces animaux, une tête prend encore sous ses mains ingénieuses la forme d’une forêt, d’une ville avec ses murailles & leurs meurtrières, d’un port avec des vaisseaux, &c. Il possède aussi le secret de donner aux cheveux la couleur qu’on désire […] il change les cheveux, suivant la mode en brun, en cramoisi, en vert, &c. » Il est dit que ce coiffeur invente une machine empêchant les hautes coiffures d’être dérangées pendant la nuit, et qu’il a l’art d’allonger les cheveux avec l’aide « de petits tubes délicats dans lesquels il introduit des cheveux faux, & qu’il adapte & affermit si artistiquement avec une colle subtile qu’on ne peut les distinguer avec les naturels ; par le moyen de cette invention ingénieuse les dames peuvent élever sur leurs têtes des édifices de 3, 4, 5 pieds et plus ». Un pied représentant alors autour de 30 cm, la mesure de cinq pieds correspond à peu près à 1,50 m ! Afin que les petites dames ne soient pas désavantagées, il aurait même inventé des échasses (sans doute des sortes de patins, voir articles sur le sujet dans mon blog) pour celles-ci « qui s’adaptent d’une manière si délicate qu’on ne peut les distinguer d’avec les pieds naturels, & qu’on s’en sert aussi commodément que de ceux-ci, si ce n’est qu’elles font un peu chanceler en marchant, manière de marcher qui commence à devenir à la mode parmi les dames à sentiment. » Cet article se poursuit en nous apprenant que « la femme de cet artiste » réalise des coiffes à « ressorts, afin que lorsque les dames descendent de voiture, elles puissent recouvrer la hauteur de leur coiffure. » Elle remplace aussi les « modernes ornements de fleurs » par des plantes aromatiques, etc. Au XVIIIe siècle, les coiffeurs sont considérés comme des « artistes en cheveux ». Là aussi, j'ai beaucoup écrit sur ce sujet dans mon blog.

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En complément de cette lettre, l’article se poursuit en faisant état d’un « accident fâcheux » arrivé à une dame de Londres, s’étant mise à une fenêtre à laquelle sa « coiffure à la mode » s’accrocha : « La dame un peu déconcertée voulut se retirer ; mais elle l’essaya en vain, & malgré tous ses efforts, elle fut obligée de rester quelque temps dans cette posture ridicule, au grand divertissement des spectateurs. Un clou qui était au haut de la fenêtre & par-dehors, s’accrocha tellement au fil d’archal de la frisure, qu’il lui fut impossible de se débarrasser. Enfin à force de se débattre, elle retira sa tête seulement, laissant à sa grande honte, cet énorme édifice de frisure suspendu au clou de la fenêtre comme un monument de son goût extravagant pour la mode. »

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On trouvera quelques autres exemples de coiffures féminines de la même époque dans les articles suivants ainsi que d’autres de ce blog : Les Macaronis, Coiffure en « échelle de boucles », Coiffures à la mode entre 1788 et 1790, Deux coiffures du XVIIIe siècle, etc.

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Extravagances régionales

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Si la mode parisienne du XIXe siècle ne manque pas de fantaisie, les costumes régionaux de l’Hexagone rivalisent aussi ‘d’extravagance’. À la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, en même temps que le tourisme régional se développe, un grand nombre de photographies de ces tenues ‘traditionnelles’ sont éditées sous la forme de cartes postales. Des exemples gravés plus anciens existent, sous la forme notamment de recueils de gravures, depuis le XVIe siècle jusqu’au XIXe inclus. Je présente ici certaines de ces images des XIXe et XXe siècles. Ce sont surtout les coiffes qui sont remarquables par leurs dimensions notamment. Elles rappellent souvent des tenues très anciennes, médiévales, comme le hennin, dont on trouve des exemples dans cet article. Les coiffes ci-dessous sont normandes, alsaciennes et du sud-ouest de la France (Île d'Oléron, Les Sables-d'Olonne...). La dernière photographie présente un costume toulousain. Je rappelle que le terme de « costume » vient de « coutume » !

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Vêtements religieux contemporains reliquats de l’habit antique

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Dans l’article intitulé L’armure : L’ancêtre du vêtement moderne, je montre que le vêtement moderne a une origine médiévale suivant le développement de l’armure. Vers le XIIIe siècle, en Occident, l’habit antique est progressivement abandonné au profit du moderne, taillé et plus complexe. Cependant, des éléments du costume antique sont conservés jusqu’à aujourd’hui à travers certains costumes ecclésiastiques du monde entier.

Dans la religion catholique, la chape peut être comparée à des manteaux antiques et médiévaux tenus par une agrafe, de même que d’autres formes de manteaux, le mantelet, etc. La chasuble, à deux pans et sans manches avec une ouverture pour la tête, rappelle un autre genre de manteau ou de tunique de dessus. La soutane, non seulement est une réminiscence de la tunique antique mais aussi de la robe médiévale qui est portée par les deux sexes, de même que pour l’aube. La coule, aussi appelée cuculle (du latin cucullus), est un habit à capuchon déjà porté chez les Romains et surtout par les Gaulois et pendant tout le Moyen Âge. Chez les protestants, on compte la robe pastorale, chez les orthodoxes le manteau (mantiya), chez les musulmans la djellaba (aussi vêtement laïque), etc. En Asie, tuniques et vêtements drapés comme durant l’Antiquité sont nombreux, comme ceux utilisés par les religieux bouddhistes, et en Inde même par les laïques, comme pour le sari.

Les multiples robes ecclésiastiques rappellent que la robe était autrefois un vêtement en usage chez les deux sexes. Dans le Paris d’aujourd’hui, on voit de nombreux Africains (aussi des Pakistanais…), souvent musulmans en porter. Est-ce que ceux-ci vont remettre au goût du jour la robe chez les hommes ? Dans les années 1980, Jean-Paul Gaultier (né en 1952) n’est pas vraiment arrivé à imposer la jupe chez ceux-ci. Pourtant, elle est une réminiscence de vêtements antiques aussi portés par les hommes, notamment des drapés couvrant parfois seulement la taille et les jambes, le drapé permettant une grande variété de compositions ; elle rappelle aussi certaines sortes de pourpoints et de courts manteaux du XVe siècle et du début du XVIe.

C’est avant tout pour des raisons pratiques que, dans son histoire, le costume change et notamment se féminise ou se masculinise, dans ce cas non pas pour des raisons de différence entre les sexes, mais par commodité. Dans les religions, l’aspect pratique est moins mis en avant que le confort, d’où la conservation de vêtements antiques et médiévaux. De même, l’habit religieux se démarque profondément des modes, les religions condamnant souvent celles-ci ou les 'méprisant'. L'habit rapiécé du Bouddha Shakyamouni et la robe de bure de moines en sont des exemples. Pourtant, même si les vêtements religieux sont souvent très sobres, ils peuvent être très nombreux, suivant les offices, les congrégations, les échelons ecclésiastiques, etc., et parfois très travaillés et précieux. Depuis au moins le XVIe siècle, de nombreux ouvrages illustrés sont publiés répertoriant ces divers costumes. On peut en voir un ici datant de 1658 et ici un autre sans doute du début du XVIIIe siècle.

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Tronchinades : Marche et démarche. Une histoire de la chaussure

Cravate du 17e siècle

Marche et démarche. Une histoire de la chaussure, est la nouvelle exposition du Musée des Arts décoratifs de Paris, à voir jusqu’au 23 février 2020 ! PROLONGATION JUSQU'AU 22 MARS !

Le titre est trompeur, car il n'y est question que de chaussures, et on y expose presque que des chaussures ou plutôt des souliers  : des centaines, de tous les siècles depuis le Moyen Âge, et même de tous les continents, avec des exemples d’époque très émouvants, comme une paire à bouts carrés et à talons hauts ayant appartenue à Philippe d’Orléans (« Monsieur » : le père) mais sans ses fioritures (gros lacets, pompons ou grosses boucles), des poulaines du XVe siècle, dont une particulièrement longue et travaillée, une chaussure « à patte d’ours » du XVIe siècle (mode qui succéda à la poulaine, l’une ayant un bout très large et l’autre très long, dans un esprit de contradiction qui compose souvent les nouvelles modes de l’accoutrement), des patins, et bien d’autres trésors. On n’y parle pas des chausses et autres bas-de-chausses, ni des chaussettes, des bas, des guêtres… On n’évoque pas assez l’importance des lacets, des nœuds et autres fioritures, qui pour certaines sont de véritables bijoux, même si une petite partie de cette exhibition est consacrée aux boucles de chaussures du XVIIIe siècle. L’Antiquité est à peine effleurée : Je crois n’avoir vu qu’une statuette antique représentant Aphrodite nue mais chaussée de hautes cothurnes.

Au sujet des patins, on remarque qu’on en a utilisés depuis l’Antiquité, jusqu’à l’avènement des rues goudronnées et des trottoirs asphaltés. Des exemples sont exposés depuis le Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle, avec certains adaptés pour les poulaines, d’autres très hauts (peut-être jusqu’à 50 cm), etc. Ces derniers sont aussi appelés « chopines » (voir des explications ici, et des exemples ici et ici).

J’ai découvert dans cette exposition que les chopines pouvaient être très travaillées, certaines entourées d’un velours de soie, agrémentées d’argent, de rubans, de cuir, sculptées de motifs, etc. La haute semelle était généralement en liège, ce qui les rendait légères malgré leur hauteur. Dans une partie de l’exposition, on peut même essayer des poulaines et des chopines dont une est haute de peut-être 30 cm. J’ai enfilé ces dernières, et l’on avance plus facilement qu'il n'y paraît avec. Avec les poulaines, il m’a semblé que l’on ne pouvait le faire qu’en marchant ‘en canard’.

Jusqu’au XVIIe siècle au moins, certains jeunes gens s’amusaient à faire claquer leurs patins. L’exposition n’évoque pas le claque-patin (ou cliquepatin) médiéval, un petit-maître connu pour cela. Du reste, il n’est à aucun moment question des personnages de la mode dont le nom vient d’un type de chaussure, comme pour le talon rouge (voir ici et ici), ou de la façon de marcher, comme pour le faucheur (voir ici), le fendant (voir ici), le flâneur, le museur (voir ici), ou le boulevardier (voir ici). Même le dandy est oublié, dont le nom vient de l’ancien français « dandin » : celui qui se dandine. Il n’y est pas question non plus du fameux persil (voir ici), complètement oublié aujourd’hui mais très en vogue jusqu’au XIXe siècle, qui consistait à marcher ostensiblement comme si on fauchait le persil. C’était en quelque-sorte l’ancêtre des défilés de mode. Le bois de Boulogne, un haut lieu de la parade de l’Ancien-Régime est éclipsé, de même que les boulevards, le cours la Reine (voir ici et ici), etc. Il me semble que l’on n’évoque pas non plus la Théorie de la démarche de Balzac (voir ici), le « faire belle jambe » masculin (voir ici), la promenade (voir ici et ici), C’est dommage, car le titre de cette exposition était très prometteur. La chaussure n’est qu’un élément de la marche et surtout de la démarche, comme la mode de l’accoutrement (chaussure, vêtement, coiffure, parure, petite oie, maquillage…) n’est qu’une partie de la mode, cette dernière englobant aussi la musique, la danse, les manières, le langage, les arts décoratifs… enfin tous les rythmes nouveaux.

Par contre, on retrouve certaines de ces notions dans le catalogue de cette manifestation. J'ai mentionné ces thèmes au conservateur en charge de cette exposition lorsqu'il m'a demandé de présenter une de mes gravures. Après mon message où j'acceptais de la prêter et lui parlais de tout cela (talons rouges, faire belle jambe, promenades, sautillements, maîtres de danse et de démarche, pied mignon, entravées…), avec des liens vers mes articles, il ne m'a plus jamais recontacté (pas même une invitation pour le vernissage), avant que je retrouve ces sujets évoqués seulement par lui-même dans ce catalogue. Il ne parle cependant pas du fauchage de persil sur lequel j'avais insisté, et qui est décidément complètement oublié aujourd'hui, bien qu'une des bases de la mode française. Il relate aussi une manière du XVIIIe siècle que je ne connaissais pas : « tronchiner ». Voici des passages de ce catalogue qui décrivent cela : « La marche au grand air est un sujet de prédilection des philosophes, des médecins et des hygiénistes des Lumières. […] Au milieu du XVIIIe siècle, Théodore Tronchin, médecin genevois réputé pour avoir encouragé l’inoculation, conteste l’immobilité des dames bien nées et préconise des exercices physiques et notamment la marche à celles qui ne connaissent que les mouvements produits par les secousses d’un carrosse ou d’une chaise à porteurs. […] À partir du milieu du siècle, les dames tronchinent – le médecin eut droit de son vivant à un verbe. En 1758, Edme Louis Billardon de Sauvigny précise dans une note que “Tronchin, […] l’inoculateur à la mode, a eu la gloire de voir toutes nos petites maîtresses […] aller les matins tronchiner : on voulait dire par-là se promener”. […] Les revues de mode et les chroniques contemporaines révèlent l’existence […] de robes à la Tronchin, dites tronchines. Il s’agit de ces robes dites “de négligé”, que l’on porte sans corps à baleines, sans paniers, et qui ont surtout la particularité d’être plus courtes que les robes à la française, leurs formelles aînées. Parée d’un ourlet s’arrêtant aux chevilles, la tronchine est destinée à la promenade. Cependant, il ne faut pas oublier que, dans ces années 1770, les souliers des dames demeurent hauts et instables [ceci dit pas plus instables, et peut-être même moins, que les hauts talons féminins actuels et du XXe siècle]. La mode, qui n’en est pas à sa première ruse, promeut alors l’usage des “cannes à la Tronchin” (“c’est ainsi qu’on nomme ces bâtons élevés, qui depuis 1770, ont pris tant de faveur parmi les personnes du beau sexe”, explique la Gallerie des modes en 1778 ), qui servent à équilibrer les marcheuses oscillantes. »

Évidemment, rien ne s'invente, et chacun apprend constamment de sources d'époque et plus récentes renvoyant à celles-ci ; mais sans partage, échange (conférer le mythe des Trois Grâces), cela ne devient que de la laideur et même du vol, même lorsque l'on prend un masque respectable de conservateur. Une belle démarche, avant d'être celle du corps, compose l'esprit… Je relate cette histoire, parce que c'est effrayant de constater qu'un conservateur de notre patrimoine puisse aussi être un voleur ou une personne malhonnête.

