Le blog de La Mesure de l'Excellence
Photographie : Couverture du
Marie-Claire de février 1940 (n°155) avec une photographie de femme dans un style très zazou. Elle est élégante ; son chapeau a des couleurs fraîches, et elle est maquillée d'une façon
caractéristique : rouge profond sur les lèvres, visage pâle rehaussé d'un léger pourpre sur les joues, yeux soulignés.
Le zazou fait partie de la lignée des
petits-maîtres. Le terme viendrait d’une onomatopée. Ses habits rappellent ceux du gommeux dont certaines images le
montrent avec une veste longue et quadrillée (voir article du 5 décembre intitulé : Le
Gommeux). Le zazou, dont l’origine remonte juste
un peu avant la seconde guerre mondiale (qui a 20 ans pendant cette guerre), est par contre en décalage avec la génération précédente (qui a 20 ans pendant la première guerre mondiale). Le type
même de cette dernière porte un chapeau de paille de canotier à la Maurice chevalier (1888-1972), les cheveux courts, un costume serré trois pièces élégant, boutonné assez haut et plutôt sombre
(bleu marine …), des guêtres blanches sur des chaussures noires, une canne … Le zazou a les cheveux longs et huilés, porte une longue « veste quadrillée » (à grands carreaux) ample qui
lui tombe sur les cuisses avec de nombreuses poches à revers et souvent plusieurs martingales ce qui est assez provoquant à une époque où le tissu est rationné et en complet décalage avec le
costume fasciste, une chemise à col haut qui prend le cou tenu par une épingle, une cravate étroite faite de toile ou de grosse laine, un costume croisé à quatre boutons et à grande encolure,
serré au niveau du bassin. Le gilet peut être de couleur, le plus souvent dans un ton en harmonie avec le costume. Le pantalon est étroit et froncé. Le parapluie remplace la canne mais reste
fermé. Les carreaux qui sont à la mode au moins depuis le XIXe siècle dans la jeunesse parent non seulement les vestes mais aussi les jupes, les parapluies et jusqu’aux voitures de certains
zazous. La chanson Ils sont zazou que je retranscris un peu plus loin dépeint cet accoutrement. Évidemment
toutes les fantaisies sont possibles mais c’est le type récurrent. Les femmes zazous ont de longs cheveux souvent blonds, bouclés ou tressés. Elles sont fardées avec un rouge à lèvre voyant et
portent des lunettes noires. La veste est carrée au niveau des épaulettes. La jupe est courte et plissée. Leurs bas sont rayés ou même à résille et les chaussures avec des semelles de bois
colorées et épaisses. Depuis l’arrivée du jazz en France, et l’époque swing de l’entre-deux-guerres, le jeune français à la mode s’extasie devant les nouveaux airs venus d’Amérique (du nord et
d’Amérique latine). Le débarquement des alliés ne fait qu’accentuer cela. Le rock’n’roll prend petit à petit la relève. Pendant l’occupation, la vie du zazou parisien n’est pas de tout repos.
Surtout à partir de 1942 où semble-t-il on assiste aux premières rafles et rossées de ces élégants dans les rues. Cependant ce mouvement perdure. Pour
f
aire passer les chansons américaines, on les réécrit en Français … et ça marche ! On ne fauche plus le persil ; mais
on continue à « faire » la place une telle, les Champs-Élysées (à la terrasse du Pam Pam) ... enfin
tous les lieux parisiens de grande promenade. On se réunit pour danser et écouter de la musique parfois dans des caves ; mais le plus souvent dans des surprise-parties, dont le style ne
change pas beaucoup de celui du film La Boom de Claude Pinoteau (1980), quand on a à faire à des adolescents
de 14-17 ans. Il n’est pas nécessaire de projeter des idées libertaires, révolutionnaires, politiques ou autres sur des jeunes qui sont simplement de leur âge, parfois dans un contexte
difficile. Voici les paroles de Je suis Swing (78T de 1939) de Johnny Hess : « La musique nègre et
le jazz hot / Sont déjà de vieilles machines / Maintenant pour être dans la note / Il faut être swing / Le swing n'est pas une mélodie / Le swing n'est pas une maladie / Mais aussitôt qu'il vous
a plu / Il vous prend et n'vous lâch'plus / Oh! je suis swing / Oh! je suis swing / Zazou, zazou, je m'amuse comme un fou. » Maintenant le texte de Ils sont zazous de Johnny Hess et Maurice Martelier (1942), interprété par Charles Trenet : « Les ch'veux tout
frisottés / Le col haut de dix huit pieds / Ah! ils sont zazous / Le doigt comm'ça en l'air / L'veston qui traîne par terr' / Ah! ils sont zazous / Ils ont des
pantalons d'une coupe inouïe / Qui arrive un peu au d'sous des g'noux / Et qu'il pleuve ou qu'il vente ils ont un parapluie / Des gross's lunett's noires et puis surtout / Ils on
l'air dégouté / Tout ces petits agités / Ah! ils sont zazous ». En 1943, Raymond Vincy écrit Y a des zazous : « Un faux col qui monte jusqu'aux amygdales / Avec un veston qui descend jusqu'aux genoux / Les cheveux coupés jusqu'a l'épine dorsale / Voilà l'Zazou,
voilà l'Zazou […] Wa da la di dou da di dou la wa wa ! … » Pour les zazous, jouer l'esprit de contradiction est primordial.
