Fragonard amoureux, galant et libertin.

Du 16 septembre 2015 au 24 janvier 2016 le musée du Luxembourg expose un Fragonard amoureux, galant et libertin à travers une sélection exceptionnelle de plus de quatre-vingt-douze œuvres provenant pour beaucoup de collections particulières.

Soixante-trois créations de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) « sont mises en regard avec celles de certains de ses contemporains avec qui il noua un dialogue fécond autour de la représentation du sentiment amoureux : François Boucher bien sûr, mais aussi Pierre-Antoine Baudouin, Jean-Baptiste Greuze ou encore les illustrateurs Charles Eisen et Jean-Michel Moreau le jeune ainsi que les écrivains Diderot, Rousseau, Crébillon ou Claude-Joseph Dorat. »

Il est remarquable de pouvoir apprécier tous ces chefs-d'oeuvre ensemble. Il s'agit cependant de peintures de cabinets et boudoirs, intimes, des commandes de particuliers, n'étant pas faites pour être exhibées à un large public. Une présentation bourgeoise, en dehors du contexte et sans mise en scène, donne l'impression de marcher au milieu de ruines antiques. Suffit-il de montrer des oeuvres exceptionnelles pour que l'esprit soit là ? L'esprit c'est Amour et Plaisir réunis. Cherchons-le donc.

D'abord il y a l'amour de la peinture. Fragonard l'aime... et cela se voit. Il l'exprime de diverses manières mais toujours avec virtuosité. Sa toile intitulée Renaud entre dans la forêt enchantée (1761-1765, voir ci-dessous) en donne un exemple. Son thème principal semble être la couleur et le rythme que le pinceau donne à sa pâte. Des aplats de teintes primaires (rouge, bleu, vert, jaune, magenta) et des coups de pinceau surgissent de délicates formes, des visages poupins, des corps gracieux, des tons délicats... comme par magie... celle de l'art. Le tableau est rythme, musique. On entend la fibre du pinceau-instrument du peintre et les notes formées par les pincements de couleurs sur la toile. On distingue du reste des musiciennes. L'une joue de la flûte, une autre pince les cordes d'une harpe, un Amour s'occupe avec un tambourin...

Dans Les débuts du modèle (vers 1770-73, voir ci-dessous), le peintre dévoile sa peinture et la délicatesse de celle-ci, symbolysée par le modèle encore timide. Il donne à son oeuvre plus de saveur, révèle le plaisir qu'elle peut susciter pour qui sait l'apprécier. Il joue avec la virginité de la toile derrière lui, aussi blanche que son modèle... une virginité symbolisée par un tiroir entrouvert d'où sort un voile. C'est bien le spectateur que regarde le modèle, allégorie de la peinture qui se révèle à lui par l'artiste à travers son oeuvre et son modèle, comme l'aurore surgit de la nuit endormie et lascive de la peinture intitulée L'Aurore triomphe de la Nuit (vers 1755-56, voir la peinture qui suit). Dans L'instant désiré (plus bas), le corps de la peinture est lumière.

Dans La Chemise enlevée (vers 1770, voir ci-dessous), l'oeuvre est directement dévoilée par Amour qui fait surgir de la toile blanche une Vénus, dont les courbes délicates sont mises en valeur par les drapés. Comme Aphrodite naît de l'écume des flots, le modèle surgit ici de la texture très présente de la peinture blanche qui tourbillonne pour offrir en son sein une perle de chair et de nacre, bientôt totalement nue, dont seul un léger ruban bleu noué dans la blonde chevelure rappelle la civilisation... une coquetterie... un jeu...

Fragonard rappelle que l'amour est une chose naturelle, dans le sens de la Nature ; qu'il est l'expression de son rythme. Dans L'île d'Amour (vers 1770, voir ci-dessous, mais ma photographie ne rend rien), les êtres humains n'occupent qu'une infime partie de l'oeuvre, la Nature y étant le personnage principal, une entité redoutable mais peu terrible, aux remous ressemblant à un jeu plus qu'à un danger et des troncs qui paraissent des éclairs... une nature que savourent de plaisir des femmes et des hommes protégés par la civilisation (des embarcations, une terrasse).

L'esprit de l'Amour est dans la Nature... non pas dans la civilisation, dans un âge d'or dont certains bergers et bergères sont les derniers dépositaires de la mémoire, avant que l'eau claire se trouble définitivement avec la Révolution dont Fragonard a été un des témoins.

Photographie ci-dessous : Pâtre jouant de la flûte, bergère l'écoutant, vers 1765.

Première photographie de l'article à gauche : Détail « Jean-Honoré Fragonard. Le Colin-Maillard. Vers 1750-1752. 116,8 x 91,4 cm ; huile sur toile. Etats-Unis, Toledo Art Museum. © Toledo Museum of Art. »

Photographies ci-dessous : « Jean-Honoré Fragonard. La Fontaine d’amour. Vers 1785. 64,1 x 52,7 cm ; huile sur toile. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum. © Digital image courtesy of the Getty’s Open Content Program. »

Photographies ci-dessous : À gauche - « Jean-Honoré Fragonard. Le Baiser. 52 x 65 cm ; huile sur toile. Collection particulière. © François Doury. » À droite - « Jean-Honoré Fragonard. L’instant désiré, dit aussi Les amants heureux. Vers 1765 ? 50 x 61 cm ; huile sur toile. Collection particulière. © Collection George Ortiz / photo Maurice Aeschimann. »

Photographies ci-dessous : « Jean-Honoré Fragonard. L’Enjeu perdu ou Le Baiser gagné. Vers 1760. 48,3 x 63,5 cm ; huile sur toile. New York, The Metropolitan Museum of Art. © The Metropolitan Museum of Art, dist. Rmn-Grand Palais / image of the MMA. »

Photographies ci-dessous : « Jean-Honoré Fragonard. Le Jeu de la Palette. Vers 1750-1752. 67,5 x 114,5 cm ; huile sur toile. Chambéry, Musée d’Art et d’Histoire. © Photo Rmn-Grand Palais / Gérard Blot. »