Si le thème de la marche est lui aussi présent dans le catalogue, il l'est assez peu dans l'exposition. On a même l'impression que l'on a véritablement commencé à marcher à partir du XXe siècle, avec l'invention des chaussures 'confortables' et toutes celles en plastique faites pour déambuler sur les sols uniformes d'asphalte. Beaucoup des exemples exposés d'avant cette période semblent plutôt inconfortables. La réalité est opposée : On marche beaucoup plus avant l'invention de la voiture à moteur, de la bicyclette, du train, du métro, de la trottinette, etc. Par exemple, les hommes font un grand usage des bottes. Les bottiers sont peut-être aussi nombreux que les chausseurs pour hommes. Il y en avait de très célèbres, comme le Bordelais Nicolas Lestage réputé pour sa confection de bottes sans couture offertes au roi Louis XIV. Il me semble que l'exposition ne montre aucune botte d'avant le XXe siècle, et on ne trouve aucune image de bottes d'avant le XXe siècle dans le catalogue. Pourtant, l'affiche de l'exposition présente la photographie d'une paire récente de bottes avec un haut talon... pas vraiment faites elles pour marcher longuement… Les bottiers fabriquaient aussi des brodequins, qui sont des chaussures montantes sur le bas de la jambe et se laçant. Certains de ces lacets ou bandelettes pouvaient monter jusqu'au genou, tenant ainsi le bas-de-chausse, à partir d'une chaussure ou de ce qui s'apparentait à des sandales, comme durant l'Antiquité et au Moyen Âge. Quant aux chaussures, bien que ne présentant pas de gauche et de droite avant la seconde partie du XIXe siècle, elles étaient souvent très confortables. Du fait même qu'elles n'avaient ni droite ni gauche, elles étaient très souvent confectionnées en tissu et autres matières souples. Jusqu'au XVIe siècle inclus, elles s'épousaient toujours au pied, même si certaines, comme les poulaines, avaient un bout long voire très long. Depuis l'Antiquité jusqu'au XVIe siècle inclus, elles n'avaient pas non plus de talon, même si quelques-unes pouvaient avoir de très hautes semelles, comme pour les cothurnes antiques, mais qui étaient souvent rapportées sous la forme de patins. Donc, si les patins pouvaient avoir de hautes semelles, le talon ne devint commun qu'à partir du XVIIe siècle, chez les femmes comme chez les hommes. Au début de l'exposition, on peut voir un exemple de poulaine s'épousant parfaitement au pied, sans talon ; et en regardant sur le côté caché, on s'aperçoit que celle-ci se nouait sur toute sa hauteur.

L'exposition fait peu de cas des métiers autour de l’habillement du pied. Pourtant il y en a de nombreux : chausseurs, bottiers, tanneurs, cuireors, bonnetiers (qui font aussi des chausses), tricoteuses, batestamiers, chanceteurs, chaussetiers, cordonniers, savetiers, corvoisiers, semeliers, talonniers, formiers, sabotiers, socquetier, pantoufliers, patiniers, guestriers, décrotteurs, cireurs, etc. La calcéophilie (voir ici) est oubliée. On n’y trouve pas non plus de souliers en faïence (voir ici). On n’y compte presque pas de gravures françaises, livres et peu d’autres documents anciens autour de la chaussure (quelques peintures, affiches, gravures anglaises, photographies tout de même).

Mais bon, rien que pour les poulaines, les chopines et toute l’histoire du soulier donnée par l’exemple, cette exposition vaut largement le détour. On y évoque aussi des chaussures qui font rêver, comme celle de Cendrillon, les bottes de sept lieues ou du chat botté, celles des paillasses et autres pitres de cirques, etc. On a donc là une belle exposition de souliers de toute l'époque moderne (depuis le Moyen Âge jusqu'à aujourd'hui). À quand une sur la chaussure et sur la marche et la démarche ?

Photographie ci-dessus : Le dossier de presse présente ces souliers comme : « Chaussures pour femme —Vers 1630 Paris, Musée des Arts Décoratifs © MAD Paris Photo : Jean Tholance ». Il peut tout aussi bien s’agir de chaussures d’homme. Dans La Noblesse française à l’église de Jean de Saint-Igny (v. 1595 – v. 1649) et Abraham Bosse (1602 – 1676), datant de 1630, on peut contempler des exemples de ces chaussures dont le talon se détachait de la semelle en contact avec le sol (voir ici, ici et ici). Du reste, il s’agissait sans doute souvent de patins, comme on en faisait au Moyen Âge, notamment pour les poulaines.

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Mouvements d’apparence, d’appartenance et de style : Dialogue avec Laurent Manet

Il y a divers pans des mouvements de mode que je n’inscris pas dans la petite-maîtrise pour diverses raisons. Un en particulier est anglo-saxon, surtout du XXe siècle et englobant une somme impressionnante de courants : blues, rock’n’roll, hippie, hard-rock, rockabilly, mod, punk, ska, new-wave, rap, grunge, techno, etc. Un autre pan pourrait inclure tous ceux nés dans d’autres pays européens ou continents. Laurent Manet connaît beaucoup mieux que moi ces autres mouvements, en particulier ceux liés au rock, étant tombé dans la marmite très jeune, et ayant participé activement à l’un d’entre eux.

Je suis content de ce lien établi avec lui, qui est celui d’un amour commun du rythme, et des styles qui en découlent, ‘écrits’ par ceux qui ont décidé de prendre en main leur persona, le rôle qu’ils jouent ou ne veulent pas jouer dans la société… Ces rythmes sont surtout ceux de la rue, traditionnellement lieu où se déroulaient les comédies du théâtre, où tout le monde se rassemble sans obligatoirement s’y assembler, avec certains qui s’y distinguent tout particulièrement, parfois de manière très inattendue.

Beaucoup croient que les petits-maîtres sont tous de petits bourgeois ou aristocrates maniérés. J’ai de nombreux exemples de cette méprise, qui peut se comprendre par le nom même de « petit-maître ». Voici un aperçu de ce genre d’erreur dans cet article (cliquer ici), dont j’ai gommé le nom de l’auteur, d’une revue papier, chroniquant le livre Merveilleuses & merveilleux, qui franchement donnerait envie de se teindre les cheveux en rouge et de crier « HoulaHoulaHoulala ! », non pas tant parce que le titre de l’ouvrage et mon nom ne sont pas bien orthographiés, ce qui contrarie tout de même des recherches sur internet pour se procurer le livre, mais surtout parce que, malgré l’emploi de très jolies et poétiques expressions, l’auteur de cet article y stigmatise les petits-maîtres comme étant des « nantis », utilisant des « allégories distinctives » (très jolie expression du reste) « couramment indicatives de l’appartenance sociale et de revendications de signes extérieurs de richesse ». Si cela est vrai pour quelques-uns, c’est très loin de l’être pour tous ! La richesse de ces merveilleux c’est avant tout leur style, leurs manières, leur fantaisie, l’inventivité qu’ils déploient, les nouveaux rythmes qu’ils créent ou dont ils usent, leur modernité, leur jeunesse, etc. Ceci dit, je note aussi les quelques belles expressions de ce papier, qui elles méritent d’être reprises : « rituels esthétiques », « positions d’apparat », « intérêts figurés », « investissement », « connotations véhiculées par l’allure »… et le maintenant fameux « allégories distinctives » !

Lorsque j’ai rencontré Laurent de visu pour la première fois, je me suis aperçu qu’il avait une culture immense de ces « allégories distinctives », ce que l’on peut appeler « les mouvements de mode »*, en particulier du XXe siècle, appellation intéressante car faisant référence au rythme (« mouvements ») et au « mode » (la façon, la méthode de création de ces rythmes dans laquelle est incluse la mode). Il suffit de lui demander un renseignement sur l’un d’entre eux pour qu’il donne des détails ahurissants et importants… Comme je suis toujours à l’affût d’informations, j’ai trouvé le moyen de cet entretien pour en apprendre un peu plus ! Évidemment, il connaît tout particulièrement bien le mouvement punk, puisqu’il était l’un des deux membres fondateurs du groupe Ludwig von 88, qui a débuté en 1983.

Laurent ex Laurent

Contrairement à son grand-frère anglais, le punk français jouait davantage sur la dérision que sur le no future, était peut-être plus festif que destroy, utilisait des paroles exclusivement en français (bon parfois on n’est pas sûr que cela soit du français !) et s’intégrait dans ce que l’on appelait alors le « mouvement alternatif ».

Le blog de Laurent-ex-Laurent

Pourtant, j’ai remarqué que Laurent restait très ouvert quand on parlait de mouvements de modes, car, je le répète, c’est un véritable passionné de ceux-ci, sentiment qu’il concrétise aujourd’hui notamment dans la création de figurines : Depuis quelques années, il fabrique et vend des figurines de ce monde rebelle, déjanté, excentrique et surtout anglo-saxon, que l’on retrouve sur figurines-rock.com, classées en catégories : Teddy Boys / Rockers – Mods – Skinheads / Bootboys – Punks / Hardcore – Psychobilly – Ska Reggae Rocksteady – Bikers – Gothiques Batcave – Hip Hop / Street – Rock'n'Roll Heroes – Cinéma TV – Animaux – Historiques. Il est déjà question de son travail dans l’article intitulé Catharsis obligatoire ?

Le blog de Laurent-ex-Laurent

* L’expression « mouvement de mode », popularisée par le livre Les Mouvements de mode expliqués aux parents de Hector Obalk, Alexandre Pasche et Alain Soral, paru en 1984, est déjà présente avec le sens décrit dans cet ouvrage dans les années 1970, où on évoque par exemple « le mouvement punk », etc.

DIALOGUE AVEC LAURENT MANET

– Salut Laurent ! Tu m’as dit que déjà en 1977, à 15 ans, lors de ton premier voyage à Londres avec tes parents, tu les as obligés à t’emmener dans la boutique SEX, lieu de rassemblement des débuts du mouvement punk, et à déambuler avec toi sur King's Road (de nos jours n’y allez pas vous y trouverez surtout des boutiques de prêt-à-porter, mais à l’époque c’était quelque chose !). Tu as assisté aussi plusieurs fois à des concerts de The Stranglers à l’époque… Raconte-nous, s’il te plaît, comment t’est venu ce goût pour le punk, surtout que depuis la France c’était plutôt difficile d’obtenir des informations, non ?

– Avec mon frère, nous sommes tombés dans le rock très tôt, en voyant les pochettes de disques dans les premiers supermarchés de la banlieue. Le critère de choix était souvent les plus sales trognes sur les photos. À l’époque, il y avait même des cabines d’écoute dans certains magasins. Donc on est tombé sur Alice Cooper, The Who, Slade, Creedence et on a commencé à s’intéresser au rock énergique. Vers 76/77 (j’avais 15 ans), il y avait déjà le magazine Best et quelques fanzines (comme Rock News) qui publiaient alors des articles microscopiques sur les Sex Pistols. Tout de suite on a été intrigué par le look des mecs. Les cheveux courts et hirsutes, les pantalons étroits en cuir, les t-shirts déchirés, les accessoires en métal divers…  J’ai adoré, direct, ça changeait du look hippie des 70's. De plus j’étais bien content de voir que je n’étais pas le seul à en avoir par-dessus la tête des groupes progressifs de la fin des 70's, chiants et sortis des conservatoires. Ensuite, on est arrivé à capter les premiers disques punk et pub-rock dans une minuscule boutique sur Paris : l’Open Market… aussi l’arrivée du premier Ramones à la Fnac, oui oui… là ce fut la révélation, c’était la musique qu’on attendait, simple et accessible.

