L’aérienne Caroline Wuïet

Merveilleuses et merveilleux

Caroline Wuïet  (1768 – 1834) est une merveilleuse connue en son temps, mais vite oubliée. Enfant surdouée, protégée par la reine Marie-Antoine, elle émigre pendant la Révolution, et revient à Paris en 1797. Elle y devient une merveilleuse goûtant avec ravissement aux libertés offertes par son époque. Elle fréquente les incroyables et les merveilleuses qu’elle appelle aussi des « aériens », et les lieux où on les retrouve. Elle-même est une merveilleuse s’inscrivant comme une des premières féministes, publiant et lançant des revues, parfois politiques, affichant sa liberté et n’hésitant pas à s’habiller en homme si cela lui chante.

Dans Revue de Paris (année 1841, tome quatrième) un article lui est consacré. Il est intitulé : « Mémoires d’un bourgeois de Paris. Premier épisode. Une femme célèbre. » Dans celui-ci, l’auteur  commence par décrire l’estampe que je présente ici, avant de parler de celle qui y est gravée et qu’il connaît pour l’avoir fréquentée : « Parmi d’antiques gravures exposées à la porte d’un marchand, je venais d’en apercevoir une, sans intérêt pour le plus grand nombre, mais qui me rappelait, à moi, toute une époque : c’était un portrait allégorique gravé par Evangelisty et représentant une femme demi-nue. L’Amour, armé de son carquois, la retenait au moyen d’une guirlande de roses, tandis qu’elle faisait effort pour lui échapper en montrant au loin le temple de la Gloire. Au-dessous étaient gravés ces mots : “Mlle Caroline Wuïet, pensionnaire de la reine et membre décoré de l’Académie des Arcades.” J’avais connu l’original de ce portrait, et le souvenir que j’en conservais était encore plein d’émotion. Cette femme, aujourd’hui oubliée, avait excité l’admiration de mes contemporains ! À trois époques elle s’était montrée dans trois rôles distincts et les plus brillants qu’il fût alors donné à une femme de jouer. Ainsi on l’avait vue tour à tour enfant célèbre, protégée par Marie-Antoinette ; lionne du Directoire, mêlée à toutes les libertés de cette régence républicaine ; et enfin femme d’un colonel, partageant la fortune de guerre de l’empire. »

« C’était surtout à Tivoli, aux jardins d’Idalie, à Mousseaux, à Bellevue et à Frascati que se réunissait cette foule de déesses demi-nues, que les merveilleux du temps appelaient les médailles de Caracalla. Ce fut dans ce dernier endroit que je retrouvai Caroline Wuïet. […] une main se posa sur mon épaule. Je me retournai ; un jeune homme se tenait derrière moi, en souriant d’un air de connaissance. Je poussai une exclamation, d’abord de doute, puis de surprise : c’était Caroline Wuïet elle-même. – Vous ! m’écriai-je, ainsi vêtue ? – Que trouvez-vous à reprendre dans mon costume ? Dit-elle gaiement ; n’est-ce point celui de nos plus élégants aériens ? Voyez plutôt : le collet froncé, les manches de Gilles, la taille en guêpe et les culottes à la Hambourg. Mais il faudrait me voir à cheval, mon cher ; Brissi lui-même en est dans le ravissement. Il n’est pas un seul de nos incroyables qui sache porter les jambes plus en dehors, les bras plus en arrière et le menton plus en avant. » Dans la suite de ce dialogue, Caroline Wuïet utilise plusieurs fois les noms de « aérien » et « aérienne » et décrit quelques incroyables et merveilleuses d’alors, dont voici un exemple : « Il est coiffé à l’ourang-outang, ses pantalons sont brodés, ses gilets bordés, ses cravates empesées, son habit carré ! Ses yeux grassaient, son nez clignote, sa bouche minaude. Il joue, il monte à cheval, il danse, il fait des dettes, les foyers lui servent de boudoirs, les boudoirs de cabinets de toilette ; bref, les femmes en raffolent. »

