La céramique du Beauvaisis : Entretien avec M. Sylvain Pinta.

 M. Sylvain Pinta, chargé des collections céramiques du MUDO, Musée de l'Oise de Beauvais, a eu l'extrême amabilité de nous entretenir sur les terres cuites du Beauvaisis.

– Quelle est la caractéristique de la céramique du Beauvaisis ?

La céramique du Beauvaisis se caractérise par la présence d’argiles de différentes natures (bleuâtre, gris foncé, beige, rose, violet, rouge ou parfois mêlées) mises à découvert sur près de 85 km de long par un effet d’érosion de l’anticlinal de Pays de Bray. Ces argiles de grandes qualités associées à de grandes surfaces boisées ont permis de développer au fil des siècles cette activité et d’être un centre de production novateur et reconnu en France et en Europe. Bernard de Palissy vante la valeur des argiles du Beauvaisis, Ambroise Paré loue la qualité des grès de Beauvais, Alexandre Brongniart conseille le Beauvaisis à Jules Ziegler pour la création d’un atelier.

– Depuis combien de temps cette terre est-elle utilisée ? Est-il vrai que l’on fabrique de la céramique en Beauvaisis depuis le néolithique jusqu’à aujourd’hui sans interruption ?

La production en Beauvaisis est attestée depuis près de deux mille ans. Les fouilles archéologiques ont mis à jour un grand centre céramique, le plus important de la région pour le Ier siècle à Aux Marais, village à quelques kilomètres de Beauvais. Déjà à cette époque, les céramiques du Beauvaisis sont de grande qualité. Ce centre se divise en deux zones d’activité. L’une au centre du village regroupe des tuiliers qui utilisent de l’argile rouge, l’autre à l’écart, rassemble les potiers qui se servent d’argile grise. La production est attestée les siècles suivants comme à Rainvillers (IIe siècle). Pour l’époque Mérovingienne, les ateliers de potiers restent inconnus, mais les fouilles archéologiques menées à Beauvais prouvent que l’activité se poursuit pendant le haut Moyen-Age.
Il est certain que par la richesse de ses argiles, l’activité de la céramique s’ancre à tout jamais dans le Pays de Bray.

Ainsi en 1803, dans sa Description du Département de l’Oise, Jacques Cambry, premier préfet de l’Oise indique :

« Les poteries de Savignies sont de la plus haute antiquité ; on peut en juger par l’identité des vases qu’on trouve au fond des puits de ce village, et dans les fouilles de Bratuspance.
La seule tradition transmise de père en fils dans Savignies est que S. Pierre et J.C. sont venus visiter ces lieux
» (sic).

– Comment a évolué la production potière au long des siècles ?

Au Ier siècle, les poteries d’usage commun sont à pâte blanche. Il s’agit de cruches, de brûle-parfums, de mortiers… principalement diffusés dans le Beauvaisis. Au IIIe siècle, les fouilles démontrent un essor majeur des productions en pâte grise avec une large diffusion sur Beauvais et ses environs. Entre le Ve et VIIIe siècles, la technique évolue, avec des céramiques plus rugueuses. Dès le IXe siècle, les pièces sont tournées plus rapidement, les pâtes deviennent plus fines. La cuisson plus maîtrisée les rend plus sonores. Le décor peint à l’ocre rouge réapparait alors. Cet ornement perdure jusqu’au XIVe siècle. Au XIIIe siècle, les formes évoluent et deviennent plus élancées.

Dès le premier tiers du XIVe siècle, grâce à une bonne connaissance des argiles et l’utilisation de nouveaux fours plus performants, les potiers de Saint-Germain-la-Poterie opèrent une véritable révolution technique et découvrent un nouveau matériau, le grès. L’argile à grès, naturellement présente dans le Beauvaisis, cuite entre 1150 et 1350 °C, offre une paroi fine, imperméable et légèrement vitrifiée.

La finesse d’exécution et l’utilisation d’une argile pure permet au grès du Beauvaisis d’être considéré au XVe siècle comme un produit à la mode, d’une grande élégance, diffusé dans tout le royaume et exporté à l’étranger. Au XVIe siècle, le Beauvaisis reste un centre céramique français avec la production de terres vernissées au sel de plomb, qui prennent la forme de plats à décor gravé, écuelles… dont les plats a sgraffiato. Le potier applique un engobe d’une couleur différente sur la pièce déjà tournée. Il grave ensuite un décor jouant sur les différences de couleurs avant de faire cuire et émailler la céramique. Au XVIIe et au XVIIIe siècles, la production se poursuit avec certains plats décorés à la corne.