Laurent ex Laurent
Image ci-dessus et celle ci-dessous ont été fournies par Laurent.

Les voyages culturels et scolaires avec mes parents profs m’ont emmené en Angleterre très souvent. Comme la culture est partout, entre deux visites de musées, on est passé en famille chez Sex. Mes parents étaient ouverts et gardaient leur côté touriste et curieux. On a été salement lorgnés par Jordan la vendeuse, mais j’étais aux anges ahahah. Ensuite je suis retourné seul ou en bande chaque année, voire plusieurs fois par an. King's Road était ces années-là la vitrine de tous les mouvements, goth, pirate, nouveaux romantiques, positive punk, psycho, etc. La boutique Sex devint World'end. On pouvait y voir déambuler des couples en tricorne et robes style Marie-Antoinette au milieu des gens du commun sans que personne ne s’en offusquât. C’est une des raisons de mon amour pour ce pays… et ses musiques.

Oui je suis devenu fan des Stranglers dès le premier album. Lors mes pérégrinations britishs j’ai eu l’occasion de les voir à Guilford, leur banlieue d’origine. L’arrivée à la gare avec tous les meninblacks chantant les derniers refrains et le parcours encadré par une garnison de bobbies auguraient déjà d’une ambiance assez chaude. Première partie : Hazel O'cConnor vue dans le film Breaking Glass (beau film sur l’époque punk) cool, et ensuite les maitres ahahah. Des gros punks se jetaient du balcon, et le concert, très très bon, dura plus longtemps que d’habitude. Quelques jours auparavant, autre ambiance : J’étais au concert des Lambrettas à Brighton, costumes mod bien repassés et chaussures vernies avec descente de skinheads sur la plage (ils avaient remplacé les rockeurs [sur le sujet voir le film Quadrophenia de 1979], on doit être en 79). Bref la découverte du punk est née de mon goût pour les styles à contre-courant. Et même si déjà dans les années 80 le punk était devenu réglementé, j’en étais toujours amateur.

– Une des grandes forces des mouvements de mode, notamment anglo-saxons mais aussi dans beaucoup de francophones, c’est de pouvoir créer un style avec rien : jouer des rythmes nouveaux simplement en changeant la langue, la manière d’être, de s’habiller, de faire de la musique, de chanter, etc. L’audace et l’imagination remplacent l’argent. Ce sont des richesses. Les adolescents l’ont bien compris, eux qui sont encore dépendants de leurs parents. Par exemple, pour être punk on a besoin de rien. J’ai lu quelque part que le punk français des années 1980 était né d’une énergie et d’une nécessité de l’exprimer. Cela est sans doute vrai pour tous les mouvements. As-tu conservé cette énergie ?

– Pas facile de garder la même énergie à 57 ans, mais l’envie reste, et c’est cette envie qui m’a poussé à créer sans me soucier des techniques et des critiques. En effet, les débuts du punk français des 80's sont venus de la banlieue. Peut-être en réaction à nos aînés de 77, plutôt arty et parisiens, nous avons cultivé le ratage, le minimal, le débile. Les punks influencés par l’Angleterre étaient devenus normés avec crêtes et blousons à clous, voire politisés. L’originalité initiale n’étant plus là, nous avons mélangé tous les styles sans règles.

– Durant la Révolution française on a déjà des prémices des mouvements punk et new-wave (et même gothique, etc.). Par exemple, durant la période 1789 – 1791, on appelait « noirs » de jeunes personnes, souvent issues de l’aristocratie, s’habillant en noir afin de manifester leur mécontentement face à la Révolution. Cela devint une véritable mode que l’on retrouve même portraiturée dans la revue de mode de l’époque Journal de la mode et du goût, ou Amusements du salon et de la toilette ! Par la suite, à partir de vers 1795, certaines jeunes femmes (les merveilleuses) se firent couper les cheveux comme on le faisait pour les guillotinés, dans des coupes « en hérisson » ou « à la victime » qui ressemblent beaucoup à certaines des punks. Surtout que souvent ces merveilleuses se mettaient autour de la poitrine une chaîne. Dans tout cela il y avait les expressions d’un certain désarroi, d’un no future et d’une rébellion. En même temps, les sans-culottes s’habillaient comme le peuple, même s’ils n’en étaient pas toujours issus, et manifestaient une énergie libertaire aussi très proche du punk. Pourtant, nous sommes là face à deux opposés. Selon toi, qu’est-ce qui lie tous les mouvements de mode, même les plus opposés ?

– Pourquoi on sort un jour dans la rue avec le trench de sa mère, un pantalon fait avec du scotch et des sacs poubelles, un vieux réveil autour du cou et les cheveux coupés avec des ciseaux à bouts ronds, en sachant qu’on va se faire mater, agresser dans le RER, refouler des bars ? Au départ pour se mettre à la marge, se démarquer des autres et ensuite rallier un groupe d’autres asociaux ahahah.

À partir du moment où le groupe est là on se crée des signes distinctifs, des règles, et ensuite les compromis arrivent, le style commence à se diffuser aux autres pas forcement au fait de tous les usages, et ça devient une mode.

Ce qui lie ces mouvements est le besoin de se démarquer et de façon contradictoire de faire partie d’un groupe. Après selon le lieu ou le hasard des rencontres on peut se retrouver dans des groupes opposés assez facilement.

– D’après toi, quels sont les mouvements marquant du XXe siècle, et ceux moins connus qui méritent d’être évoqués ?

– Les teddy boys, rockers, skinheads, mods, punks, psychos, goths pour les principaux avec tous les crossover et déclinaisons. Deux bandes intéressantes que j’ai découvertes récemment issues de fans de deux groupes de musique : Les juggalos sont les fans du groupe Insane Clown Posse et les turbojugend fans de Turbonegro, deux groupes très très festifs avec attitudes et codes vestimentaires choisis.

– Quels sont les mouvements d’avant le XXe siècle qui te parlent le plus ?

– J’aime bien les muscadins qui cultivaient un look très sophistiqué ainsi qu’une dose de provocation incroyablement dangereuse.

– Lors de notre entrevue, je t’ai demandé s’il existait, mis à part pour l’Angleterre et la France, d’autres mouvements de mode en Europe. Tu m’as cité comme exemple ceux du genre zazou en Allemagne, avec « les Edelweiss Pirates, Swing Kids, Navajos et le mouvement Rose Blanche. » En connais-tu d’autres ?

– Il doit sûrement y en avoir d’autres que je ne connais pas encore hélas.

– Personnellement, ce que je trouve intéressant dans les mouvements de mode, ce n’est pas le côté rebelle, mais le merveilleux, la fantaisie, la création, l’élégance, la liberté, la joie, le style, l’humour, l’invention de nouveaux rythmes jouissifs et la poésie inhérente à ces rythmes… Ces gandins sont des œuvres d’art totales, à part entière. Quand je croise dans la rue un aspect de petite-maîtresse ou de petit-maître, de ceux qu’on appelait « belles » ou « beaux », « merveilleuses » ou « merveilleux », cela m’apporte une profonde joie de vivre, comme une étincelle dans la nuit. Ce n’est pas grand-chose une étincelle, mais quand il fait nuit noire cela est d’un immense réconfort ! De ton côté, tu sembles principalement attiré par le style, l’énergie de rébellion et le caractère festif, joyeux et fantaisiste de ces mouvements… voire la dérision. Ai-je tort ? Qu’est-ce qui t’intéresse dans les mouvements du XXe siècle et d’aujourd’hui ?

– OUI, la fantaisie, l’originalité, la dérision mais aussi la beauté bien sûr comme tu le précises. Le jour ou j’ai vu les premiers rockeurs avec mes grands parents à la Foire du Trône, ils étaient là à zoner et poser leurs airs arrogants sur les gens, avec leurs blousons noirs en cuir et leurs cheveux gominés, je les ai trouvés simplement beaux et lumineux. À Londres j’ai eu ce genre de flash, un jour chez Boy sur King's Road : J’ai vu un punk tout bleu, vêtements bleus, crête bleue, visage et mains maquillés de bleu, le seul de son espèce à priori… la classe.

– Comment vois-tu le mouvement futur ?

– À l’heure actuelle, la mode et les styles passent de la rue aux boutiques en un temps record, et c’est pas facile d’assumer une différence visuelle à l’heure de l’uniformisation mondiale comme règle. La discrétion est de mise et, comme pour la musique, tout est recyclé. Je vois bien un mouvement qui assumerait le côté pollueur et virus de l’humanité. Un style qui aurait la pire empreinte carbone du monde ahahah !

– Ce n’est pas par exemple la voie qu’a suivie Loran de Bérurier Noir qui, pendant un temps, vivait avec sa compagne dans la nature, loin de tout, qui est végétarien, cultive son jardin et a fondé, il y a quelques années, un groupe de musique qui utilise des instruments de musique traditionnels et chante en breton. Personnellement, je rêve d’un mouvement de jeunes qui ne ferait pas usage d’instruments de musique utilisant l’électricité ni d'outils électroniques, dont la musique serait inécoutable sur internet (par exemple sur Youtube) ou dans de grands concerts, mais seulement en petits commités festifs, et qui jouerait avec l’élégance et l’originalité… complètement en dehors du système mondial. Du reste, cela existe peut-être déjà, sans que je le sache du fait du caractère ‘intime’ de ce mouvement. J’ai une autre question qui me turlupine : Comment appellerais-tu ces mouvements portés par chaque génération avec leurs propres rythmes ? Certains parlent de « rock », ce qui est réducteur, incluant surtout des mouvements anglo-saxons des XXe – XXIe siècles, mettant de côté des mouvements comme le rap ou la techno de même que tout ce qui précède le XXe siècle. D’autres appellent cela des « mouvements de mode » ou des « modes ». Je ne trouve aucune de ces appellations satisfaisantes, d’autant plus quand on fait remonter loin dans le temps cette succession, comme je le fais. Comment appellerais-tu cela ?

– Subculture ? J’aime bien l’expression « mouvement » ; c’est ce qui caractérise ceux que j’aime : Ils viennent essentiellement de la rue, de la déambulation, du cruising, de la frime. Même pour poser il faut sortir et se confronter aux autres. C’est ce mouvement qui me semble important.

– Le mot « subculture » me fait penser à celui d’« alternatif » qui a commencé à être utilisé avec le mouvement punk français je crois, dans les années 1980, ou peut-être avant avec les babas. Ce dernier est toujours en usage aujourd’hui, et même peut-être plus que jamais. Ce que j’apprécie dans ces styles, c’est qu’ils donnent la possibilité à chacun, quel que soit son niveau social, son genre d’intelligence, etc., de créer ses propres rythmes, son propre style. Tu me disais que, quand tu as commencé à fonder ton groupe, tu ne savais pas jouer de la guitare et que tu ne t’exerçais jamais à en jouer en dehors des répétitions et des concerts. Tu étais (et tu es sans doute toujours) punk, dans l’instant. Finalement, l’important c’était l’énergie, non ? Je trouve que c’est important de dire aux jeunes que, peu importe qui ils sont, d'où ils viennent, ce qu’ils sont capables de faire, etc., ils peuvent le faire, ils sont tous des héros, chacun en est un, chacun est maître de sa vie et de son destin, même si on pense ne pas être dans les normes sociales, on peut exister pleinement ! Es-tu d’accord ?

- Oui bien sûr, le côté Do it yourself est un des points fondateurs de ce qui est ma conception du punk et de l’art en général. La technique facilite la tâche, mais l’envie est plus importante et même si je suis une grosse feignasse, l’envie m’a poussé à réaliser divers trucs. Les idées et l’originalité sont nées du manque de technique et des erreurs. Il faut trouver des solutions et jamais se justifier ; continuer même si la majorité désapprouve, déteste ou ignore. Faire ce que l’on a envie de faire et pas de plan de carrière, pourquoi pas un business plan ou du crowdfunding ahaha. Il faut prendre des risques non calculés, sinon on fait de la déco ou de la musique d’ascenseur. Je ne parle pas d’originalité à tout prix mais juste d’ENVIE.

Dessins de Laurent ex Laurent
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La beauté de la machine… humaine ? & l'homme science !

J’avais vingt ans dans les années quatre-vingts, époque de la new-wave, de la musique industrielle, du second degré, du « je danse comme un robot », du désespoir de l’homme machine… C’est en 1982 qu’est sorti le film Blade Runner de Ridley Scott, adapté du roman de Philip K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (titre original : Do Androids Dream of Electric Sheep ?, après le succès du film parfois réédité sous le titre Blade Runner). J’apprécie beaucoup l’esthétique de ce film, les styles qui s’y épanchent. C’est l’histoire d’un homme dont le travail est d’éliminer des « répliquants » rebelles, des machines répliques fidèles des êtres humains. Il tombe amoureux d’une répliquante qui ne sait pas qu’elle l’est, qui s’est construite, ou plutôt à qui on a donné, tout un monde avec sa mémoire, ses vieilles photographies, etc. L’être humain est-il autre chose qu’une sorte de machine ? Est-il possible d’être davantage ? Dans le film, on s’aperçoit finalement que le héros lui-même est un répliquant qui ne le sait pas non plus !