Photographie : Carte possible
(14 x 9 cm) de vers 1945 représentant un zazou se baignant avec deux jeunes femmes zazous le prévenant : « - Quelle folle imprudence, Mr Zazou ! » Les baigneuses, bien qu'en maillot de
bain, ont le visage très maquillé ce qui est caractéristique de cette mode, et le baigneur porte des lunettes noires, la veste à carreaux et de grosses chaussures. Le caricaturiste se moque de la
frilosité et du caractère peureux du zazou. Les petits-maîtres sont souvent considérés comme craintifs voir lâches. En vérité c'est tout le contraire. Ils ont un sens de l'honneur très développé
et malgré leur apparence frêle sont souvent très courageux. C'est le cas des incroyables durant la Révolution et des zazous pendant la seconde guerre mondiale ou même des petits crevés. Leur
aspect délicat et leur côté insouciant leur permettent de continuer à afficher leur liberté même dans les moments les plus terribles de notre histoire.
Photographie : Couverture de
Ces gens de Sartre ville de Liliane Gaschet (Paris, Self,
1953, collection : Café de Flore). Roman reportage sur Saint-Germain-des-Prés et la faune du Café de Flore. Cette couverture est un petit résumé de la mode existentialiste : Sartre, le Café de
Flore, la Garçonne, l'intellectualisme nonchalant, les carreaux.
Au sortir de la guerre tout va beaucoup mieux. Les jeunes continuent à se
réunir dans les cafés et les caves. C'est l'époque des existentialistes. Si l’Existentialisme est une
philosophie dont Jean-Paul Sartre est le fer-de-lance, c’est aussi une véritable nouvelle vague établie dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris. Là se concentrent les lieux à la mode
avec certains cafés, caves (ou clubs) où on danse sur du jazz, théâtres, hôtels, restaurants et librairies. Le Lipp, le Flore et les Deux Magots sont sans doute les
plus connus de ces cafés qui tous se trouvent tout près de la place St-Germain-des-Prés. Parmi les caves, citons celles du Tabou, ou du Vieux-Colombier. Boris Vian (1920-1959)
publie en 1951 un Manuel de Saint-Germain-des-Prés où il donne moult détails de la vie palpitante de ce quartier. Avec l’Existentialisme, comme c’est le cas avec les mouvements littéraires et artistiques parisiens précédents,
se déploie un dandysme intellectuel appuyé par un sentiment de liberté d’après guerre qui continue avec la Nouvelle vague dès la fin des années 50 et trouve son paroxysme en mai 1968 avec le
mouvement étudiant de gauche contestataire. Le look ‘minet’ est très présent chez les hommes alors que les filles s’habillent (et parfois se coiffent) à la garçonne. Boris Vian donne une
description de ces jeunes gens : « SIGNALEMENT DE L’EXISTENTIALISTE De sexe masculin : - Chevelure en broussaille, retombant en boucles sur le front. (Voir le célèbre portrait
d’Arthur Rimbaud, patron des existentialistes). – Chemise ouverte jusqu’au nombril, hiver comme été. – Chaussettes de couleur vive, à raies horizontales multicolores. – L’existentialiste, n’ayant
pas de chevet, ne se sépare jamais du livre de Sullivan : " J’irai cracher sur vos tombes ". De sexe féminin : - Chevelure tombant droit jusqu’à la poitrine. – Dans les poches
de son pantalon, quelques souris blanches apprivoisées. – L’usage du fard est rigoureusement interdit. EMPLOI DU TEMPS DE L’EXISTENTIALISTE Type pauvre Au printemps et en été : de 11 h. à 1
h. : bain de soleil au " Flore ". A 1h. : déjeuner, le plus souvent à crédit, dans l’un des bistrots du quartier. L’un de ces bistrots, rue Jacob, est familièrement
appelé : " Les Assassins ". De 3 h. à 6h. : café, au " Flore ". De 6 h. à 6h. " : travail dans l’une des chambres où l’un des rares existentialistes a pu,
jusqu’à présent, se maintenir. De
6h. " à 8 h. : " Flore ". De 8 h. à minuit : " Bar Vert ". De minuit à 10 h. du matin : " Tabou ". Le
dimanche, le " Flore " est remplacé par les " Deux Magots ". Le samedi, le " Tabou " par le " Bal Nègre ". » On danse sur du be-bop. L’existentialiste
est un mélange de ce qui le précède (les avant-gardes du quartier Montparnasse d’avant la guerre et les zazous de l’occupation) et d’une réelle nouveauté. Les intellectuels, les poètes y ont une
place importante, comme le tout-venant. Quant à Saint-Germain-des-Prés, si les intellectuels le remettent à la mode dès les années 30, il est à remarquer que Bertall dans
La Comédie de notre temps, écrit en 1874 que ce quartier (le faubourg Saint-Germain) est
chic.
Au XXe siècle (jusqu’aux années 70), on rencontre une forme de ‘gandisme’ politique de gauche comme de droite. Ces gandins là sont intellectuels et militants. Cependant il est important de signaler que le gandin ne suit pas de clivages politiques établis. Le crédo qui le définit comme tel est une véritable élégance, modernité, innovation, beauté, énergie… Enfin, il est nécessaire de dire que les petits-maîtres français n’expriment pas toujours leur beauté par de l’ultra-chic. Parfois, la recherche de leur toilette est dans le négligé. Souvent, ils expriment la modernité, l’inventivité, la coupure avec la mode qui les précède. Il en est ainsi avec le grunge qui venu des Etats-Unis se retrouve dans les années 90 en France avec son no-style adolescent. Il est à remarquer que depuis le no-future punk et la new-wave mécanique, le no-style est vraiment l’apanage de la fin du XXe siècle et du tout début du XXIe. Nous reparlerons de cela avec le branché, phénomène lui aussi très parisien.
Photographie : Les Temps Modernes. Revue de Jean-Paul Sartre.