Le XIXe siècle est un siècle de mutation et de renouveau. En 1839, le peintre Jules Ziegler s’installe à Voisinlieu, et introduit la production du grès salé en France. Ses grès sont originaux par leurs formes moulées ou par les décors appliqués, et une couverte marron caramel est obtenue par cuisson de chlorure de sodium en fin de cuisson. Jules Ziegler redonne alors un lustre artistique à une matière devenue commune. Les potiers brayons reprennent cette technique pour créer des objets utilitaires comme des pots à tabac… La mécanisation se développe également dans les ateliers qui deviennent parfois de véritables usines comme la Manufacture Boulenger, la première à produire des carreaux à décor incrusté en France. Après avoir pressé la terre dans un  moule en relief de plâtre, les creux sont remplis d’une terre colorée liquide, la barbotine. Les décors reprennent le goût de l’époque (carreaux d’inspiration médiévale, ou plus décoratifs pour créer de véritables tapis de sol). Les carreaux vont faire l’objet de recherches et de dépôts de brevets. En 1889, Octave Colozier reprend et modernise l’entreprise familiale pour produire à très grande échelle des carreaux à décor selon un procédé de poudres argileuses sèches. A côté de ces usines, dont les tuileries, se poursuit une activité artistique. Auguste Delaherche, parmi les premiers découvreurs du rouge sang de bœuf tant convoité au XIXe siècle, est un artiste mondialement reconnu. Johan Peter Gréber fonde une manufacture qui diffuse, à travers une dynastie d’artistes, pendant près d’un siècle, des céramiques architecturales ou décoratives très recherchées. Au XXe siècle, Charles, Pierre et Françoise Gréber marquent la céramique beauvaisienne. A la fin des années 1960, une nouvelle génération d’artistes et de potiers prend la relève de Pierre Pissareff et d’André Boucher. Parmi eux, Jean-Michel Savary, Jean-Louis Nigon, Jean-Luc Noël, puis Patrice Deshamps, Monique Lesbroussart… Aujourd’hui l’association Potiers et Céramistes de l’Oise regroupe 21 potiers.

– Quelles sont les plus belles pièces en céramique du Beauvaisis que possède le MUDO ?

Il est toujours difficile de faire un choix parmi les près de 5 500 pièces que compte la collection céramique du MUDO-Musée de l’Oise, ce qui en fait une des plus riches collections de céramiques en France. Certaines pièces emblématiques proviennent de la collection céramique sauvée de la destruction du musée pendant la Seconde Guerre Mondiale, comme les épis de faitage en terre vernissée du XVIe siècle (Musicien à la vieille, Musicien à la harpe), ou le Plat de la Passion, plat entièrement moulé daté de 1511 et entré dès la constitution des collections du musée en 1843. D’autres pièces démontrent la qualité des grès du Beauvaisis comme le Godet à anneaux en grès du XVe siècle donné par Pierre Pissareff. Le musée possède également de très beaux ensembles céramiques provenant de généreux donateurs comme l’ensemble de plats du XVIIIe siècle en terre vernissée de Savignies provenant du legs de Gaston Mourgues de Carrère en 1932, de la plus riche collection de céramiques d’Auguste Delaherche, le maître céramique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle constituée autour du legs de Jeanne Delaherche (au total près de 650 céramiques) ou du don en 1980 par le potier Pierre Pissareff de sa collection comportant notamment des grès, des terres vernissées ou des faïences caractéristiques de la production des manufactures brayonnes au XIXe siècle (près de 650 céramiques également). Les derniers coups de cœur iraient pour la Cheminée aux Paons, chef d’œuvre d’Auguste Delaherche constitué de 105 morceaux, entré dans les collections en 2000, ou le Plat décoré a sgraffiato du XVIe siècle acquis avec trois autres céramiques exceptionnelles en décembre dernier, par préemption de l’Etat pour le MUDO, lors de la mise en vente publique de la collection d’E. Chami, spécialiste de la céramique beauvaisine.

– Quelles sont les dernières découvertes archéologiques ?