L’être humain est fragile. Il suffit de se sentir respirer, d’entendre battre son cœur. On ne peut vivre sans continuellement respirer, sans que le cœur batte, comme le tic-tac d’une horloge. Cette conscience porte à l’humilité et au respect de toutes les formes de vie portées par des rythmes qui tous sont d’une grande fragilité. De nos jours, on ressent même la fragilité de la terre toute entière sous les coups que lui donne l’homme. Je lisais dans un texte de Platon que par grand calme on peut entendre le bruit que fait la terre dans sa rotation. Difficile de pouvoir le faire aujourd’hui où, même en pleine nature, on entend des avions. On ne s’entend pas même respirer ; on n’entend même plus notre cœur battre du fait de notre affairement.

En France, on accordait beaucoup d’importance aux sciences, en particulier au siècle des Lumières. Ce pays fut la patrie d’un nombre considérable d’inventions jusqu’à la fin du XIXe siècle. La photographie et le cinéma en sont des exemples. L’Hexagone regorge encore de bibliothèques spécialisées, d’institutions culturelles, de musées… Il s’agit d’une véritable passion française pour la culture et les sciences. Des observateurs des XVIIIe et XIXe siècles le faisaient déjà remarquer, comme l'Anglaise Lady Morgan qui écrivait dans son Paris en 1829 et 1830, tome II publié en 1830 – 1831 : « Paris est devenu une grande université ; chaque quartier a ses écoles ; les jardins publics eux-mêmes sont des lieux d’étude ; et l’on pourrait diviser la société en professeurs et élèves ; en orateurs et auditeurs, en philosophes et disciples. » Louis Sébastien Mercier le disait aussi dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, ajoutant que de nombreux cercles scientifiques, sociétés, académies non seulement se formaient régulièrement mais avaient de très nombreux visiteurs. Il s'agissait d'une passion qui attirait même les femmes à la mode comme l'écrivait Lady Morgan : « Les Françaises joignent au talent de causer agréablement celui d’écouter avec la plus imperturbable patience. Cette réflexion m’a été particulièrement suggérée dans les nombreuses séances littéraires et scientifiques auxquelles je les vis assister. Pour moi, de telles réunions sont de purs objets de curiosité ; pour elles, ce sont des sujets d’intérêt profond. Je m’y rendais pour voir ce qu’étaient ces sortes d’assemblées ; elles y cherchaient de l’instruction par le moyen qui m’a toujours paru le plus fastidieux. Quand nous arrivâmes à la séance publique de la société Philotechnique qui se tenait dans l’une des salles dépendantes de l’Hôtel-de-Ville, je ne fus pas peu surprise d’y voir un grand nombre de chapeaux fleuris, mêlés aux têtes chauves, aux cheveux gris et aux autres formes symboliques du temps et de la sagesse. L’assemblée, très-nombreuse, était remarquable par la diversité des âges qui la composaient. Au fond de la belle salle oblongue, une sorte de théâtre était élevé où l’on avait placé le fauteuil du président, le pupitre des lecteurs, et des sièges de chaque côté pour les étrangers et les hôtes les plus distingués. Le corps de la salle, occupé par des banquettes, était rempli d’une foule mêlée et très-pressée. »

Les Petits-maîtres de la Mode

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L’art en broderie au Moyen-Âge

L’art en broderie au Moyen-Âge
L’art en broderie au Moyen-Âge

Tenture de la vie seigneuriale, La broderie, Pays-Bas du Sud, vers 1500. Tapisserie à fils de soie et de laine, 265 x 224 cm, Musée de Cluny, Cl. 2181, © RMN-Grand Palais (Musée de Cluny – Musée national du Moyen-Âge) / Michel Urtado.

L’art en broderie au Moyen-Âge est le titre de la nouvelle exposition du Musée de Cluny à Paris qui se déroule en ce moment et jusqu’au 20 janvier 2020. En parallèle, le Château d’Écouen, Musée national de la Renaissance, nous gratifie, jusqu’au 27 janvier 2020, d’une exposition complémentaire sur la broderie des XVIe et XVIIe siècles, intitulée La Renaissance en broderies.

Évidemment, le terme d’« art » n’est pas présent fortuitement : Au Moyen-Âge, et même pendant tout l’Ancien Régime, on considérait la broderie comme un art majeur. La France a excellé dans celui-ci jusqu’au terme du XVIIIe siècle et la fin de l’hégémonie de la vogue de l’habit dit ‘à la française’. Ce dernier comprenait le plus souvent des broderies. On brodait aussi des tapisseries dont certaines formaient un ensemble que l’on appelle « tenture ». La Tapisserie de Bayeux serait la tapisserie aux points d’aiguille (brodée) connue la plus ancienne. Elle est du XIe siècle, fait 70 m de long et narre l’invasion de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant.

On distingue les tapisseries brodées, de celles créées sur un métier à tisser comme c’est le cas pour la tenture dite de La Dame à la licorne, du début du XVIe siècle. L’exposition ne présente aucune tapisserie brodée mais des antependia (devants d’autels) et autres parements d’autels, des chasubles, des mitres, des chaussons liturgiques (et même un fragment de chausse), des parures d’aubes, des étoles, des orfrois, des chaperons, des panneaux, des aumônières, des bourses, des reliures, des galons et même un carapaçon de cheval et une coiffe ! Le Musée de Cluny possède 46 ‘numéros’, tous présents dans cette exposition, excepté un, cependant dans le catalogue qui est donc non seulement le catalogue de l’exposition mais aussi celui de la collection de broderies du musée. Autour de ces objets, d’autres proviennent de divers musées français et européens, dont certains complétant des fragments en la possession du musée de Cluny.

L’art en broderie au Moyen-Âge

Fragment d’un caparaçon de cheval. Angleterre, vers 1330-1340. Velours de soie rouge, support intermédiaire en taffetas de soie ; broderie : soies polychromes, filés or et argent (lames d’argent doré sur âme de soie et d’argent sur âme de lin), perles et cabochons de verre ; broderie en relief. 51 × 124 cm. Musée de Cluny, Cl. 20367 a. © RMN-Grand Palais (Musée de Cluny - Musée national du Moyen-Âge) / Michel Urtado.

La broderie est faite à l’aiguille, et se distingue des tissus parfois imagés produits sur des métiers comme les tissus brochés, etc. Elle nécessite un support, qui peut être de diverses matières (tissu, cuir, etc.), et par là ne se confond pas non plus avec d’autres travaux à l’aiguille de passementerie, comme la dentelle. Les fils sont de soie, d’or, d’argent ou de laine. Certains des fils en métal ne le sont que partiellement. Les diverses façons de travailler les tissus sont inouïes, ainsi que les différentes techniques. L’exposition commence par montrer quinze types de points parmi beaucoup d’autres ! Comme le dit la commissaire d’exposition, au Moyen Âge on a inventé une grande quantité de nouvelles techniques ! En cela, l’exhibition est très didactique et très complète. Elle se poursuit en nous montrant comment on les fabriquait, avec des outils d’époque et même des ouvrages du début du XVIe siècle contenant des modèles. On apprend un peu sur l’organisation de ces métiers ; comment les princes possédaient leurs brodeurs ; comment on fabriquait ces broderies, de quelle manière, avec quelles techniques, quels outils, quels matériaux… et cela même dans le cadre du reste de l’exposition où on retrouve des exemples en voie d’élaboration, avec le poncif, les emplacements laissés pour « la broderie de rapport », c’est-à-dire des éléments brodés à part et ajoutés ensuite à l’ensemble, etc.

Le gros de l’exposition donne des exemples de textiles brodés des principaux centres de production du bas Moyen-Âge, venant : d’Allemagne du Nord et du bassin de la Meuse des XIIe – XIVe siècles, de « l’opus anglicanum » des XIIe – XIVe siècles, de Paris et de la France des XIIIe – XVe siècles, de « l’opus florentinum » des XIVe – XVe siècles et d’autres germaniques et flamandes des XVe et début XVIe siècles. Il ne manque que la production espagnole, elle aussi de qualité, mais dont le Musée de Cluny ne possède aucun exemple.

L’exposition compare le travail des brodeurs à celui des peintres. Une partie de la tâche de ces derniers consistait parfois à fournir des cartons aux premiers, ainsi qu’à d’autres métiers (lissiers, peintres verriers, céramistes…). Le catalogue nous le dit : « De telles collaborations et une clientèle commune (l’Église et les grands) expliquent pourquoi ces divers métiers cohabitent fréquemment avec les peintres au sein d’une même corporation aux XIVe et XVe siècles. » Les enluminures, les portraitures et toutes sortes de représentations couvraient les éléments de la vie quotidienne médiévale, depuis le sol jusqu’au plafond, à l’intérieur et à l’extérieur des édifices, sur les habits, dans et sur les livres, sur la vaisselle, sur les meubles, etc. Le monde occidental est, depuis la haute Antiquité jusqu’à aujourd’hui, un monde de la représentation, et la photographie, le cinéma, la télévision et internet ne nous contrediront pas.

L’art en broderie au Moyen-Âge

Fragment d’aumônière : Fauconnier, France (Paris), vers 1340. Velours rouge coupé (fond) ; toile de lin et taffetas de soie léger rapportés ; broderie de soies polychromes et de filés or. 20,7 × 20,7 cm. Musée des Tissus de Lyon, MT30020.2. © Lyon, musée des Tissus et des arts décoratifs / Sylvain Pretto.

L’art en broderie au Moyen-Âge

Si la broderie était considérée comme un art à part entière, et des artistes de renom composaient des dessins lui étant destinés, comme Botticelli, c’était aussi un art en usage dans les familles plus pauvres, les textiles étant souvent fabriqués chez soi. On filait, tissait, tricotait, brodait, composait de la dentelle, etc., non seulement pour la famille mais aussi parfois pour la vente, ce qui constituait un complément de rémunération. Même si les exemples présentés et le plus souvent conservés appartiennent à de riches parures aristocratiques et surtout ecclésiastiques, et sont sans doute majoritairement des productions d’ateliers urbains, la broderie était en usage dans toutes les classes de la société médiévale. Le catalogue de l’exposition le précise dès le début : « Dans l’Occident médiéval, la broderie était omniprésente dans le quotidien des hommes et des femmes. D’or, d’argent et de soie, elle couvrait les murs et le mobilier des demeures princières, les habits des membres de la cour, les ornements liturgiques. On aurait tort toutefois de la croire réservée aux plus riches, car des broderies plus simples et moins onéreuses pouvaient aussi décorer les vêtements et accessoires des plus modestes, tandis que des lettres tracées au fil servaient à marquer le linge de tous. » Non seulement brodeuses et brodeurs professionnels pratiquaient cette discipline dans le cadre d’ateliers, mais les travaux à l’aiguille s’inscrivaient aussi parmi les disciplines enseignées aux jeunes femmes, ce qui était encore le cas dans la première moitié du XXe siècle en France.

De nos jours encore, la broderie reste très en usage. Lorsque j’ai créé mon blog, en 2007, j’ai été très surpris de constater qu’il existait une grande quantité de blogs consacrés à la broderie et autres travaux d’aiguille, ainsi que de multiples sites et forums où s’échangeaient des astuces, techniques, poncifs, etc. Je crois me rappeler qu’à l’époque, chez mon hébergeur, le nombre de ces blogs et celui de leurs visiteurs dépassaient ceux de tous les autres genres. Cela m’avait marqué, car je me suis alors dit que c’était un art qui se cachait, n’ayant jamais vu personne broder dans le métro, sur un banc public ou même à la plage !

La broderie pouvait être très luxueuse. La soie, l’or et l’argent apportaient des reflets avec lesquels les artistes jouaient. Les couleurs utilisées pour les fils et les supports étaient parfois très précieux. Le temps mis à la réalisation de ces œuvres ajoutait à leur valeur. On aditionnait des perles, des pierres précieuses (cabochons…), de la verroterie, des émaux, etc. Sans doute utilisait-on aussi d’autres éléments comme des clinquants, des chamarres, des paillettes et autres affiquets, comme on le faisait au XVIIIe siècle (voir l’exemple à la fin de cet article).

