Le deux-centième anniversaire des Beaux Arts de Paris, ou Comment préparer son déménagement.

Cette année, les Beaux-Arts de Paris ont deux-cents ans. Le lieu est lui-même beaucoup plus ancien. Pour l’occasion, il aurait été déclaré « Musée de France ». Son directeur actuel veut l’ouvrir au public, et en faire en partie un musée.

Cet endroit est dans un état déplorable et mérite d’être restauré. Son directeur souhaite la « valorisation de ses bâtiments », de les « restaurer » et « moderniser ». Mon expérience m’a montré ce qu’à Paris on appelle valoriser, restaurer et moderniser des monuments anciens. Généralement cela signifie destructions, bétonnage, des aménagements dans l’esprit du temps (faire circuler…)... en deux mots ce que j’appelle de l’« architecture RER ».

Comme le dit ce communiqué : Les Beaux-Arts de Paris ont été « au centre de la vie intellectuelle et artistique parisienne » : « ici, depuis 200 ans, bat le cœur de la Cité, de ses mouvements et débats artistiques, culturels, intellectuels et politiques. » Ouvrir cet endroit au public ne me semble pas du tout aller dans ce sens. Créer un « espace muséal » en son sein, n’est-ce-pas modifier sa destination ? Paris a-t-il besoin d’un nouveau musée ? Surtout là, en face du Louvre !

Les Beaux-Arts sont un lieu d'apprentissage et de création. Il ne doit pas devenir un énième Disneyland culturel. L’aménager pour l’extérieur, c'est un peu comme ouvrir la Sorbonne aux touristes. Cela dévitalisera l’endroit. Déjà que le centre de Paris l'est de plus en plus (voir ici). Mis à part la ‘modernisation’, cela implique aussi une surveillance accrue, un service d’ordre systématique qui ne correspond pas à la mentalité des Beaux-Arts... Et puis je ne vois pas du tout ce que cela va apporter à ses étudiants à qui cet établissement était entièrement dédié jusqu’à présent. N’oublions pas que son véritable nom est École nationale supérieure des beaux-arts. C’est une école ! Pas un musée !

Comment vont se passer les restaurations ? Lorsque j’ai visité l’amphithéâtre restauré des Beaux-arts, la première chose qui m’a frappé c’est son aspect neuf. Je cherchais l’âme du lieu sans la trouver. Même le parquet n’avait aucune trace de pas, comme s’il était totalement refait, ce qui est peut-être le cas.

Franchement, créer un « espace muséal » au sein des Beaux-Arts, cela ne fait réagir personne ? S’ils ont besoin d’être aménagés, cela devrait être pour ses étudiants qui y sont ‘parqués’ parfois dans des conditions déplorables.

On est très loin de l’esprit de La Childebert (voir le livre sur Les Petits-maîtres de la mode) ou de mai 1968, pour lequel l’actuel directeur aime à rappeler la contribution des Beaux-Arts. En touchant aux Beaux-Arts, c’est à tout à un quartier que l’on touche, à son âme. Veut-on vraiment que cet endroit devienne un nouveau piège à touristes ?

Comme me le faisait remarquer un ami : « On peut se demander si tout cela ne cache pas en fait un projet de déménagement de l'école », un sujet qui est, selon lui, évoqué déjà depuis de nombreuses années. Vous pouvez imaginer le barouf que cela créerait dans les 6e et 7e arrondissements de Paris, qui sont imprégnés depuis des siècles par l’art et qui vivent en particulier au rythme de celui-ci et de ses galeries d’art contemporain et de ses antiquaires. Le faire serait mettre à mort définitivement le centre de la capitale qui perd progressivement toutes ses institutions : l’Hôtel-Dieu, le Palais de Justice, la Monnaie…

Si le tourisme véhicule de l'argent, il n'apporte aucune autre richesse... Et il y en a beaucoup de différentes. Un tourisme effréné génère plus de misère qu'autre chose. Et puis où irait cet argent ? Le Louvre, qui voit chaque jour des milliers de visiteurs parcourir ses galeries, en avait-il besoin pour en demander aux Émirats ? Si on enlève l’intelligence, la vie, l’art en mouvement, il ne reste plus que la mort et la désolation. L’argent n’est pas une fin en soi, c’est un outil. Est-ce ce genre de mentalité que les Beaux-Arts de Paris doivent véhiculer, une mentalité que depuis des siècles et jusqu'à Mai 68 ses étudiants appelaient « bourgeoise » ? Pourrait-on songer que la Sorbonne s’ouvre aux touristes ? Alors pourquoi les Beaux-Arts ?

Faire de Paris, en particulier son centre, un Disneyland culturel, va accentuer son dépérissement. Je viens de lire un article de La Gazette des communes sur le déclin des centres villes (voir ici). Malgré ce qu’en dit celui-ci, les grandes villes sont aussi très touchées, même si cela ne se voit pas car les petits et ‘moyens’ commerces ont été remplacés par des enseignes internationales… jusqu’aux cafés et restaurants. Certaines communes ont décidé d’agir en interdisant ces grandes enseignes dans le centre ville, ce qui est loin d’être le cas à Paris, où même le Louvre en est rempli. Une association d’élus réclame : « que l’État montre l’exemple en arrêtant la délocalisation des administrations dans des zones périphériques. » Envisager le centre de Paris, et même toute la ville intra-muros, comme un piège à touristes, en affaiblissant, délocalisant ou supprimant ses institutions et administrations, notamment culturelles, ne fait qu’annoncer le déclin de la capitale française, et non pas sa renaissance.

Déjà qu’aujourd’hui il faut mettre entre parenthèses le terme « Beaux », bientôt ce sera tous les « Beaux-Arts » qui le seront.

Photographies ci-dessous de plâtres de statues anciennes se trouvant dans les sous-sols des Beaux-Arts.

Diverses photographies ci-dessous des Beaux-Arts. J'ai pris récemment toutes les photographies de cet article.