9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 07:53

Quand on joue au journaliste en faisant un blog, on peut être critique : devant son ordinateur c’est facile… on est seul ; mais un projet comme celui de la réorganisation du Quadrilatère Richelieu de Paris est un travail collectif entre décideurs, fonctionnaires, conservateurs, architectes, etc. Il s’agit de mouvoir une énorme machine constituée de grandes collections dont certaines parmi les plus importantes du monde. Face à cela il n’est pas aisé de réagir, surtout quand on aime l’art, le savoir et est conscient des trésors renfermés dans ce lieu : des trésors inestimables. Mais dire ce que l’on pense n’est pas parole d’évangile. Dans tous les cas mon objectif n’est pas de nuire, et même si possible de faire du bien. Mais bon, comme on dit : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. »

Après toutes ces précautions introductives, je plonge. Reprenons. Coupez-moi si je me trompe… Ah oui c’est vrai, je suis seul devant mon ordinateur… Bon j’y vais…  Au fait l’eau est-elle froide ? Oui je suis frileux… Enfin là je m’écarte du sujet… … plouf…

Reprenons donc l’histoire du lieu délimité par les rues de Richelieu, Vivienne, Colbert et des Petits-Champs. Elle a commencé en 1635, avec la construction, à l'angle des rues Vivienne et des Petits-Champs,  de l'hôtel Tubeuf par Charles Duret de Chevry, racheté en 1641 par Jacques Tubeuf. En 1643, le cardinal Mazarin le loua, l’acheta en 1649 et l’agrandit (faisant construire notamment l’Hôtel de Nevers). En 1720 la Bibliothèque royale s’installa là et l’aménagea afin d’accueillir ses départements : Manuscrits, Imprimés, Estampes, Médailles et Titres. Il abrita d’autres institutions comme la Bourse, la Compagnie des Indes, etc.

Ces lieux ont été beaucoup dénaturés au cours des siècles. Il est difficile de dire quels sont les éléments du XVIIe siècle, tellement le XVIIIe et en particulier les XIXe et XXe siècles changèrent complètement les espaces, ne laissant à certains endroits que les façades (quand elles ne sont pas elles aussi remplacées) et ajoutant plusieurs niveaux de sous-sols. Au XVIIIe siècle des extensions furent construites. Au XIXe on fit de même et détruisit allègrement des grandes parties de l’existant. Au XXe siècle on continua… Mais malgré ces ‘aménagements’ l’endroit devint trop petit pour abriter tous les principaux départements de la Bibliothèque nationale de France (anciennement Bibliothèque royale, puis impériale, etc.). En 1996 un nouveau site de la BNF fut ouvert : le site de Tolbiac pour accueillir en particulier les imprimés. Le Quadrilatère conserve aujourd’hui les départements les plus prestigieux des Manuscrits, des Monnaies, Médailles et Antiques, des Estampes et de la Photographie, des Cartes et Plans (sur le site de Tolbiac pendant la seconde phase des travaux), des Arts du spectacle, de la Musique (après son déménagement du site actuel du square Louvois), et réunit les bibliothèques de l’Institut national d'histoire de l'art et de l'École nationale des chartes.

On aurait pu croire que ce déménagement de 1996, dans la très grande Bibliothèque Tolbiac, allait permettre de conserver ce qui restait du Quandrilatère Richelieu. Le chemin pris a été tout autre. On fit celui d’investir plus de 250 millions d’euros dans un projet de ‘réaménagement’ pour en faire un lieu tout neuf, en détruisant des parties, en reconstruisant d’autres et en restaurant d’autres encore. Le lieu s’inscrit dorénavant dans ce que j’appelle depuis plusieurs années dans mon blog de « l’architecture RER » c’est à dire faite pour passer, circuler. Le choix a été fait d’ouvrir au visiteurs cet endroit autrefois uniquement dédié aux étudiants, lecteurs et chercheurs. Il reste cependant aussi dévolu à la recherche et même se veut un lieu d’échange pour celle-ci. On est dans la schizophrénie… dans le même genre que ce que l’on est en train de faire aux Beaux-arts de Paris qui vont s’ouvrir aussi aux visites du public de même que la Monnaie de Paris. Paris déjà vidée d’une grande partie de ses habitants remplacés par des bureaux, de ses petits commerces remplacés par de grandes enseignes, de ses propriétaires remplacés notamment par des logements sociaux mais aussi par la spéculation immobilière, de ses artisans, continue sa mue vers la coquille presque vide, en dévitalisant petit à petit ses lieux de vie centraux comme la Monnaie de Paris, les Beaux-Arts, l’Hôtel-Dieu, le Palais de Justice, le Louvre (avec ses réserves qui devraient toutes déménager à Liévin), etc. En cherchant bien je pourrais trouver beaucoup d’autres endroits parisiens de vie et de partage ainsi vampirisés. La capitale française devient une sorte d’immense centre commercial de la culture, à l’image du Louvre, un lieu de consommation effrénée, et de passage effréné, à l’image de ses Halles qui ressemblent aujourd’hui à n’importe quelle antichambre d’aéroport. Lors  de la présentation du nouveau Quadrilatère Richelieu aux journalistes les mots de « passage » et de « traversée » sont revenus plusieurs fois, de même que de « réécriture » et de « restauration », comme si on pouvait transformer et restaurer en même temps !