Dans les dernières découvertes archéologiques, le Service archéologique de la Ville de Beauvais a eu l’occasion d’effectuer les fouilles d’un site cher aux Beauvaisiens, qu’est l’ancienne manufacture Greber. Certaines de ces pièces sont actuellement visibles au MUDO, dans l’exposition « Vivre, créer, Découvertes récentes et énigmatiques archéologiques dans l’Oise », notamment un moule en plâtre de la plaque publicitaire de la manufacture de Pierre Gréber que possède le musée.

Dans l’exposition « Autour d’une même terre », deux doubles gourdes en grès du XVe siècle découvertes à Savignies, actuellement déposées pour étude au Service archéologique de la Ville de Beauvais, sont remarquables par leur finesse d’exécution et l’interrogation sur la nature de leur usage. Sont-elles des gourdes à usage liturgique pour transporter à la fois l’eau bénie et le vin ?

Dernièrement, une fouille préventive menée par le Service archéologique du Département de l’Oise a permis de mettre à jour un four à Saint-Léger-en-Bray.

– Où peut-on contempler de bels exemples in situ d’éléments architecturaux et ornementaux réalisés en céramique du Beauvaisis ?

 Dans Beauvais, il est possible de voir de beaux ensembles de constructions agrémentées de céramiques architecturales Art Nouveau comme Avenue Victor Hugo, sur le Boulevard Saint André ; de l’Entre-Deux-Guerres sur la façade de l’ancien atelier de céramique au Lycée des Jacobins, rue des Jacobins ; ou réalisées après-guerre sur la façade de la Poste de Beauvais ou encore la Maison Biaggi 29 rue Malherbe. Plus récemment, Jean-Michel Savary a réalisé des ensembles de céramique architecturale. En 2001, une fresque lui a été commandée par la ville de Beauvais pour parer la gare, et en 2008, il participe à l’ornementation du complexe Aquatique Aquaspace.

Le Beauvaisis comporte également parmi les façades les plus remarquables, les façades catalogues [sur les Maisons-catalogues de céramistes voir ici] de la Maison Boulenger, construite vers 1885-1887, Avenue Foch à Auneuil, et celle de la Manufacture de Charles Gréber rue de Calais à Beauvais. En 1911 il pare de céramiques la maison à pans de bois qui sert de magasin. Ces deux maisons sont classées Monument historique.

En France, les céramiques architecturales du Beauvaisis ont paré des halles et se trouvent encore sur les villas balnéaires comme sur la côte picarde à Ault-Onival.

Photographie du haut : Grands plats du XVIe siècle en terre cuite glaçurée. Celui de gauche est à « décor avec sentence à double sgraffiato, D. 40,7 cm, H. 7 cm ». Le second est en « grès azuré » avec un « décor estampé aux armes de France », « D. 31 cm, H. 6 cm. Musée départemental de l'Oise, dépôt du musée national de Céramique, Sèvres. » Photographie et textes provenant de Dossier de l'Art, hors-série n°17, intitulé « Beauvais : Ville d'art et d'histoire ».

Photographie de gauche : « Cruche à décor d'entrelacs tressés peints en rouge formant des tourbillons, XIe siècle. Terre cuite peinte, H. 28,2 cm, D. 27,1 cm. Photographie et texte provenant de Dossier de l'Art, hors-série n°17, intitulé « Beauvais : Ville d'art et d'histoire ».

Photographies de droite et de gauche : « Plat dit "plat de la Passion", XVIe siècle. Terre cuite glaçurée à décor estampé et glaçure de manganèse brun. D. 36,4 cm, H. 6,4 cm. » Photographie et texte provenant de Dossier de l'Art, hors-série n°17, intitulé « Beauvais : Ville d'art et d'histoire ».

Photographie de droite : Vase du XIXe siècle.

Photographie ci-dessous : Entrée de la Maison Boulenger, construite vers 1885-1887, avenue Foch à Auneuil dont les façades-catalogues sont recouvertes d'exemples divers de productions en céramique. Photographie Wikipedia. «  Par Alain Darles - Travail personnel, CC BY-SA 3.0 ».

Photographies ci-dessous : D'autres maisons de l'avenue Foch à Auneuil possèdent des façades-catalogues.

Photographies ci-dessous : « Épi de faîtage : Musicien à la vielle, XVIe siècle. Terre cuite glaçurée. H. 58,6 cm, L. 25,5 cm, P. 23,5 cm. © M. Beck-Coppola. » Photographie et texte provenant de Dossier de l'Art, hors-série n°17, intitulé « Beauvais : Ville d'art et d'histoire ».