Une édition très rare de Histoires ou contes du temps passé de Charles Perrault

FrontispiceDetail300.jpg© Photographies et texte cité provenant du catalogue de la vente aux enchères de ce livre par la maison Binoche et Giquello. M. Dominique Courvoisier est l'expert de cette vente. Il est aussi expert à la Bibliothèque nationale de France et membre du Syndicat français des experts professionnels en oeuvres d’art.

Les ventes aux enchères qui ont lieu en ce moment à Paris sont particulièrement belles. Des exemples ici.

Cela fait longtemps que je n'ai pas évoqué les livres anciens de contes pour enfants. En voici un présenté aux enchères par la maison Binoche et Giquello aujourd'hui 9 décembre à 16h30. Il s'agit de Histoires ou contes du temps passé. Avec des moralitez, Paris, Claude Barbin, 1697, par Charles Perrault (1628-1703). Cet in-12, dans sa reliure d'époque, est présenté comme une « ÉDITION ORIGINALE DES CONTES DE PERRAULT, L'UNE DES PLUS RARES ET DES PLUS PRÉCIEUSES DE TOUTE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. »
Voici ce qu'en dit encore M. Dominique Courvoisier, expert de la vente et auteur des recherches très intéressantes présentées ici, que je me permets de citer in extenso : « Elle réunit huit contes en prose, chacun illustré d’une vignette sur cuivre : La Belle au bois dormant, Le Petit chaperon rouge, La Barbe bleue, Le Maistre chat ou le chat botté, Les Fées, Cendrillon, Riquet à la Houppe, Le Petit Poucet. Le frontispice, qui représente trois enfants écoutant une paysanne leur contant des histoires tout en filant au coin du feu, est signé Antoine Clouzier, à qui est attribuée la gravure des vignettes ; un titre figure en arrière-plan : contes de ma mère Loye.
Le recueil est dédié À Mademoiselle (Élisabeth-Charlotte d’Orléans, nièce de Louis XIV). L’épître dédicatoire est signée  P. Darmancour, c’est-à-dire Pierre Perrault Darmancour (1678-1700), au nom duquel est consenti le privilège, le plus  jeune fils de Charles. De nombreux historiens et bibliographes ont tiré de cette dédicace des preuves que les contes  avaient été écrits par Pierre Perrault (voir Le Petit en particulier). On notera aussi que l’exemplaire de la Sorbonne porte sur le titre la mention manuscrite de l’époque par Darmancour, surmontée d’une seconde mention d’une main du  XVIIIe siècle corrigeant la première en Perrault fils de Charles. Il est aujourd’hui admis que l’un et l’autre ont collaboré  à l’écriture des contes, sans que l’on puisse déterminer avec exactitude la part de chacun.
Titre300De cette édition anonyme de 1697 on a toujours distingué deux types d’exemplaires, l’un avec un errata, l’autre sans le  feuillet d’errata et avec les fautes corrigées, ceux-ci dénommés premier état ou second état de l’édition originale. L’errata comprend 8 fautes à corriger :  On aurait pu y ajouter quelques erreurs dans les titres courants : de La Barbe bleue notamment, p.67 (La Berbe bleüe), et p.75 (La barbe. Bleüe). Ces fautes sont, elles aussi, comme celles que signale l’errata, corrigées dans la deuxième  édition de 1697. Une toute dernière faute, qui semble avoir échappé à tous, p.93 du Chat botté : le marquis de Carabas  est dénommé comte de Carabas, cette erreur est d’ailleurs reproduite dans la seconde édition et dans celle de 1707  annoncée comme réimpression exacte de l’originale.
Des récentes recherches et des comparaisons minutieuses entre les exemplaires des deux « états » ont permis de distinguer deux éditions différentes. Ces éditions ont une collation identique et proviennent du même atelier typographique. Jean- Marc Chatelain, conservateur à la BnF, Réserve des livres rares, dans l’ouvrage dirigé par Claire Badiou-Monferran,Il était une fois l’interdisciplinarité. Approches discursives des Contes de Perrault, a fait le point sur la question : Il apparaît que l’atelier typographique responsable de l’édition originale ne s’est pas contenté de remaniements très ponctuels à l’intérieur d’une composition typographique d’ensemble qui serait restée inchangée, mais a procédé au contraire à une recomposition complète de l’ouvrage, à la seule exception de l’épître dédicatoire. Il convient donc d’abandonner la distinction de deux « états » : il s’agit en réalité de deux éditions différentes.