Si la première phase de ce 'réaménagement' est finie, il reste encore la seconde. Commencés en 2010 ces travaux devraient finir en 2020. Le chiffre de 252 millions d’euros est colossal. Pour le résultat il s’agit d’un véritable gaspillage quand on sait que la grande bibliothèque du site Tolbiac avait été créée pour désengorger le Quadrilatère. De plus lorsque l’on se promène dans les couloirs donnant dans les bureaux on déambule dans un espace ressemblant à n’importe laquelle des administrations modernes, avec ses placoplâtres, ses sols en pvc, ses luminaires pâles, ses escaliers ressemblant à ceux de chantiers, etc. La plupart des portes sont en acier, de même que les fenêtres, etc. les sols sont neufs, les murs... Même sans doute la majorité des éléments anciens le sont car ayant été remplacés à l’identique. Une des personnes qui guidait mon groupe de journalistes m’a même dit que tout était neuf. Là je ne la crois pas. Mais il suffit de regarder le sol pour voir que l’on est la plupart du temps face à du nouveau.

Et ce n’est pas fini. La seconde tranche des travaux nous réserve de nombreuses surprises. Par exemple, c’est décidé : le fameux escalier d'honneur dû à l'architecte Jean-Louis Pascal (1837 – 1920) qui fut inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1983 va être complètement démoli. On constate une nouvelle fois que même ce qui est protégé peut être détruit sans vergogne. Lorsque j’ai posé la question lors de ma visite du site comment pouvait-on détruire un monument classé au Monuments historiques, on m’a répondu que cet escalier n’était pas classé ; jouant sur les mots, puisqu'en effet il est inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques. En fait c'est presque la même chose, et en tout cas cela est censé être une protection (voir ici). Ceci est d’autant plus surprenant qu'il va être remplacé par un autre moderne qui n’ajoute presque rien à la fonctionnalité : un accès supplémentaire au Cabinet des médailles, c’est tout.

Photographie ci-dessous prise sur internet de l’escalier d’honneur tel qu’il est encore présent aujourd’hui (on ne nous a pas fait visiter cet endroit lors de la présentation à la presse) ; et après photographies de ce qui va le remplacer.

Comme on peut le lire dans cet article de Le Journal des Arts : « "L’affaire est grave, car c’est à lui-même que le ministre de la Culture octroie une telle capacité de destruction patrimoniale et ce, dans un lieu voué depuis des siècles à la conservation même. Le mauvais exemple vient de haut : il sera immanquablement suivi", regrette l’historien de l’art Jean-Michel Leniaud, directeur d’études à l’École pratique des hautes études et à l’École nationale des chartes (in Livraisons d’histoire de l’architecture, no 18, décembre 2009, p. 5-7). N’hésitant pas à parler de "massacre monumentaire", [...] » L’autre problème est le manque de goût avec lequel cela est fait. Mettre du moderne dans de l’ancien cela dénature obligatoirement l’ancien, enlève de son cachet, de son authenticité, de son âme. Sur le site de l’entreprise Bruno Gaudin en charge de ce chantier, les exemples des réalisations de ce bureau d’architectes sont moches.

Donc le massacre va continuer. Nous aurions pu espérer que ce début de XXIe siècle serait moins barbare que les siècles précédents. Il l’est tout autant, sinon plus, car davantage conscient de ce qu’il fait et de l’importance de conserver un environnement historique et culturel qui partout dans le monde s’effrite. Si l’environnement naturel mondial est chaque jour un peu plus détruit, il en est de même pour les cultures, les patrimoines, etc.

Je dis tout cela, mais je souhaite bien sûr une très longue vie aux Institutions qui peuplent aujourd’hui le Quadrilatère Richelieu et qui, je le répète, conservent des trésors incommensurables !