Comme on le constate sur certaines des images de cet article, au Moyen Âge les broderies se retrouvaient sur tous les tissus : d’ameublement, vêtements… Cependant, les exemples de textiles médiévaux sont rares, ce qui rend cette exposition d’autant plus attrayante. Surtout qu’ils sont très fragiles, et que pour trois mois d’exposition il faut compter trois années de mise à l’abri dans le noir. Certaines couleurs ont passé, et c’est dommage ; mais l’exposition présente de très beaux exemples, notamment parisiens, avec des dégradés de couleurs magnifiques rendus par la technique du point fendu… il me semble… mais je ne suis pas spécialiste… On mettait au point des couleurs d’une très grande tenue et très belles. J’avais déjà remarqué cela dans la tenture de La Dame à la licorne, où les couleurs des restaurations du XIXe siècle ont beaucoup ternies avec le temps, alors que celles originelles, du XVIe siècle, restent encore très vives aujourd’hui. Dans cet article, la seconde photographie et celle tout en bas à gauche montrent chacune un ensemble, et on constate que la restauration du XIXe siècle en bas de chaque tapisserie est devenue beaucoup plus claire que le reste. Ceci dit, cette tenture est exposée constamment, sans tenir compte des trois mois / trois ans dont j’ai parlé, ce qui doit sans doute poser des problèmes de conservation.

Si cette exposition n’occupe pas un grand espace, le frigidarium, là où se trouve le fameux pilier des nautes, elle reste un grand évènement. Et pour finir, j’ai lu par hasard quelques heures avant la présentation de l’exposition deux rondeaux de Charles d’Orléans (1394 – 1465) sur les merciers (je suis dans une période de lecture de poésies médiévales et du XVIe siècle en ancien français et en latin). Ceux-ci vendaient divers produits de mode, dont certains brodés, comme de la broderie de rapport, des galons brodés, des aumônières, des bourses elles aussi brodées, etc. Ici, il s’agit d’un « petit mercier » ambulant ne vendant que des breloques (on dit alors mirlifiques ou oberliques), mais je trouve ces poèmes charmants, comme du reste toute l’œuvre de cet auteur. Certains merciers vendaient des produits de luxe, d’autres ne proposaient que de menus dorelots… des fanfreluches… des colifichets… Dans le premier rondeau, le poète dit que ce que possède le petit mercier ambulant, dans son panier, ne vaut rien : ce ne sont que des breloques ; et que ce n'est pas la peine de faire comme s'il s'agissait de reliques. Il lui demande cependant de déployer le contenu de son panier, afin de voir s'il peut trouver quelques bagues d'un peu plus de valeur. Le second rondeau est la réponse du petit mercier, qui demande que l'on ne blâme pas son métier, ajoutant qu'il gagne sa vie modestement, sou après sou, et qu'il perd de l'argent à écouter le poète.

« LE PETIT MERCIER

Rien ne valent ses mirlifiques
Et ses menues oberliques :
D’où venez-vous petit mercier ?
Gueres ne vault vostre mestier,
Se me semble, ne voz pratiques.

Chier les tenez comme reliques ;
Les voulez-vous mettre en chroniques ?
Vous n'y gaignerez ung denier.
Rien ne valent ses mirlifiques
Et ses menues oberliques,
D’où venez-vous petit mercier ?

En plusieurs lieux sont trop publiques ;
Et pour ce, sans faire repliques,
Desploiez tout vostre pannier,
Affin qu’on y puisse serchier
Quelques bagues plus autentiques .
Rien ne valent ses mirlifiques… »

« REPLIQUE DU PETIT MERCIER

Petit mercier, petit pannier !
Pourtant se je n'ay marchandise
Qui soit du tout à vostre guise,
Ne blasmez pour ce mon mestier !

Je gangne denier à denier ;
C’est loings du trésor de Venise :
Petit mercier ! petit pannier !
Pourtant se je n'ay marchandise !

Et tandis qu’il est jour ouvrier,
Le temps pers quant à vous devise ;
Je voys parfaire mon emprise
Et par my les rues crier :
“Petit mercier ! petit pannier !” »

Ci-dessous : photographies provenant du catalogue, avec une aumônière, une bourse (l'aumonière est en réalité à peu près deux fois plus grande que la bourse), des détails, une reliure et une coiffe (là aussi les proportions ne sont pas respectées).

L’art en broderie au Moyen-Âge
L’art en broderie au Moyen-Âge
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La langue française. Entretien avec l’association Corrigraphie.

Cela fait déjà quelques dizaines d’années que la thématique environnementale est mise en avant, notamment par les scientifiques. Quand on l’évoque, on pense avant tout à la nature ou à la pollution. Pourtant, tous les environnements sont touchés, comme le culturel et l’idiomatique.

La mondialisation et les mouvements irraisonnés qui en découlent sont en grande partie responsables de ces dégradations. Comme les lecteurs de ce blog et de mes livres le savent, je m’intéresse beaucoup aux mouvements et aux notions de rythmes, d’harmonie… d’où le nom de ce blog « La Mesure de l’Excellence ». Tous les rythmes ne sont pas bons à prendre. Notre société de consommation moderne a très bien compris l’importance du rythme, et pousse les gens à la consommation en les incitant à bouger, en les rendant le plus mobile possible, tout cela au son d’une musique binaire ! Avec ces mouvements, non seulement on fait dépenser, mais on crée des désirs nouveaux et amplifie les anciens. En même temps que cela croît, les environnements s’appauvrissent et l’uniformisation du monde grandit. La langue anglaise est un des outils principaux de cette internationalisation véhiculée non seulement par Internet et le domaine informatique, les deux principalement dans les mains de quelques grands groupes, mais aussi par tous ceux qui trouvent que c’est bien de parler franglais. L’imagination et la poésie ne sont plus à l’ordre du jour. On utilise des mots américains prémâchés, symboles de cette mondialisation, idéologie dont l’objectif principal est le rendement à court terme et dont les perspectives à plus long terme sont une terre inhabitable, où déjà de nos jours à peu près tous les habitants sont confrontés à des pollutions multiples et quotidiennes, l’anglais en étant une importante.

Les années 1970 marquent un effondrement de pratiques idiomatiques multiples. La messe ne se dit plus en latin, alors qu’auparavant c’est le cas partout, même dans les villages les plus reculés. Les patois disparaissent alors que précédemment chaque région (parfois constituée de quelques villages) a le sien. Dans mon département de naissance, la Loire, on peut cartographier plusieurs régions avec leur propre patois (certaines expressions locales étant encore en usage aujourd’hui) : le parler gaga (à Saint-Étienne et ses alentours), le patois forezien, le parler roannais, etc. Dans le village de mon enfance et à quelques kilomètres à la ronde, on utilise encore des mots que l’on ne retrouve pas ailleurs dans le département proprement dit ; mais le patois lui n’est plus utilisé alors que quelques vieillards le connaissent encore durant mes jeunes années ! Autrefois, même les corporations ont leurs mots, ainsi que diverses associations de gens. Au XIXe siècle, à Paris, presque chaque quartier a ses expressions particulières, ainsi que certains métiers, groupes, etc. Dans mon livre sur Les Petits-maîtres de la mode, j’évoque des parlers de merveilleux, comme celui de la « couleur locale » et du « style coloré » des romantiques jeune-France. Un autre exemple : la javanaise qui est une manière de langage qui apparaît à Paris, dans la seconde moitié du XIXe siècle, consistant à ajouter des lettres dans les mots, afin de les rendre intelligibles que par les initiés. On pourrait énumérer une grande quantité de divers langages rien que dans le Paris du XIXe siècle. Cette verve poétique et populaire est restée présente très longtemps dans la capitale.

La langue a une grande importance en France, et cela depuis des temps immémoriaux. Une tradition évoque un Hercule gaulois capable par la seule force de sa parole de déplacer des montagnes. Joachim du Bellay (1522 – 1560) conclut son Défense et illustration de la langue française (1549) par ces mots : « Français […] Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique, tirant les peuples après lui par leurs oreilles, avec une chaîne attachée à sa langue. »

En France, la langue est toujours un sujet de préoccupation. Cependant, au Moyen Âge, ce qui constitue l’actuelle France est constellé de diverses langues que l’on peut regrouper en deux ensembles principaux situés au nord (langue d’oïl) et au sud (langue d’oc) de la Loire. L’orthographe n’est pas encore établie, et un même mot peut s’écrire de diverses manières selon surtout la façon dont on le prononce.

Seul le latin réunit tout le monde et cela dans toute l’Europe. C’est la langue de l’Église, des sciences… Plusieurs traités sur l’art poétique en latin sont publiés au Moyen Âge, suivant une tradition issue de l’Antiquité, avec pour auteurs principaux Aristote (La Poétique, IVe siècle av. J.-C.) et Horace (Art poétique, Ier siècle av. J.-C.). Eustache Deschamps (v. 1340 – v. 1404) serait le premier à en composer un en langue d’oïl : L’Art de Dictier (1392). Par la suite, l’écrit le plus célèbre sur ce sujet est peut-être L’Art poétique (1674) de Nicolas Boileau (1636 – 1711). Aujourd’hui, nous connaissons très peu la littérature latine médiévale, pourtant très riche. Les traités sur la rhétorique sont peut-être encore plus nombreux, et beaucoup parlent de poésie et de versification, notamment au temps des grands rhétoriqueurs (du milieu du XVe siècle au début du XVIe), sans compter les écrits sur la musique intimement liée à la poésie et à la langue, notamment par la rythmique, en particulier jusqu'à l'époque moderne (qui commence au XVIe siècle).

C’est surtout à partir du XIIe siècle que des poètes utilisent la langue ‘vulgaire’ et l’améliore. À la fin du Moyen-Âge, le français est très proche de celui que l’on parle aujourd’hui. Par exemple, la poésie de Charles d’Orléans (1394 – 1465) est compréhensible pour un lecteur contemporain peu aguerri, peut-être grâce aux travaux de personnages comme le poète Eustache Deschamps. Au XVIe siècle, on s’intéresse davantage encore à la langue française et écrit des traités sur le sujet. Précédemment, je cite un ouvrage du poète Joachim du Bellay. Ce sont souvent les poètes qui s’intéressent à elle, et cherchent à la rendre digne du latin, voire supérieure. Les XIVe – XVIIe sont des siècles où le français est à construire, et les poètes maîtres de la rythmique et de l’invention langagière s’attellent volontiers à cette tâche. J’insiste sur cela, car les poètes sont des ‘trouveurs’ (trouvères), des inventeurs de la langue.

Comme le français est tout à inventer, on en discute beaucoup dans des cercles littéraires, comme ceux de l’École lyonnaise et de la Pléïade au XVIe siècle ou ceux des précieuses au XVIIe siècle. Le choix d’une orthographe pour un mot peut mener à de longues discussions. Au XVIIe siècle, des écrivains (principalement des grammairiens et lexicographes) comme Jean Nicot (1530 – 1604, son Thrésor de la langue française est publié de manière posthume en 1606), François de Malherbe (1555 – 1628), Claude Favre de Vaugelas (1585 – 1650), Gilles Ménage (1613 – 1692), César-Pierre Richelet (1626 – 1698), Dominique Bouhours (1628 – 1702), cherchent à la perfectionner, ainsi que beaucoup d’auteurs.

Dès 1635, l’Académie française prend le relais des salons qui ne cessent cependant d’exister. Aujourd’hui, cette académie ne représente plus grand-chose, contenant des académiciens médecins, politiques, historiens… d’autres principalement de culture anglaise… Du coup, depuis le XXe siècle, le français est principalement dans les mains de sociétés privées comme Larousse ou Robert, et aujourd’hui aussi dans celui de l’Internet comme avec le Wiktionnaire (Wiktionary).

Au XVIIe siècle, les poètes continuent d’affiner la langue française, notamment à travers le théâtre, ainsi qu’au XVIIIe, avant d’être celle que l’on parle aujourd’hui.

Une langue c’est un mélange entre le passé, le présent et le futur. Enfin, c’est de l’art ! Elle est en continuelle mutation, sinon elle devient morte. Nous sommes tous les acteurs de cette évolution. Les choix des mots, des tournures… expriment notre personnalité et notre état d’esprit ainsi qu’un niveau ‘d’intelligence linguistique’, de finesse dans ce domaine. Une langue construit notre réalité : Nous parlons, exprimons, pensons par elle ! La maîtriser et savoir la poétiser nous libèrent en partie de sa structure qui est une organisation sociale permettant la communication harmonieuse entre les individus, mais aussi une communication avec un lieu, une terre, un esprit…

L’association Corrigraphie se donne pour objectif la défense de la langue française. Ses adhérents aiment cette langue et font partager leur goût pour celle-ci à travers plusieurs activités proposées sur leur site. J’ai posé les quelques questions ci-dessous à M. Vincent Primault, membre très actif de cette association. En envoyant ses réponses, celui-ci a tenu à préciser que celles-ci n’engagent que lui. Je dois ajouter que ce que je dis n’engage aussi que moi.

– Bonjour M. Vincent Primault. Pouvez-vous, s’il vous plaît, nous présenter votre association ?

