Le thème du fantastique dans l'estampe

Au Petit-palais de Paris, deux expositions rendent un hommage au fantastique à partir du 1er octobre 2015 jusqu'au 17 janvier 2016.

La première Kuniyoshi, le démon de l’estampe fait découvrir pour la première fois en France près de deux-cent-cinquante œuvres du graveur japonais Utagawa Kuniyoshi (歌川 国芳, 1797 ou 1798 - 1861).

La seconde, L’estampe visionnaire, de Goya à Redon expose plus de cent-soixante-dix estampes en noir et blanc provenant des collections de la Bibliothèque nationale de France.

D'abord il est nécessaire de dire que les programmateurs et les réalisateurs de cette double exposition ont une vision très réduite du thème du fantastique. On entre dans cette exhibition par une arche dont la partie supérieure est un squelette, et un autre nous dit adieu à la fin de celle-ci. Pourtant les estampes de Kunioshi sont loin de l'esprit morbide des organisateurs avec ses chatons, ses animaux géants ou ses guerriers multicolores.

La vision réduite de leur 'fantastique' est en particulier évidente dans la seconde exposition. Mais avant d'en parler continuons avec la première qui présente des estampes et peintures de Utagawa Kuniyoshi (qui aurait produit plus de dix-mille oeuvres), provenant pour l'essentiel d'une collection particulière japonaise. On y glane d'intéressantes informations sur les gravures polychromes japonaises dont les débuts sont relativement récents : 1765. En France les estampes japonaises deviennent à la mode dès le milieu du XIXe siècle. Claude Monet (1840-1926) appartient à la première génération des amateurs de celles-ci. Il commence sa collection en 1846 à l'âge de seize ans « profitant des emballages de produits exotiques débarqués au Havre ». Il rassemble plus de deux-cent-trente de ces gravures. Auguste Rodin (1840-1917) est un autre de ces amateurs connus. Il « réunit plus de deux cents gravures, livres, albums et dessins japonais ».

Après avoir fait état du 'japonisme' de la seconde moitié du XIXe siècle en France, l'exposition suit donc le parcours artistique d'Utagawa Kuniyoshil et les sujets qu'il développe. Une salle très intéressante est aussi consacrée à la fabrication des estampes polychromes japonaises, avec notamment une planche gravée sur du cerisier. Il est impressionnant de voir comment le sculpteur à partir de cette matière brute arrive à permettre des estampes dont les traits sont d'une grande finesse ressemblant à ceux du pinceau.

Photographies du haut : Estampe d'Utagawa Kuniyoshi, de la série Mitate Chochingura datant de vers 1848-1850, provenant de la collection de Claude Monet.

Photographie de gauche : « Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), Jeune femme se coupant les ongles (série « Univers de femmes »), vers 1843-1844. Nishiki-e, éventail uchiwa (22 × 29 cm). Collection particulière. Photo : Courstesy of Gallery Beniya. »

Passons à l'autre exposition, puisqu'on ne peut y échapper si on souhaite voir la première. Si en France la finesse n'est pas toujours au rendez-vous de l'humour, surtout ces cinquante dernières années, on peut dire que cette période a inventé 'l'humour glauque'. Enfin j'espère qu'il s'agit d'humour... Cette manifestation a tout d'abord une vision très étroite du fantastique limitée à l'infernal, au morbide, au sordide. Surtout elle oublie je crois certains fondements de ce genre de représentations. Souvent il s'agit d'anciens mythes ou pratiques religieuses que le nouveau courant dominant diabolise. Ensuite il y a au XIXe siècle une compréhension chez certains artistes de la décadence de leur temps. Et puis il y a la fonction cathartique de ce genre de représentations utilisées depuis le Moyen-âge.

L'exposition commence avec une gravures de sorcières, se poursuit avec des exemples de Goya, Jacques Callot, Albrech Dürer... se poursuit sur trois générations successives d’artistes, celles d’Eugène Delacroix, de Gustave Doré et d’Odilon Redon.

Je le répète il est dommage que cette manifestation fasse la part belle au macabre et au cauchemar, comme si on en avait besoin aujourd'hui où cela se trouve, sans chercher, dans les médias et même dans la rue. De plus le titre est très ambigu dans la mesure où il est question d'« estampe visionnaire ».

Enfin pour tout dire je suis sorti de là avec soulagement, comme quelqu'un qui s'extrairait du brouillard pour se retrouver en pleine lumière... surtout que le Petit-palais a une collection fantastique qui parcourt toute l'histoire des beaux-arts occidentaux avec des exemples merveilleux pour chaque époque et beaucoup moins nombreux qu'au Louvre, ce qui permet d'avoir une vision exhaustive et raffinée de l'histoire de l'art occidental. J'en reparlerai.

Photographie ci-dessous : Ce bronze de la collection permanente du Petit-palais (qui ne se trouve pas dans les expositions temporaires dont il est question dans cet article) représente une sirène. Cet animal fantastique au corps d'oiseau et à la tête de femme représente l'harmonie divine et ses rythmes merveilleux. Durant l'Antiquité ce mythe fut remplacé progressivement par celui de la muse... la sirène devenant la représentation d'un être affreux de l'ancien temps. Il s'agit d'une anse de chaudron en bronze de vers 700 avant J.-C. d'Urartu ou Syrie du Nord.