Le grand renoncement

Lors de ma rencontre avec Jean-Baptiste Loubet, une personne élégante dont il sera question dans un prochain article, je lui disais qu’autrefois l’homme était plus paré que la femme. Il me demanda à quelle époque je voyais ce basculement se faire. Je lui répondis au XVIIIe siècle. Il m’apprit qu’il existait déjà une théorie sur le sujet appelée « le grand renoncement » ou « la grande renonciation ».

Celle-ci a été développée par le psychanalyste anglais John Carl Flügel (1884 – 1955), dans son livre publié en 1930, intitulé The Psychologie of the clothes (La Psychologie des vêtements), dans lequel il a stipulé qu’à la fin du XVIIIe siècle l’homme a renoncé aux raffinements vestimentaires pour les laisser à la femme. Il est cocasse que ce soit un Anglais qui ait écrit cela, car c’est en effet à la fin du XVIIIe siècle, durant la montée de la mode anglaise, plus simple et sobre que la française, que cela s’est produit. L’habit masculin dit « à la française » fut progressivement abandonné, et avec les broderies (la broderie étant un art dans lequel la France excellait), les dentelles, les rubans, la perruque, etc., alors que le costume féminin continuait de prendre en largeur (manches gigot, robes à crinoline…) et en hauteur (coiffures en échelles de boucles, à la girafe…). Les années 1820 furent les dernières un peu originales de la mode masculine avec les immenses chapeaux hauts-de-forme, et quelques années auparavant de très impressionnants bicornes. Par la suite, le haut-de-forme devint plus petit et ne quitta plus les têtes masculines jusqu’au premier tiers du XXe siècle, remplacé parfois à partir de la fin du XIXe par exemple par le chapeau melon, et par le chapeau de paille seulement durant la 'belle' saison. Quant à l’habit, depuis le début du XIXe il est demeuré à peu près identique : cravate, veste, gilet, pantalon, chemise… La mode des cheveux courts a elle aussi perduré depuis ce moment. Par contre, la mode vestimentaire féminine continua d'accorder de l'importance aux fioritures, d’évoluer, d'inventer et d'être exubérante, jusqu’au XXe siècle où la féminine et la masculine se rapprochèrent voire se confondirent progressivement dans le sens de la sobriété masculine. Sous Louis XIV par exemple, les hommes portaient d’immenses perruques, des rubans en très grand nombre, de la dentelle au cou, aux poignets, aux genoux, au mouchoir…, de la broderie, beaucoup de clinquants, galons et autres ornements très variés. Cette inventivité vestimentaire et ce raffinement masculins jalonnaient aussi les siècles précédents, depuis le XIIIe siècle, auparavant les habits étant constitués principalement de tuniques (robes) et drapés pour les femmes comme pour les hommes, dans le prolongement de l’Antiquité.

Le ‘grand renoncement masculin’ de la fin du XVIIIe siècle, qui perdure aujourd’hui, est antinaturel, dans la nature le mâle étant généralement beaucoup plus paré que la femelle (voir cet article) ! Ce basculement s'est fait bien malgré certains, comme ceux que l’on appelait « les noirs », entre 1789 et avant le Directoire (1795 – 1999). Il s’agissait de jeunes aristocrates qui s’habillaient de noir, comme s’ils étaient en deuil… Ils l’étaient en effet, la Révolution ayant accéléré ce phénomène.

L’anglomanie et la Révolution sont les deux marqueurs du début de cette déchéance. Elle ne concernait pas que l’habillement mais aussi la courtoisie, la politesse et tout ce que l’on englobait alors sous le terme de « propreté », cette fois chez les deux sexes. Cela n’a cessé de se développer, jusqu’à nos jours où tout est largement pollué. Au XVIIIe siècle, revenant de Londres, le Duc de Lauragais remarquait déjà qu’en Angleterre il n’avait trouvé de poli que l’acier. La Révolution de 1789 a accéléré ce phénomène d’abdication face à la laideur et la crasse en imposant le tutoiement républicain et des usages dits « populaires » qui étaient parfois simplement orduriers. Certains, appelés « les exagérés », surenchérissaient en employant des gros mots à chaque phrase. On les nommait aussi « ultra-démagogues ». Par exemple, le journal révolutionnaire de Jacques-René Hébert (1757 – 1794), fondé en 1790 et intitulé Le Père Duchesne, était truffé d’expressions grossières et autres jurons.  Auparavant, les mœurs françaises étaient versées dans le bon ton, les belles manières. On continuait à se saluer en faisant une révérence plus ou moins marquée, alors qu’outre-Manche la poignée de main était déjà en usage. Au XXe siècle, l’américanisation du monde et notamment de la France, a ajouté à cela. Aujourd’hui les gros mots pullulent dans une grande quantité d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles américaines, beaucoup d’autres pays copiant aussi cela. La crasse est partout, dans l'air que l'on respire, dans l’égoïsme qui ravage l'environnement, dans les mœurs et les usages qui sont encensés et dans lesquels nous baignons comme les cochons le font dans leur mare, etc. Faut-il continuer à renoncer, ou bien, à la façon des précieuses du XVIIe siècle notamment, en appeler à un sursaut de 'propreté', en particulier de 'propretés' intellectuelles et environnementales ? Je le répète, quand j'évoque la « propreté », cela ne signifie pas tout javelliser comme on le fait aujourd’hui… Cela aussi est malpropre, car tue tout ! Être propre, c’est avant tout connaître la mesure des choses.

Marie-Christine ANTOINE 02/04/2019 10:21

Quel délice !
Un grand merci pour la connaissance et la joie que vous apportez à la lecture de vos articles.
MERCI !

La Mesure de l'Excellence 02/04/2019 11:35

C'est très gentil. Merci beaucoup !

Merveilleuses & merveilleux