– Corrigraphie s’est créée originellement à partir de la volonté de donner une structure juridique pour le site zCorrecteurs.fr. Nous voulions pouvoir avoir un compte en banque, et montrer à nos partenaires une certaine structuration. La forme associative a vite semblé la plus adaptée, puisque nous ne souhaitions pas en faire une activité commerciale. Les « zCorrecteurs » sont un groupe formé en 2006 pour corriger le contenu mis en ligne sur le « Site du Zéro » (d’où le z initial), devenu entre temps OpenClassrooms. Avec le temps, notre activité de correction s’est diversifiée (nous ne corrigeons plus de contenu d’OpenClassrooms, leur propre activité ayant aussi évolué), et notre site Web propose en plus des ressources autour de la langue française : articles, quiz, dictées… Aujourd’hui encore, l’association s’occupe essentiellement de la gestion administrative du site zCorrecteurs.fr, mais est aussi le point d’entrée pour ceux qui souhaiteraient pouvoir bénéficier de nos activités de correction.

– Pourquoi ce nom de « Corrigraphie » ?

– Nous aurions pu appeler notre association « zCorrecteurs », mais nous souhaitions lui donner une identité distincte, afin de pouvoir aussi supporter de futurs projets. Après beaucoup de propositions, ce nom s’est imposé car, en plus de bien sonner à l’oreille, son préfixe corri- met l’accent sur nos activités de correction, qui sont à l’origine de notre petit groupe.

– Aujourd’hui, la langue française est particulièrement malmenée, notamment par les nouveaux moyens de communication et la mondialisation qui mettent en avant l’anglais. Personnellement, j’essaie de ne pas trop employer de mots d’origine anglaise, mais des termes français, quitte à en inventer, comme on le fait parfois en poésie. Quel est votre avis sur ce sujet, et que préconisez-vous ?

– Travaillant pour une entreprise américaine, c’est une question à laquelle je suis assez sensible et confronté tous les jours. Force est de constater qu’entre employés, nos conversations ressemblent souvent à un étrange mélange de français et d’anglais… Beaucoup de termes techniques de mon domaine (informatique) n’ont pas de traduction directe en français (sans passer par une périphrase), ou alors une recommandation très rarement utilisée en pratique. Lorsque c’est le cas, j’ai tendance effectivement à mélanger facilement les deux langues, souvent à mon grand désespoir lorsque je réalise la phrase atroce que je viens de formuler. En revanche, lorsqu’une alternative claire et répandue existe, j’essaie de l’utiliser autant que possible. Par exemple, j’essaie d’utiliser courriel autant que possible, au lieu d’email (qui en plus tend à se raccourcir en mail, ce qui me choque puisque mail se réfère au courrier postal en anglais). Mais cela reste pour moi une question très épineuse, qui est un combat de tous les jours !

– Selon moi, la poésie est importante pour maintenir une langue en bonne santé. Il me semble que celle-ci est de moins en moins présente dans le français actuel et la culture française contemporaine. Les poètes ne sont plus des personnes recherchées. Peut-être est-ce à cause de notre univers largement électronisé ! Qu’en pensez-vous ?

– Je suis en effet d’accord que la poésie est assez peu valorisée et présente aujourd’hui. En revanche, je n’y vois pas forcément un lien direct avec les évolutions liées au numérique, qui est pour moi avant tout un moyen à mettre au service d’une cause. Le numérique est un outil, qui est neutre en soi. Le projet que nous menons avec l’association Corrigraphie est pour moi un exemple d’une façon d’utiliser les outils de communication modernes au service d’une cause intemporelle. En revanche, peut-être la raréfaction de la poésie est en lien avec d’autres formes de divertissement artistique qui attirent plus les foules : théâtre, comédies musicales et autres spectacles. Il me semble qu’on retrouve dans ces divertissements une certaine forme de poésie, bien qu’elle soit parfois cachée sous des mises en scène plus ou moins extravagantes.

– L’orthographe et la grammaire françaises ne sont pas faciles. Cela décourage beaucoup de jeunes gens. Pourtant, au Moyen Âge il n’y avait pas de règles strictes. Encore au XIXe siècle on était beaucoup moins rigoureux qu’aujourd’hui dans ce domaine. Faut-il considérer les fautes d’orthographe comme invalidantes ?

– Dans le monde scolaire, les fautes d’orthographe peuvent avoir un impact sur la note des élèves, en particulier dans les matières littéraires. Dans le monde professionnel, la situation est la même : un CV présentant trop de fautes (35 % des recruteurs écarteraient un CV à partir de deux fautes [1]) risquera d’être rejeté, même si le candidat présente toutes les conditions requises. Il semblerait donc qu’un manque de maîtrise de la langue puisse être rapidement invalidant dans la vie quotidienne, et ce dès le plus jeune âge. La société est bâtie sur un certain nombre de règles que chaque citoyen doit apprendre, et que celles qui régissent notre langue ne sont finalement qu’un ensemble de plus. Par exemple, le code de la route régit la façon dont nous circulons sur la route ; certains ont plus de mal que d’autres à l’appliquer (volontairement ou par distraction) ; certaines de ses règles peuvent sembler contestables, mais elles restent conçues dans l’objectif affiché de sauver des vies. Si j’ose filer la métaphore, les règles applicables au français nous permettent de nous comprendre ; elles sont plus ou moins difficiles à assimiler selon la sensibilité de chacun ; elles peuvent aussi parfois nous sembler désuètes ou incompréhensibles. Mais sans aller jusqu’à dire que le bon usage du français sauve des vies (encore que… [2]), un texte rédigé sans faute fera gagner du temps à son destinataire et réduira le risque d’incompréhension.

– Il me semble qu’une langue est un apprentissage continuel, et que trop la figer la tue. Cependant, il y a des directions à prendre bien ‘meilleures’ que d’autres. Êtes-vous d’accord ? Si oui, quelles sont les directions que vous aimeriez que le français prenne ? Si non, dites-nous pourquoi ?

– Effectivement, les langues ne sont pas figées mais en évolution perpétuelle, en témoignent les nombreux travaux de l’Académie Française ou encore des éditeurs de dictionnaires, pour ne citer qu’eux. En ce qui est de savoir si certaines directions sont meilleures que d’autres, nous risquons de retomber rapidement dans un traditionnel clivage entre conservateurs et progressistes, que je souhaiterais éviter. :) On a vu ces dernières années des décisions allant vers une simplification de l’orthographe, par exemple en ôtant l’obligation de mettre des accents circonflexes sur certaines voyelles ou en rectifiant quelques « anomalies » (ognon ou nénufar). [3] Au-delà d’une simple question de pour ou contre, j’espère que ces simplifications permettront de faciliter l’apprentissage de notre langue, pour ceux dont il s’agit de la langue natale comme pour ceux pour qui le français est une langue étrangère.

– Vous évoquez un clivage traditionnel entre conservateurs et progressistes : les anciens et les modernes. C’est vrai que cela jalonne l’histoire du français et aussi de la culture française. Personnellement, je pense qu’il existe une troisième voie consistant à prendre ce qu’il y a de meilleur chez l’un et chez l’autre !

[1 ]https://www.wuro.fr/blog/ressources-humaines/cv-lettre-motivation-attention-fautes-orthographe.html

[2] http://mamaitressedecm1.fr/wp-content/uploads/2012/11/ponctuation.pdf

[3] https://www.projet-voltaire.fr/culture-generale/reforme-orthographe-expliquee-10-points/

Pour finir, j’incite chacun à ne pas utiliser de mots anglais quand des termes français existent. Il y a des domaines où l’anglais ne peut pas être évité, comme l’informatique qui invente son propre vocabulaire. Sinon, je trouve que parsemer le français de termes anglais est une marque d’un manque d’imagination, voire pire. Très certainement on gagnerait à donner un sursaut précieux à notre langue, en ne laissant pas la grande machine à uniformiser internationale se l’approprier. Redonnons-lui de la poésie, réinventons là intelligemment.

Les Petits-maîtres de la Mode

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La bona maneira

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S’il existe de petits riens, il y en a aussi de grands, et puis des riens qui sont tout, car il est des royaumes beaucoup plus précieux que nos croyances, qui agissent directement sur la réalité pour en faire une ambroisie, un or sublimé, par quelques mots simples mais magiques, par ce que l’on peut appeler « une manière ». Les façons et les modes, par leurs mignardises, nous disent aussi sur ce royaume pour qui sait entendre.

Ce sont des réminiscences d’un âge d’or où le désir n’existe pas, seulement le plaisir, non plus que la confusion ou la souffrance expressions d’esprits et de corps malades.

La transmission écrite n’est pas le seul genre de transmission. Il y a aussi la transmission orale, et celle d’esprit. Cette dernière est plus de l’ordre de ce que les poètes appellent leur muse. Elle peut surgir à la vue d’une œuvre d’art, d’une architecture, d’un paysage, d’une personne… elle peut venir d’un sentiment, d’une compréhension, etc.

L’univers courtois donne des exemples de cette manière, de cette bona maneira, mais il n’est pas le seul. Personnellement, je suis très sensible à une véhiculée dans le monde rural… non seulement à travers la nature mais aussi un esprit particulier qu’il est difficile de décrire car tout entier dans un présent ‘sublimé’, d’où mon amour de la terre que je foule et que j’aime connaître, découvrir notamment à travers sa vie : ses plantes sauvages en particulier. Cela n’a pas été consigné dans des textes, mais ceux de la poésie courtoise (des cours) en donnent des exemples.

Cette poésie courtoise semble surgir de nulle part au XIIe siècle, avec Guilhem IX duc d'Aquitaine et de Gascogne (1071 – 1127), comme les contes pour enfants apparaissent avec Charles Perrault à la fin du XVIIe siècle. Pourtant ces écrits viennent de beaucoup plus loin, de la terre qui les voit naître, tout en ayant un caractère universel, se plaçant au croisement de multiples réalités ayant une même base, un socle commun. Dans le premier cas, il s’agit de l’amour du beau et du bon (et du bien) et dans le second d’un univers de magie particulier. Pour les deux, ces récits marquent un grand changement, une sorte de perte, d’où la nécessité de consigner par écrit afin d’en garder la mémoire.

De même, l’univers de la petite maîtrise n’a jamais été consigné par écrit jusqu’à présent. Il était tellement imprégné dans la société française, que le besoin ne s’en faisait pas ressentir : Cela allait de soi. Le sujet semblait même beaucoup trop léger pour être retenu, même s’il était porté par toutes les classes de la société, depuis les rois et les reines jusqu’aux particuliers. Pourtant, les rythmes qu’il porte sont importants : courtoisie, galanterie, élégance, beauté, invention, modernité, fantaisie, etc.

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Drôles de pistolets VI de Bertall

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Photographie ci-dessus : Illustration par Bertall de La Comédie de notre temps (1874 – 1876) avec un ancien romantique : « ANCIEN JEUNE FRANCE 1838. Souvenirs et regrets du vrai libéralisme, de la jeunesse vraie, du vrai chapeau. » Le libéralisme n'a évidemment rien à voir ici avec la doctrine économique, le mot exprimant à cette époque tout ce qui tourne autour de la liberté.

Autres exemples ci-dessous provenant de la même source.

Les illustrateurs français de la mode du XIXe siècle sont nombreux, mais les ‘meilleurs’ sont rarement classés comme des illustrateurs de mode, car polyvalents et à la pointe du progrès des dernières techniques de diffusion.

Durant ce siècle, la lithographie est un de ces nouveaux procédés. Elle est plus adaptée pour prendre la mode sur le vif, dans le mouvement. Au XIXe, elle n’est pourtant jamais employée par les journaux de mode qui lui préfèrent la gravure. C’est donc dans des revues publiant des caricatures que l’on retrouve ces témoignages.

Dans mes articles sur les « Drôles de pistolets », je présente plusieurs de ces artistes. J’ai donné l’exemple d’Alfred Grévin (1827 – 1892) (voir ici et ici) , de Cham (1818 – 1879, voir ici), de Félix Nadar (1820 – 1910) ici et de Charles Vernier (1813 – 1892) ici.

Avant ces lithographies, certains artistes du même genre publient par l’intermédiaire de la gravure des dessins sur les mouvements de la mode du moment, comme Horace Vernet (1789 – 1863), Carle Vernet (1758 – 1836), Louis-Marie Lanté (1789 – 1871) et Georges-Jacques Gatine (1773 – 1824), voir ici.

M. d’Arnoux, dit Bertall (1820 – 1882), réalise à la fois des gravures en particulier pour des journaux de mode et des lithographies pour d’autres revues. Il fait le lien entre des anciens illustrateurs de mode comme H. Vernet ou L.-M. Lanté (voir lien précédent) et les nouveaux utilisant la lithographie. Il est aussi un des pionniers de la photographie et réalise des portraits qui donnent une idée des modes d’alors.