NOTRE EXEMPLAIRE FAIT PARTIE DE L’ÉDITION ORIGINALE, QUI EST AUJOURD’HUI DE LA PLUS INSIGNE RARET
É.
LaBelleAuBoisDormant-300D’après Jean-Marc Chatelain, à qui nous savons gré de nous avoir communiqué l’ensemble de ses notes concernant les exemplaires recensés, on peut localiser aujourd’hui 13 exemplaires de la seconde édition (dont 5 dans des dépôts publics) ; 
MAIS ON NE CONNAÎT QUE 4 EXEMPLAIRES DE L’ÉDITION ORIGINALE :
1 – à la BnF (incomplet d’un feuillet), reliure moderne;
2 – à la bibliothèque de la Sorbonne, reliure de l’époque ;
3 – l’exemplaire du comte de Fresne (1893, n°455), puis Robert Hoe (IV, 1912, n°2551), Edmée Maus, et Clayeux,
reliure doublée de Trautz-Bauzonnet ;
4 – l’exemplaire Adolphe Gaiffe (18 au 20 avril 1904, n°361), reliure de l’époque.
AINSI, NOTRE EXEMPLAIRE SERAIT LE SECOND CONNU EN MAINS PRIVÉES, ET LE SEUL EN RELIURE D’ÉPOQUE EN MAINS PRIVÉES, car il est à mon avis très probable qu’il s’agisse ici de l’exemplaire Gaiffe, passé en vente publique à une époque durant laquelle l’armateur-bibliophile Adolphe Bordes, de la bibliothèque duquel notre exemplaire provient, faisait ses achats les plus importants auprès de Rahir, qui s’occupait aussi de ses acquisitions en vente publique. Les archives manuscrites d’Adolphe Bordes, mort en 1913, comprennent en effet une liste qui montre qu’il possédait deux exemplaires des Contes de 1697 : l’exemplaire Nodier–Guyot de Villeneuve (la seconde édition) et un autre exemplaire, celui que nous présentons aujourd’hui. La rareté de l’édition rend bien improbable en effet la présence de deux exemplaires de l’édition originale en même temps sur le marché, qui plus est en reliure d’époque, et dont l’un aurait entièrement disparu.
LA CONFRONTATION DE NOTRE EXEMPLAIRE AVEC CELUI DE LA SORBONNE NOUS A PERMIS DE CONSTATER QUE LES DEUX  RELIURES SONT SORTIES DU MÊME ATELIER et du même train de reliure :  même décoration du dos, même couleur des tranchefiles, même moucheture des tranches, même titre au dos. Cette découverte permet d’avancer l’hypothèse d’un tirage à petit nombre distribué dans l’entourage de la princesse auprès de laquelle, on le sait, Pierre Perrault ambitionnait une place de secrétaire. Le succès rencontré aurait alors justifié une seconde édition, commandée à Barbin. NOTRE EXEMPLAIRE SE DISTINGUE DE PLUS PAR SON EXCELLENTE CONSERVATION.  Ses dimensions (152 mm x 86 mm) sont les mêmes que celles de l’exemplaire du comte de Fresne qui provoqua l’admiration de Le Petit qui le qualifiait de taille extraordinaire. C’est en fait le format des deux éditions. Le frontispice et le feuillet d’errata sont collés chacun sur le feuillet leur faisant face, ce qui est cohérent avec le fait qu’ils ne font pas partie des cahiers. Le feuillet [Piii] est un carton, comme dans les exemplaires de la Bnf et de la Sorbonne. Notes à l’encre de la fin du XIXe siècle sur du papier rose collé sur le premier contreplat. L’une d’elles recopie la fiche du catalogue Nodier, puis détaille le parcours de plusieurs exemplaires de l’édition originale des Contes, entre autres l’exemplaire Aimé-Martin payé 106 fr par M. Delessert (c’est l’exemplaire Cousin, de la seconde édition) ; d’autres références concernent l’édition de 1742.
Après une restauration commanditée par l’un des héritiers de la collection Bordes dans les années 1980-1990, le volume se présente aujourd’hui avec les coiffes, les mors sur quelques centimètres et les coins restaurés, et la pièce de titre en maroquin rouge moderne. Cette pièce de titre, naïvement incohérente, ne comprend que le mot Contes (qui devait figurer sur l’ancienne pièce, détériorée), mais frappée dans une dimension par trop étrangère aux normes de l’époque. Quelques feuillets présentent des taches brunes sans gravité.
Note : Deux exemplaires de la seconde édition des Contes ont figuré dans des ventes dans un passé récent : l’exemplaire Hayoit (28 juin 2001, n°112), et un des exemplaires de Jean Bonna avec le frontispice en fac-similé (21 avril 2010, n°54). »