J’ai acheté cette gravure, il y a quelques années de cela, à Paris, près de Stalingrad, dans un vide-grenier situé sur un quai du bassin de la Villette. Cette estampe est tachée, mais importante. Quand je me la suis procurée, je ne connaissais pas le personnage, mais l’ai choisie surtout pour son caractère harmonisant des thèmes qui me sont chers, comme l’antiquité, la nature, l’amour et le courant précieux. Comme dit plus haut, la légende indique : « MLLE CAROLINE WUÏET Pensionnaire de la Reine, et Membre décoré de l’Académie des Arcades ». Pour les signatures nous avons : « Composé par Muncian d’après le portrait de Mr de Romany » (sans doute François Antoine Romany : vers 1756 – 1839) et « Gravé par Vangelisty », graveur de la fin du XVIIIe siècle et du début XIXe. L’Académie des Arcades, ou plutôt des Arcadiens, est une société littéraire fondée à Rome, en 1690, par Christine de Suède. Chaque membre y prend le nom d’un berger ou d’une bergère d’Arcadie, comme Mme Duplessy qui est agréée en qualité de pastourelle, sous le vocable de Bérénice et reçoit à titre d’apanage, la province d'Argolide. Pour l’anecdote, on retrouve ma photographie de la gravure, avec toutes ses taches, en vente sans ma permission sur ce site. On comprendra pourquoi, depuis quelques années, j’inscris sur chacune de mes images publiées sur Internet l’adresse de mon site, et que je ne présente plus les photographies en une bonne définition. Quand je le fais, des gens s’en servent sans indiquer la source. J’en ai même retrouvées dans un livre, sans mention non plus de l’origine. Wikipédia met ou a mis dans le domaine public, et de manière internationale (d'abord le Wikipédia en anglais), une grande quantité de mes images en bonne définition, et cela souvent sans indiquer non plus l'origine, comme celle-ci. Finalement, dans la page de Wikipedia décrivant l'image, c'est moi-même qui ai ajouté un lien vers la page de mon site où avait été éditée la photographie, et espère qu'il ne sera pas enlevé. Mes photographies, je les retrouve en faisant des recherches sur des thèmes... Il est aisé de reconnaître une gravure ancienne, car chacune a ses défauts dus à l'impression, au coloriage, au papier et au temps. J'ai contacté Wikipédia sur cette dernière image, qui m'a répondu qu'ils suivaient la loi américaine stipulant que s'agissant d'une photographie d'une oeuvre non modifiée, ni le fait que le document d'origine m'appartient et que je l'ai acheté, ni le fait que la photographie a été réalisée par mes soins méritent selon eux l'indication de l'origine du site d'où elle a été extraite. Voici la réponse en anglais qui m'a été faite : « Dear Richard Le Menn, Thank you for contacting us in regards to this matter. However, it is our position that this does not actually qualify as a copyright violation. Photographs or reproductions of public domain works that are not transformative in nature are not subject to copyright protection. I refer you to the decision in the case Bridgeman Art Library Ltd. v. Corel Corp., 25 F.Supp.2d 421 (SDNY 1999), which can be consulted online at . Specifically, the court opines that under US copyright statutes, "[...] there 'appear to be at least two situations in which a photograph should be denied copyright for lack of originality,' one of which is directly relevant here: 'where a photograph of a photograph or other printed matter is made that amounts to nothing more than slavish copying.' The authors thus conclude that a slavish photographic copy of a painting would lack originality, although they suggest the possibility that protection in such a case might be claimed as a 'reproduction of a work of art.' But they immediately go on to point out that this suggestion is at odds with the Second Circuit's en banc decision in L. Batlin & Son, Inc. v. Snyder." (int. cit. omitted). While there is a further discussion that composition, angles or lighting might contribute sufficient originality to provide for copyright protection, there is no question here that the image is, and is intended to be, a faithful reproduction of the original. I would recommend that you seek legal counsel from an attorney specialized in intellectual property law if you have further questions on the matter. Yours sincerely, Jonatan Glad ». Si l’on suit cette argumentation, chacun peut donc publier à sa discrétion les photographies qu’il a faites d’oeuvres anciennes se trouvant par exemple dans les musées du monde ou chez des collectionneurs, et toutes les photographies qu’il trouve d’objets et oeuvres d’art anciens, si les photographies se contentent de les reproduire. Cela me semble douteux de pouvoir le faire sans les autorisations. Et puis cela soulève de nombreuses questions. En quoi la loi américaine serait-elle applicable pour des photographies prises sur des sites d’un autre pays ? L’appartenance de l’oeuvre ancienne photographiée n’a-t-elle aucune valeur ? Pour ma part, j’ai acheté chacune d’entre elles et dépense de l’argent pour leur conservation… Avec l’image, souvent on se sert de la description qu’elle contient, qui est aussi le fruit d’un travail. Ce travail n’a-t-il aucune valeur ? Au-delà de la loi, le fait de ne pas indiquer d’où vient la photographie, où elle a été trouvée, n’est-ce pas tout simplement inconvenant ? Loin d’enrichir internet, cela l’appauvrit, car si le travail et l’appartenance ne sont pas pris en compte, pourquoi ceux qui possèdent les originaux feraient-ils l’effort de continuer de transmettre ?

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