La photographie ci-dessous, réalisée par l’atelier de Bertall (peut-être par le dessinateur lui-même), pourrait être celle d’un gentil homme tel que Cham les dessine (voir l’article Drôles de pistolets III : Les « gentils hommes » de 1846 !). Il en a plusieurs caractéristiques : Les cheveux frisés (ici artistiquement ondulés), la barbe et la moustache très fournies, la cravate un peu grosse nouée à l’horizontal et le pantalon et le gilet à motifs géométriques, généralement des carreaux mais ici des pois. Ce cliché est un portrait-carte, une carte de visite (voir cet article sur le sujet de ces cartes) que l’on se fait faire avec sa photographie, réalisé par l’atelier Bayard & Bertall, « rue de la madeleine N°15 bis » à Paris. D’après la BNF, il s’agit d’un « Atelier de photographie formé par Bertall et Hippolyte Bayard au début des années 1860 jusqu’à 1866 ». J’ai acheté cette carte de visite pour le personnage, et ai été très agréablement surpris de constater, a posteriori en regardant le dos de celle-ci, qu’elle provenait de l’atelier du caricaturiste de modes !

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Les œuvres de Bertall sont les premières à avoir suscité mon intérêt pour les représentations des merveilleux du XIXe siècle en dehors des traditionnelles revues de mode, en particulier son livre en trois tomes La Comédie de notre temps, le troisième étant intitulé La Vie hors de chez soi, publiés de 1874 à 1876. On peut les lire ici : tome I, tome II et tome III. Cet ouvrage est vraiment dans l’esprit de la petite maîtrise parisienne du XIXe siècle, avec un amour pour ces petits riens qui produisent les gens, et en particulier les merveilleux… qui composent des vies qui jouent leur spectacle avec leur propre fantaisie, empruntée à un air du moment faisant de chacun un comédien et un spectateur afin de savourer le plus entièrement possible cette comédie du temps, de la modernité… une modernité qui passe vite, se renouvelant tout le temps, mais laissant derrière elle des sourires de chiffon si bien croqués par Bertall, avec des traits simples mais d’une grande finesse, et un véritable amour de la vie parisienne et des Parisiens, en particulier des plus originaux qui mettent du chic dans des petits riens qui ensemble forment un grand et beau tout. Ce sont des réminiscences des hautes notions du rythme de l’Ancien Régime et de son panache, feu d’artifice continuel, qui s’éteint progressivement au XIXe siècle, ne laissant que quelques étincelles, aujourd’hui complètement mortes, mais dont des braises sont toujours présentes dans le cœur de certains. De toutes les façons, comme dit le Petit Prince, une sorte de petit-maître enfant blondin imaginaire : On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux.

Les Petits-maîtres de la Mode
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Comme on le constate ci-dessus, au XIXe siècle les danses pratiquées dans les bals sont loin d'être monotones.
Les Petits-maîtres de la Mode
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Drôles de pistolets V : Le gandin et les grisettes

Merveilleuses et Merveilleux

Les petits-maîtres sont des adolescents ou des jeunes adultes. Évidemment, on compte aussi de vieux petits-maîtres, de vieux beaux (ou ex-beaux) et autres décatis, mais ceux-ci sont beaucoup plus rares et d’une génération précédente. Donc, comme beaucoup d’adolescents et de jeunes adultes de sexe masculin, ces gandins sont attirés par les filles ! S’ils fréquentent les petites-maîtresses, ils ne dédaignent pas aller butiner ailleurs, où les demoiselles sont aussi jolies mais de condition plus modeste. Les comédies des XVIIe et XVIIIe siècles mettent souvent en scène des petits-marquis, petits-maîtres ou autres jeunes chevaliers lorgnant du côté de la servante de la petite-maîtresse. Les grisettes font aussi l’affaire, surtout dans le Paris du XIXe siècle où celles-ci travaillent pour la plupart dans le secteur de la mode et sont coquettes, d’autant plus qu’elles ne sont souvent pas très farouches et beaucoup moins maniérées et ‘précieuses’ que les merveilleuses, cocodettes et autres crevettes. Les petits-maîtres et les petits-maîtresses ne sont pas tous non plus de haute condition… loin de là… Ils prétendent souvent, font des manières, entretiennent le mystère… Ils ont des allures qui les mettent au-dessus du style commun. Leur jeunesse leur permet de s’habiller élégamment ‘d’un rien’ dans un goût nouveau. Ils se vêtent différemment de la génération qui les précède. Si les habits sont auparavant longs, ils les raccourcissent ou les rallongent, et ainsi de suite dans un esprit de contradiction caractéristique permettant à la jeunesse du jour de s’affirmer, de se différencier et ainsi d’entrer dans sa vie autonome d’adulte.

Ci-dessus : Lithographie provenant du journal Le Charivari, du 1er décembre 1846 (le numéro inscrit est sans doute celui qu’a donné l’auteur à cette estampe dans la suite), de la série « Les grisettes », signée de Charles Vernier, (1813 – 1892) et ayant pour légende : « – Je vous présente mon ami Jules Frémichon…… il est le boute-en-train de la ville…… à Chaumont !…. » Ici des gandins noceurs draguent des modistes ou des chapelières. Charles Vernier a représenté les modes nouvelles dans des revues humoristiques, en particulier dans Le Charivari : les « travestissements parisiens », les bals de l’Opéra, les « physionomies des bals publics », les modes de Longchamp, les grisettes, etc. Le Charivari, qui serait le premier quotidien illustré satirique du monde, fondé le 1er décembre 1832, publie parfois des gravures de mode à la manière des journaux de mode de son époque.

Ci-dessous : Lithographie de la même série, du même auteur, du même journal, sans doute de la même année que précédemment et ayant pour légende : « Le siège de Sarragosse au Château rouge. – Voilà un quadrille un peu chochnosophe !….. mais ça ne fait rien, il devrait être défendu de faire des pluies de feu comme ça dans un lieu public où il y a tant de femmes enflammables [ainsi écrit] !….. » Nous sommes au bal parisien de Château rouge. La terminologie est un peu martiale, comme c’est la mode en particulier depuis le calicot. Le terme de « chochnosophe » est alors en vogue. Je renvoie à mes livres ceux qui ne connaissent pas ces termes et leur contexte. Les grisettes sont moins coquettes que ces gandins qui sont peut-être des calicots, des jeunes gens travaillant à Paris, des étudiants ou bien issus d’une jeunesse plus dorée. Je le répète, les styles comptent davantage que les conditions dans la petite-maîtrise.

Merveilleuses et Merveilleux

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L’armure : l’ancêtre du vêtement moderne

Les Tudors

Photographies ci-dessus provenant de l’article Les Tudors.

Aux XIIIe – XIVe siècles, s’opère un grand changement dans le vêtement occidental. On passe de l’un majoritairement composé d’une tunique et d’un manteau, à un autre principalement taillé et à la source de la manière de se vêtir actuelle. Je me suis longtemps demandé pourquoi ?

Durant l’Antiquité gréco-romaine, femmes et hommes s’habillent d’une tunique plus ou moins courte et d’un manteau drapé plus ou moins long. Au nord de la Méditerranée, le temps étant moins clément, certains se couvrent notamment les jambes avec ce qui est l’ancêtre du pantalon : la braie, ou bien avec ce que l’on appelle plus tard « le bas de chausse », une sorte de bas généralement de laine.

Au Moyen Âge, dans ce qui constitue l’actuelle France, on s’habille encore plus ou moins comme durant l’Antiquité jusqu’au XIIIe siècle. Les deux sexes portent deux tuniques (une de dessous et une de dessus), appelées « robes », et un manteau, tissu non cousu, tenu par une agrafe. Selon la condition de chacun, ces effets sont plus ou moins longs. Toutes les professions n’ont pas non plus les mêmes. La braie, les chausses et des vêtements plus taillés sont en particulier présents dans les métiers qui demandent des efforts physiques et ceux de la guerre. Comme je l’écris dans Les Petits-maîtres du style, Charlemagne (vers 742 – 814) s’habille dans la vie de tous les jours de manière franque, avec une robe (chemise) et un haut-de-chausses (braie gauloise) en lin. Par-dessus, une autre robe (tunique moulante) est entourée d’une ceinture de soie. Des bas-de-chausses (sans doute en laine) couvrent la partie inférieure de ses jambes et sont entièrement ceintes de bandelettes. Ses pieds se glissent dans des sandales. Un justaucorps de fourrure (peau de loutre) en hiver protège sa poitrine et ses épaules du froid. Son seul manteau est la saie (aussi écrit saye) des Vénètes (manteau court tenu par une agrafe au niveau de l’épaule). Son baudrier et la poignée de son épée sont en or ou argent. Les jours de grandes solennités cette dernière est enrichie de pierreries, son justaucorps est brodé d’or, ses souliers ornés de pierres précieuses, sa saie retenue par une agrafe d’or, et il porte un diadème d’or et de pierreries. Par deux fois uniquement, devant le Pape (Adrien Ier puis Léon III) lors de séjours à Rome, il s’affuble de la longue tunique, de la chlamyde et de la chaussure romaine, tenue qui reste celle de l’aristocratie en Europe à l’époque. La base de la ‘manière franque’ est donc, comme durant l'Antiquité, constituée de tuniques et d’un manteau drapé auxquels s’ajoutent les chausses ; sinon, on s’habille à la romaine.

À partir du XIIIe siècle, les habits deviennent progressivement beaucoup plus taillés, avec l’abandon progressif de la tunique (robe) chez les hommes, la chemise de dessous (ancêtre de la chemise actuelle) restant souvent la seule tunique encore employée chez ceux-ci à l’époque moderne, et l’usage des chausses et du pourpoint chez les hommes. L’habit devient donc beaucoup plus taillé, beaucoup moins drapé, et beaucoup plus ajusté au corps. Alors qu’auparavant il se pose sur ce dernier, dorénavant il sculpte la silhouette.

Depuis le dernier quart du Moyen Âge et jusqu’à aujourd’hui, l’habillement masculin garde une même base constituée de la chaussette (bas de chausse, bas, chaussette) du pantalon (braie, chausse, haut-de-chausse, culotte, pantalon), de la chemise, du gilet et de la veste, ces deux derniers prenant différents noms (pourpoint, juste-au-corps, veste, gilet, etc.) et du manteau.

Comment est-on passé du drapé au vêtement taillé, de l’habit enveloppant le corps à celui qui le sculpte ? Ce changement radical ne peut s’expliquer que par la sophistication des armures qui, en particulier à partir du XIIe siècle, deviennent des protections dans lesquelles on glisse le corps. Du reste, en même temps que l’habillement masculin devient très cousu et ajusté, il se rigidifie d’une manière parfois extrême, avec l’aide de multiples procédés dessinant la silhouette : rembourrage, amidonnage, boutonnage, vertugadin, etc., ce qui est particulièrement le cas au XVIe siècle.

Il n’est pas rare que le vêtement militaire impose de ses caractéristiques dans la mode masculine et même la féminine, comme pour le corset, le col haut et rigide, etc. L’armure non seulement doit avoir un rôle de protection, mais elle se doit d’être un minimum fonctionnelle afin d’altérer le moins possible les mouvements. Chaque partie est donc travaillée de manière autonome, et le tout assemblé. Il en est de même avec le vêtement moderne, depuis le dernier quart du Moyen Âge. Chez les deux sexes les manches sont souvent indépendantes et cousues, parfois à même le corps, le col peut être rapporté ainsi qu’une multitude d’autres éléments de l’ajustement afin d’être paré mignotement, comme on le dit au Moyen Âge, ornements qui pour la plupart n’existent pas avant le XIIIe siècle et qui sont très nombreux en particulier durant l’Ancien Régime. J’en donne une liste dans mon livre sur les Merveilleuses & les merveilleux.

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Drôles de pistolets IV : Les petits-crevés

Merveilleuses et merveilleux

Après les gandins (voir ici et ici) et les gentils hommes (voir ici), voici d’autres drôles de pistolets : les petits-crevés du Second Empire  !

Ci-dessus : « Cours d’anthropologie comparée, – par Nadar. » « –  Mossieu est d’un pays de vignobles ? –  Pourquoi cela, belle dame ? –  Parce que depuis trois ans que je vous rencontre, je vous vois toujours grêlé. » Cette lithographie est de Félix Nadar (1820 – 1910) et représente un petit crevé avec son apparence grêle, non seulement par sa corpulence, son attitude (il semble 'crevé') mais aussi par son acné. Le décor est celui d’un bal.

En 1867, ces personnages sont tellement à la mode que de nombreuses caricatures, ainsi que des chansons sont réalisées sur eux. Plusieurs ouvrages sont aussi édités, comme Cocottes et petits crevés d’Édouard Siebecker avec des dessins d’Alfred Grévin, Nos petits Crevés, attaque et riposte une pièce de théâtre d’un auteur inconnu et Les Petits crevés de MM. Alexandre Flan (1824 – 1870), Émile Lazare Abraham (1833 – 1907) et Jules Prével (1835 – 1889).