Ci-dessous des photographies que j’ai prises lors de ma visite des espaces ouverts du Quadrilatère Richelieu et qui le seront lors de l’ouverture au public des 13 au 15 janvier 2017 inclus, où tous ceux qui le souhaitent sont conviés à une visite exceptionnelle d’une partie des espaces « réécrits » du Quadrilatère Richelieu.

Entrée par la rue de Richelieu.

Cour.

Salle d’accueil lors de la présentation à la presse. La statue de Voltaire conserve dans son socle le coeur de l’écrivain.

Entrée principale.

Ci-dessous le couloir menant à l’escalier d’honneur bien caché.

Ci-dessous : Escaliers situés de l'autre côté du couloir ci-dessus. Quand on les prend on ne ressent pas du tout le caractère historique du lieu, mais simplement du vide sous les pieds.

 

Comme dans n'importe laquelle des administrations, couloirs modernes...

Ci-dessous à gauche : Nouvelle bibliothèque ressemblant à de nombreuses bibliothèques de quartier. À droite : Salle de consultation des manuscrits.

Autres lieux.

Des portes en acier partout.

Pour finir voici les parties qui ont été classées aux Monuments historiques et celles inscrites à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques. Ces informations proviennent du site http://chroniques.bnf.fr. On remarque qu'avec ces derniers travaux, certaines de ces sections ont été remaniées ou en partie remplacées par des copies, quand elles n'ont pas été détruites ou le seront comme pour l'Escalier d'honneur. Par exemple sur la façade de la Cour d'Honneur permettant d'entrer vers la Salle Labrouste a été ajouté un couloir en verre et acier (photographie juste ci-dessus). Quant aux parties non classées ou inscrites...

« Les parties classées aux Monuments historiques

La façade Est de Robert de Cotte sur la cour principale Commencée en 1727 par Robert de Cotte (1656-1735) et terminée par son fils Jules-Robert.

Les galeries Mansart et Mazarine avec leur vestibule Construites en 1645 pour Mazarin par François Mansart. Elles furent occupées par la Bourse jusqu’en 1825. Aujourd’hui elles servent de galeries d’exposition.

La pièce dite chambre de Mazarin Mais Mazarin n’a pratiquement pas habité ce palais, il le loua au Président Tubeuf. Situé au 1er étage de l’hôtel Tubeuf, le plafond a été peint par Michel Dorigny en 1650-1655.

Le plafond de la salle des vélins Egalement dans l’hôtel Tubeuf, la salle, réaménagée par Michel Roux-Sptiz, jouxte l’actuelle salle de lecture des Cartes et plans. Le plafond est attribué à l’atelier de Simon Vouet.

La salle des Imprimés dite Salle Labrouste Inaugurée en 1868, elle est considérée comme un chef d’œuvre de l’architecture du XIXe siècle. »

« Les parties inscrites à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques

L’ensemble des façades et des toitures sur rue, sur cours et sur jardins (à l’exclusion de la façade Est de Robert de Cotte classée).

Le vestibule de la salle de lecture Labrouste Ce vestibule à caisson surmonté d’une horloge, protégeait du bruit la salle de lecture. Il a été modernisé en 1983.

La salle Ovale Conçue par l’architecte Jean-Louis Pascal, elle est en partie sur l’ancien Salon des Globes et sa construction fut achevée en 1936 par l’architecte Alfred Recoura.

Le salon de l’administration, dit salon Voltaire Les boiseries furent dessinées par Robert de Cotte. Ce salon, remanié dans les années 1880 par Jean-Louis Pascal, doit son nom à la statue de Voltaire sculptée par Houdon et contenant le cœur de l’écrivain.

Le grand escalier d’honneur Crée par Henri Labrouste, prolongé par Jean-Louis Pascal. En 1987, la volée supérieure fut inversée pour permettre l’installation d’ascenseurs.

La salle de lecture des Manuscrits Située au 1er étage de l’aile Robert de Cotte, elle fut aménagée par Jean-Louis Pascal en 1886 pour les Manuscrits.

La salle Barthélemy Du nom de l’abbé Barthélémy qui sauva les collections pendant la révolution. Située au 1er étage de l’aile Vivienne, elle dépend actuellement du Département des Monnaies et Médailles.

Le néo-cabinet du Roi dit Salon Louis XV Suit la salle Barthélemy. Refait par Jean-Louis Pascal à la manière de, le Salon Louis XIV dont les médailliers originaux, les boiseries authentiques et les peintures de Boucher, Natoire et Van Loo constituent un ensemble remarquable.

L’escalier des Estampes Construit par Michel Roux-Spitz entre 1936 et 1947, il permet l’accès au rez de chaussée à la galerie Mansart, au premier étage au Département des Cartes et plans et au deuxième étage au Département des Estampes. »

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