Industrie de la mode : l'exemple de la région stéphanoise

La semaine dernière je me suis rendu dans une région très imprégnée d'une industrie de la mode plusieurs fois centenaires : autour de Saint-Etienne, dans la Loire. Les paysages rappellent cette histoire leurs usines, leurs immeubles ou maisons ateliers aux grandes fenêtres donnant sur un jardin ou un grand espace laissant passer totalement la lumière, les traboules (couloirs permettant de traverser rapidement la marchandise sous les immeubles en évitant les intempéries) dans certaines villes comme Saint-Etienne (ou Lyon), etc.

C'est du reste surprenant de passer de paysages industriels à d'autres très bucoliques, rappelant encore le roman L'Astrée d'Honoré d'Urfé (XVIIe siècle) se situant dans cette région, avec son fameux berger Céladon qui portait un ruban vert qui a donné son nom à une couleur. Lorsque l'on vient en train, ou passe en voiture dans les villes, on ne ressent bien sûr pas du tout cette atmosphère bucolique, mais davantage celle d'une industrie très présente autrefois ; ni même lorsqu'on emprunte les autoroutes qui charcutent véritablement les paysages. Mais si l'on prend le temps de rentrer dans les campagnes, de monter dans les collines, de suivre la Loire, de repérer les ruisseaux, on entre dans une autre atmosphère. Du reste les personnes travaillant dans cette industrie en particulier liée à la mode, étaient pour la plupart des ouvriers-paysans. Ceci permit de garder un certain équilibre entre la ville et la campagne.

Cette industrie créa des métropoles comme Saint-Étienne, et permit à des villages de se développer par l'intermédiaire de petites manufactures, puis usines, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais surtout au XIXe, et grâce à d'innombrables maisons-ateliers installées jusque dans les plus petits villages et même parfois dans des fermes réaménagées, produisant pour d'importantes manufactures et usines de la région situées dans une grande ville alentour, Lyon (soie), Saint-Étienne (rubans) et Tarare (mousseline) étant sans doute les principales.
La main-d'oeuvre autrefois en particulier paysanne, le resta pendant longtemps (jusqu'à même la Seconde Guerre mondiale), travaillant en période froide en manufacture, usine ou même sur un ou deux métiers personnels (à la maison), et pendant la saison chaude dans les champs. Ce système existait bien sûr aussi pour d'autres fabrications liées à la mode (comme la dentelle...) ou non, et même avant l'arrivée des premières manufactures, l'hiver ayant toujours été consacré à des travaux d'intérieur alors que l'été à ceux d'extérieur.

Dans trois prochains articles de mon blog je vais écrire sur trois visites que j'ai faites en moins de deux jours dans le département de la Loire : le Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Etienne et son exposition Le ruban c'est la mode ; l'usine de l'entreprise Neyret de Grammond, fabriquant des rubans de haut-de-gamme (étiquettes de vêtements de luxe, rubans prestigieux...) et existant depuis près de deux-cents ans et dans la même famille depuis plus de sept générations ; et la Chapellerie Atelier-musée du chapeau à Chazelles-sur-Lyon.

Mais avant cela je souhaite ici parler de l'industrie de la mode et de son origine en France. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas l'industrie qui est à l'origine de la mode dans ce pays mais les Français et en particulier les élégant(e)s ; notamment toutes les personnes dont je parle dans mon livre sur Les Petits-maîtres de la mode. Je m'explique : La mode en France a une origine antique. Elle a continué d'occuper une très grande place au Moyen-Âge et par la suite. Depuis l'époque médiévale, plusieurs rois, constatant que les Français dépensaient des sommes faramineuses dans l'achat d'articles étrangers (venant en particulier d'Italie mais aussi de bien plus loin) pour se vêtir, être élégant et dans le bon ton, publièrent des édits imposant plus de sobriété dans les tenues. En 2007 j'ai écrit un rapide article sur ce sujet visible ici. Mais le goût français pour l'élégance et la beauté, fit que ces édits ne furent pas suivis, et qu'une partie des devises du royaume continuèrent de s'évanouir à l'étranger. Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), contrôleur général des finances et ministre de Louis XIV, décida donc d'importer les savoir-faire étrangers, en particulier italiens, en France, créant ainsi les premières grandes manufactures du luxe françaises qui devinrent très rapidement les premières en Europe, les Français étant toujours à l'époque à la recherche de l'excellence (on est alors dans ce qu'on appelle le Grand-Siècle). Dans le même temps il créa de nombreux comptoirs dans le monde et des compagnies commerciales internationales : la Compagnie des Indes orientales (Océan indien), la Compagnie des Indes occidentales (Amériques), et la Compagnie du Levant (Méditerranée et Empire ottoman). Tout cela concernait en partie la mode, pour la soie et les tissus imprimés venus d'Inde par exemple. De même les nouvelles manufactures n'étaient pas toutes liées à la mode, bien au contraire ; mais la plupart se caractérisaient par la supériorité de leur fabrication.

Depuis l'après-guerre et la génération du prêt-à-porter, on a assisté à un mouvement inverse, l'industrie de la mode française faisant fabriquer à l'étranger (souvent dans des dictatures comme la Chine, la Birmanie, etc.) et cherchant avant-tout à sensibiliser une clientèle hors 'royaume' ;-) mondialisée, ne conservant jalousement intra-muros que quelques rares savoir-faire, et surtout tout le rêve que des siècles de modes et d'élégances françaises ont imprimé dans les esprits, une songerie encore très présente dans le territoire, notamment dans les anciennes régions productrices qui ne demandent qu'à continuer à fabriquer et exceller dans ce domaine... tout simplement.

Dans la région du département de la Loire plusieurs musées rappellent cette histoire avec :

- Saint-Etienne et son Musée d'Art et d'Industrie ;

- Chazelles-sur-Lyon et son Musée du Chapeau ;

- Panissières, son Musée de la Cravate ;

- Bussières, son Musée du Tissage et de la Soierie ;

- Charlieu, son Musée de la Soierie ;

- Cervières, son Conservatoire de la broderie à fil d'or (à noter que la vidéo d'introduction de ce site est très intéressante, surtout lorsque l'on connaît l'importance de la broderie dans la mode française d'Ancien Régime).

Il y a de plus quelques villes emblématiques autour de la Loire, comme Lyon avec son Musée des Tissus, ses traboules et très vieilles maisons liées au tissage. À Tarare on fabriquait la fameuse et très en vogue mousseline ! Du reste tous les cinq ans y est organisée une Fête des Mousselines. Citons enfin Le Puy en Velay pour sa dentelle et son Centre d'Enseignement de la Dentelle au Fuseau.

Photographie du haut : Métier à tisser moderne. Photographie provenant du site du Musée du Tissage et de la Soierie de Bussières.

Photographie de gauche : Grenadière au travail (brodeuse à fil d'or). Photographie du film du site du Conservatoire de la broderie à fil d'or de Cervières.

Photographie de droite : Même origine que ci-dessus.

Photographie de gauche : « Vue des ateliers de passementiers, rue Denis Epitalon, Saint-Etienne, 2015. © Jean-Claude Martinez. »

Photographie de droite : « Redingote en twill de soie jaune, agrémentée de passementeries et de pompons de soie coordonnée. Ceinture à nouer en ruban de soie façonnée et coordonnée. Vers 1815. Collection Le Paon de Soie, n°inv. 2011.1.292. » Exposition Le ruban c'est la mode du Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Etienne.

Photographie ci-dessous : Vue depuis le Conservatoire de la broderie à fil d'or. Photographie provenant du site du Conservatoire de la broderie à fil d'or de Cervières.