Ce dernier exemple est une pièce en quatre actes jouée la même année que l’édition ci-dessous. Comme son titre l’indique, ce vaudeville (à cette époque comédie entrecoupée de chansons) met en scène des crevettes et des petits-crevés. Dans le premier acte, un souper déguisé est organisé par ces jeunes gens. Les crevettes sont habillées en grisettes et les petits-crevés en muscadin, merveilleux, incroyable, dandy et le cinquième restant dans sa tenue de petit-crevé. On apprend beaucoup sur ce dernier genre et l’univers des cocodettes, biches, daims, lorettes, etc.

L’histoire est simple : Lors d’un souper déguisé les crevettes annoncent à leurs partenaires masculins qu’elles ont décidé de les abandonner, afin d’être libres pour l’exposition universelle parisienne de trouver des maris parmi les étrangers venus pour l’occasion. Au second acte, le petit crevé principal voit arriver chez lui, depuis la Bretagne, son oncle et sa cousine qui souhaitent se rendre à l’exposition universelle. Ceux-ci trahissent ses origines populaires. Son valet (cocher), qui croyait être au service d’un aristocrate, le quitte ne voulant pas travailler pour la roture. Le troisième acte se déroule sur le boulevard. Les crevettes, qui n’ont pas réussi à trouver de riches maris à l’exposition, veulent récupérer leurs crevés. Elles prennent l’oncle pour un riche voyageur Turc venant de l’Orient déguisé en paysan, alors qu’il vient de la campagne de Lorient en Basse-Bretagne. Au quatrième acte, évidemment tout est révélé et elles retrouvent leurs anciens amants.

Ce n'est pas du grand théâtre, mais doit être alors amusant à regarder ! Les comédies joyeuses sont très nombreuses durant l'Ancien Régime (opérettes, vaudevilles, etc.) ainsi que toutes sortes de spectacles gais (cabarets, cafés-concerts, etc.). Cela est en partie ou entièrement mêlé de musique et de chansons.

Au sujet de Félix Nadar, voir aussi cet article, c'est un caricaturiste ainsi que l'un des premiers photographes, comme l'est Bertall (1820 – 1882), un autre caricaturiste et photographe d'avant-garde dont il sera question dans un prochain article. Tous deux jouent un rôle important dans la diffusion des images de mouvements de mode et de leurs petits-maîtres.

Merveilleuses et merveilleux

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Une Marie-Chantal

Dans cet extrait du film Femmes de Paris (1953) de Jean Boyer (1901 – 1965), une Marie-Chantal est jouée par Micheline Dax. Ce genre de dame maniérée est immortalisé par Jacques Chazot (1928 – 1993). Il lui donne son nom, et compose de petites histoires drôles dont elle est le sujet, puis des articles dans la revue de mode Elle, avant de publier, en 1956, Les Carnets de Marie-Chantal. On retrouve ce personnage dans Les Petits maîtres de la mode et Merveilleuses & merveilleux.

Les Marie-Chantal sont sans doute les dernières coquettes. La coquetterie est autrefois, parfois ou souvent (je n'ai pas de statistiques sur le sujet), une sorte d'armure que certaines femmes portent afin d'affirmer leur liberté dans un monde dominé par les hommes. La libération féminine et l'égalité hommes-femmes, avec le droit de vote (1944) et la pilule contraceptive (1968) notamment, changent la donne. Pourtant, de la coquetterie serait nécessaire de nos jours, chez les deux sexes, car c'est l'être humain dans son entier qui est chaque jour humilié ou qui s'humilie par son aliénation.

D'une manière générale, l'extravagance est une revendication d'autonomie. C'est pour cette raison que les mouvements de mode naissent et se développent pour la plupart chez les adolescents et jeunes personnes, s’émancipant de leur enfance et de la tutelle familiale, en créant et suivant les rythmes nouveaux, ou en se démarquant, comme le font les Marie-Chantal, qui ressemblent à de véritables extraterrestres ayant leurs us et coutumes assez 'extraordinaires', jugées comme ridicules et sans doute jouées consciemment ou inconsciemment par elles de cette manière. Le second degré a son importance, surtout dans le monde de la petite-maîtrise qui interprète sérieusement le jeu de l'inconséquence, de la futilité...

En 1955, Judith Magre (née en 1926) joue le personnage de Marie-Chantal au théâtre La Fontaine. « Mais QU’EST-CE QUE C’EST que celui-là… Il est BAROOOOQUE ! » dit-elle à un moment de la pièce. Ce genre de réplique est déjà présente chez les coquettes des XVIIe et XVIIIe siècles mais plus du tout de nos jours.

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Politesses et expressions imagées et fleuries

Il suffit que quelqu’un m’explique comment être poli, ce qui m’arrive relativement souvent, pour que je n’exprime plus aucune politesse… et il m’est difficile ensuite d’avoir envie d’en avoir vis-à-vis de ces personnes qui de plus me semblent très éloignées de mes notions. J’ai bien conscience que ces dernières sont très restreintes… mais tant que je ne vois pas en quoi, je ne m’abaisse jamais à être poli par force. Pour moi, la politesse est avant tout un plaisir… un bonheur d’être avec… une sorte d’amour, moins fort que l’amitié… mais tout de même… un amour de l’humanité et du vivre ensemble… un plaisir donc. Lorsque cela est une contrainte, cela devient une contrariété. J’ai bien conscience que beaucoup attendent de la politesse à leur égard, comme un dû, une obligation. Si on ne leur accorde pas, certains peuvent être violents. Mais elle ne consiste pas à se comporter comme une machine, un robot, un être déshumanisé. Ce n’est pas l'expression d'une rigidité. Elle n’est pas non plus quelque chose derrière laquelle on se cache. Elle est une ouverture de soi vers l’autre et de l’autre vers soi, avec tact et retenue bien sûr. Sans cette réciprocité, il ne peut y avoir de politesse. Les manuels de savoir-vivre et autres leçons du même genre ne donnent que des outils. Un outil n’est pas une fin en soi, il n’est qu’un instrument. Comme pour la musique, il ne suffit pas d’exhiber un instrument pour savoir en jouer. Enfin ce que j’en dis… Personne ne m’a jamais complimenté pour mes manières, si ce n’est quand j’étais enfant. Peut-être suis-je trop sensible, ce qui me donne l’apparence d’un être rugueux… voire antipathique. Ce qui est sûr, c’est que l’on me traite constamment d’impoli, de discourtois… et à chaque fois je ne trouve pas que ce soit le cas. Je me fais même régulièrement agressé pour cela. Peut-être ne suis-je pas à la bonne époque. Alors j’écris, j’écris et j’écris encore, comme le 'cancre' de l’école de Jacques Prévert : « Avec des craies de toutes les couleurs / Sur le tableau noir du malheur / Il dessine le visage du bonheur. »… ou, dans mon cas, essaye de le faire, avec des compositions verbales qui ne sont qu'une musique, un amusement, un partage gracieux, car il n’est pas besoin de longues explications aux gens intelligents : Intelligenti pauca !

La politesse change selon les cultures et avec le temps. La principale forme de salutation française, qui n’est presque plus du tout en usage mais qui l’était quotidiennement dans l’Ancien Régime, est bien sûr la révérence, ou ‘salut à la française’, depuis celle qui se pratique avec une génuflexion prononcée des deux genoux, jusqu’à la simple inclinaison du haut du corps, voire simplement de la tête (mais découverte chez les hommes ou la main au chapeau).

En signe d’un au revoir, il y a encore peu de temps, on pouvait dire un « À l’avantage ! » qui signifiait : « À l’avantage de vous revoir ! ». Aujourd’hui on dit encore parfois « Au plaisir », pour « Au plaisir de vous revoir ».

Enfin les politesses oubliées sont nombreuses et je n’ai pas fait de recherche dans ce sens.

Évidemment, le gandin évite toutes grossièretés, mais il est inutile d’être poli vis-à-vis de gens malhonnêtes et situations que l’on considère comme grossières  ; ce qui serait une lâcheté. Appeler un chat un chat n’est pas vulgaire, c’est la vérité. Être mielleux n’est pas une forme de politesse, ni, je le répète, cacher des ordures derrière la politesse. Cette dernière n’est pas non plus une soumission.

L’interjection, bien que parfois dangereuse, peut même être salutaire. L’origine de ce terme exprime pourquoi. Il vient du latin interjectio : jeter entre, intervalle… Il s’agit d’une parenthèse dans l’espace, d’un moment rapide que l’on ne maîtrise que peu, une insertion cathartique. Il est important de ne pas garder en soi les agressions extérieures, sinon on devient malade. Il est souvent peu aisé de ne pas les laisser entrer. Il faut donc trouver un moyen de les évacuer. Comment ?

Dans la rapidité de la surprise, il est parfois difficile de ne pas exprimer un juron. Les petits-maîtres ont souvent répugné à en formuler… Certaines coquettes du XVIIe siècle ne pouvaient pas même imaginer prononcer le mot « fesse », employant à la place une circonvolution ou une circonlocution (non ce n’est pas un gros mot).

De nos jours, les films américains et même anglais sont parfois truffés de termes obscènes… et dans les français on en entend de plus en plus. Le gandin évite bien sûr d’en dire. S’il lui arrive d'être surpris, dans la faiblesse d’un instant d’égarement, qu’il utilise les mots ci-dessous. Pour cela qu’il s’entraîne…

En latin, « ordure » se dit caenum. C’est un peu long. « Vil » est très bien. Cela signifie : bas, abject…, avec la même étymologie que « vilain » et « vilenie ». Une avilance est un opprobre, un outrage, une injure, une infamie.

Un « zut » peut être suffisant, mais n’est pas très cathartique ; « purée » peut-être un peu plus. Un simple « ouahou » suffit à évacuer la gêne. Mais « zut » est plus précieux. Ce mot viendrait du latin ut. « Zut », « ut », « hut » et « flûte » sont des interjections semblables employées depuis longtemps. Le ut est aussi la première des notes de la gamme et de l'échelle des sons. En ancien français, le gaméut désigne, semble-t-il, la base d'un savoir.

On peut exprimer son mécontentement par un « fat », ou bien par « arsouille » ou « cuistre ». Un arsouille est une personne vile, une canaille. Un cuistre est un imbécile qui se proclame savant et qui a de la prétention à briller.

On entend beaucoup de personnes dire « p_ _ _ _ _ ». Je me rappelle, étant enfant, m'étant renseigné afin de savoir ce que ce mot signifiait. « Pitié » peut le remplacer, ou bien un autre assez joli et ancien : « pitaut », qui veut dire campagnard. Ce terme, non seulement se substitue parfaitement au premier, mais en plus remémore une atmosphère rurale. Il a sans doute une connotation assez péjorative, car « piteux » ou « pitoyable » ont la même racine. Pierre de Ronsard (1524 – 1585) l'emploie dans ce passage d'un de ses poèmes :

« Je voudrais être un pitaut de village,
Sot, sans raison et sans entendement,
Ou fagoteur qui travaille au bocage :

Je n'aurais point en amour sentiment. »

Traiter une personne de « Béotien » équivaut à lui dire qu’elle est un peu 'rustre', sans savoir un peu fin. Mieux encore est « béotiste » ; ce n’est pas dans le dictionnaire mais « béotisme » si, et cela ajoute une pointe personnelle marquant la distanciation avec le personnage. Certains préféreront peut-être « Pharisien », ce qui signifie hypocrite. Ce mot fait référence à la culture chrétienne, alors que le précédent à l'Antiquité humaniste.

Une personne stupide ou impertinente est une ou un pécore. Une pecque est une femme sotte et prétentieuse. Une gaupe est une femme malpropre et désagréable. Il faut faire attention à ne froisser personne, car les imbéciles n’aiment pas être traités comme tels… Ils préfèrent qu’on les trouve amusants. Du reste, le grotesque est une des bases du comique… du tragique aussi… Tout cela est du domaine de la comédie ! Donc mieux vaut dire des mots qui font sourire, sans piquer afin de ne pas aggraver la situation, quitte à paraître ridicule; le principal étant que ces mots ne soient pas pris en trop mauvaise part, et que l’on ne se sente pas honteux de ce qu’ils expriment. Et puis pourquoi être méchant ? S'abaisser à l'être est de la bêtise.

Dans le cadre de la circulation sur roues, traiter un mauvais conducteur de « charretier » (conducteur de charrette) est plutôt amusant.

Les Québecois ont d’intéressantes interjections, comme « gué » qui exprime la joie, « accré » qui est un signal avertissant d'un danger et « accré gué » qui veut plus ou moins dire qu'il faut faire attention. « Acré » (méfiance !) ou « acrie », « accrès »… (l'orthographe n'est pas établie pour ce mot) était encore utilisé en France il y a quelques dizaines d’années.

Mais peut-être en connaissez-vous de meilleurs ?

Pour conclure, je me permets d'adresser aux lecteurs de cet article, bons entendeurs, l'expression de mes sentiments distingués ! Les sentiments au sens large sont tout ce que nos sens (âme comprise) perçoivent. Exprimer ses sentiments distingués consiste donc à faire part de (partager) ce que l'on possède de plus fin.

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Merveilleuses & merveilleux